REVUE
DE PARIS
REVUE
DE PARIS.
SECONDE ÉDITION.
TOME .NEUVIÈME.
SEPTEMBRE 1834
BRUXELLES ,
H. DUMONT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1814.
PERGOLESE.
II y a justement un siècle que la bonne compagnie de Rome
était en grande rumeur, car en cet heureux temps il fallait
peu de chose pour émouvoir le public. Deux jeunes compo-
siteurs venaient d'arriver de Naples : l'un deux , absolument
inconnu aujourd'hui , avait eu, dès le début , une immense
supériorité sur son rival dans les faveurs de la foule ; l'autre ,
dont les ouvrages étaient destinés à causer une révolution
dans la musique italienne , n'obtenait qu'avec peine une re-
présentation de ses opéras peu goûtés.
Quand, au lever de la toile, c'était maître Duni qu'on
voyait assis au piano, donner à son orchestre le signal du
départ en plaquant le premier accord, la salle était silen-
cieuse et bien garnie ; mais lorsque c'était le tour de Pergo-
lèse, les rideaux de soie restaient étendus devant la moitié
des loges, et , sur le petit nombre des spectateurs , il s'en
trouvait encore bien peu d'attentifs. Or, quand avez-vous
vu, sil vous plaît, un impressario juger du mérite de l'artiste
autrement que par cet immuable creuset, — le produit de
la recette ?
Duni , la face épanouie et colorée , le gousset rempli , était
reçu dans tous les cercles, donnait des leçons, largement
payées, à de grands personnages incapables de chanter
juste ; il conversait avec de nonchalantes duchesses , au mi-
lieu d'un essaim d'éventails, en inclinant à demi le corps
et tenant une jambe étendue dans une pose aisée et respec-
tueuse. Chaque matin il sortait gaicmen* de chez lui , laissant
son épée battre au hasard sur ses mollets; il parcourait les
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cafés pour chercher les nouvelles , et dépensait , sans se gê-
ner, un pièce d'un demi-ducat, valant bien 40sous de France.
Pergolèse , se privant du nécessaire pour envoyer quel-
que argent à sa vieille mère, simple paysanne de Casoria ,
vivait dans la solitude et la médiocrité, recherché par un
très-petit nombre d'amis, aussi pauvres que lui ; le soir il
sortait de Rome par la porte du Peuple, sans rencontrer
personne qui le connût , et s'en allait , tenant son maigre
visage penché vers la terre , prendre le frais sous l'ombre
noire des noyers , en roulant dans sa tète des mélodies em-
preintes d'une sombre tristesse. De petits gratteurs de
papiers ^qui encensaient son rival dans la gazette Meiropo~
litana, crurent faire les plus belles roueries du monde en
lui promettant quelques paroles d'encouragement qui ne
parurent jamais. Le mauvais succès de ses premiers ouvra-
ges, la froideur et l'injustice des hommes, n'eurent qu'une
légère influence sur son humeur , naturellement douce et
enjouée. A peine s'il hasarda quelques sarcasmes contre le
mauvais goût et les préjugés de personnes auxquelles il devait
le respect ; à peine s'il osa se permettre de garder un silence
ironique ou de hausser les épaules en écoutant les avis de
gens de qualité qui daignaient blâmer ses ouvrages , sans se
connaître en musique. La conscience de son talent le pré-
servait du désespoir, malgré les doutes qui, de temps à
autre, ne manquent jamais d'assaillir le vrai artiste; et puis
il avait aussi son public, composé de jeunes enthousiastes
qui admiraient sa méthode originale. Malheureusement ,
parmi ces chauds partisans , il s'en trouvait beaucoup qui
ne possédaient que rarement la petite pièce blanche néces-
saire pour entrer au parquet du théâtre. Pergolèse ne pou-
vait se dissimuler que tout ce qu'il y avait à Rome de gens
bien coiffés . fraîchement poudrés , portant les mouches et
les vêtemens de soie , donnait la palme à Puni ; que toutes
les personnes soumises au ridicule empire de l'habitude
avaient une horreur invincible pour ses innovations hardies.
Cependant le maestro dédaigné prenait patience et gardait
une foi profonde en la bienveillance particulière du ciel.
La Providence rayant déjà tiré à plusieurs reprises de la
misère, il se plaisait à croire qu'elle achèverait sa bonne
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œuvre , en lui faisant dans un coin une existence tranquille
et supportable.
Il est vrai que Pergolèse avait perdu son père étant encore
au maillot, et qu'il avait vécu miraculeusement, jusqu'à
l'âge de treize ans, dans une cabane délabrée, où la mort était
venue vingt fois étendre les griffes pour l'arracher de son
lit de paille.
Une personne charitable l'avait fait entrer au conserva-
toire des enfans pauvres de Naples, et bientôt les maîtres
posèrent leurs mains habiles sur sa tète blonde , en disant
que celui-là ferait un jour parler de lui comme Paleslrina.
Il remporta le prix de fugue , et fut couronné le même jour
que Duni ; mais ses premiers essais dans la musique théâtrale
furent à peine remarqués , tandis qu'on éleva aux nues ceux
de son camarade. On se plaignait de la science trop aride
de ses partitions , delà complication de son harmonie, et
de la richesse inusitée de ses accompagnemens. Alors il fit
la ServaPadrona, chef-d'œuvre de grâce et de mélodie , dont
on daigna fredonner les refrains à Rome pendant quinze
jours ; et qui , plus tard , fit le tour de l'Europe , et fut ap-
plaudie sur tous les théâtres du monde, excepté sur celui
de Paris. Grétry n'était pas encore venu apprendre aux
Français à goûter la musique.
L'heureuse confiance de Pergolèse fut un moment ébran-
lée quand les médecins lui apprirent qu'il était menacé
d'une phlhisie.
Pourtant , pensait-il , dans quel dessein le Tout-Puissant
aurait-il pris soin de moi tant de fois, s'il me retirait son
appui à l'instant où sa bonté commence à porter quelques
fruits ?
Et Pergolèse sentait le courage revenir, et de douces es-
pérances s'agiter mollement au fond de son cœur, comme
des oiseaux dans leur nid.
Le duc de Mondragone venait de lui accorder sa protec-
tion, à la prière de la signora Lucia , sa fille. Cette jeune
personne s'était prise d'une belle passion pour les œuvres
de Pergolèse , et le duc , qui , de sa vie , n'avait senti une
jouissance musicale, étranger aux préventions du public,
avait consenti à donner au jeune maestro le logement
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au faite de son palais et le couvert à la table de ses gens.
Le duc conduisit un jour Pergolèse chez une grande dame
qui protégeait maitre Duni. Tandis que la compagnie jouait
aux cartes dans les jardins, une discussion s'était engagée
entre les deux rivaux.
« Ceci est contraire aux règles de la déclamation , criait
Duni; il n'est point permis de placer dans le mot dolore une
note longue sur la syllabe do.
— Que m'importe la brève ou la longue , pourvu que la
mélodie soit douloureuse? Vouloir faire de la musique une
déclamation, c'est ne rien comprendre au plus beau des arts.
— Malheureux ! tu as donc résolu de quitter la bonne voie?
C'est à nos protections que tu dois le succès de ta Serra pa-
dro?ia. Bien que les accompagnemens en fussent trop char-
gés, et que cela ne ressemblât à rien de connu, nous
disions : Il fera mieux plus tard. Et voilà que tu veux ériger
en système ce qui blesse toutes les lois du bon goût. Insensé!
ta musique n'a plus de sens, plus de clarté ; elle chemine
d'un côté tandis que la prosodie va de l'autre ; elle ne suit
pas l'allure du poète ; elle cause à l'auditeur des émotions
pénibles qui réveillent ses passions. Le pape se fâchera con-
tre toi quelque jour. Cela finira mal, le dis-je. »
Un grave bénédictin posa ses cartes sur la table et sou-
leva ses lunettes sur son front :
— Pergolèse, maitre Duni dit vrai. Votre musique parle
trop aux passions.
— Assurément, reprit Duni; ton Aria en ré mineur est une
composition malintentionnée. Ce n'est pas ainsi que tu
gagneras une bonne chapelle à Rome, et jamais tu n'auras
entre les mains un poème comme ceux que me confie le
jeune Métastase. Va, ton Olympiade ne réussira pas. Le beau
sera toujours le beau.
— Pardieu! s'écria un aventurier français, il serait plai-
sant que notre célèbre Duni n'eût pas raison. Le beau
sera toujours le beau, n'est-il pas vrai, monsieur le duc?
—Sans doute , mon ami , dit à regret le protecteur de
Pergolèse.
— Qu'avez-vous à répondre , monsieur de comment
vous appelez-vous? demanda le Français.
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^-Pergolèse.
Eh bien, monsieur qu'avez-vous à répondre?
—Rien , monsieur , sinon que le Pélias , ouvrant ses
voiles au vent , la foule s'écriait sur le rivage : Il va couler
au fond de l'eau ,— et cependant Jason traversa la mer.
Quand Dédale attacha des ailes à ses épaules, tout le monde
se moqua de son audace, et il s'éleva dans les nuages.
— Que diable nous conte-t-il là ?
Pergolèse sentait la patience lui manquer; il se sauva
sans être aperçu : le bénédictin ayant assuré que le jeune
homme ne s'exprimait pas convenablement, et une mar-
quise de quarante ans lui trouvant les jambes trop grêles ,
il fut décidé à l'unanimité que Pergolèse était un imper-
tinent.
On pria aussitôt le victorieux Duni de chanter quelque
joli morceau de sa composition. L'épinette fut apportée sous
les arbres, et l'heureux maestro commença d'une voix flûtée
un air inédit de sa partition de Bajazet, dans lequel les rè-
gles de la vraie déclamation étaient si admirablement ob-
servées, que l'auditoire croyait entendre un acteur récitant
son rôle avec un débit un peu exagéré. Ce morceau appar-
tenait à la scène la plus dramatique de l'ouvrage ; l'assem-
blée aurait certainement versé des larmes brûlantes si
d'importuns laquais n'eussent saisi cet instant pour présen-
ter les rafraîchissemens ; ce qui força les dames à faire un
bruit désolant avec les verres et les cuillères. Et puis une
personne curieuse s'informa des nouvelles de France.
Vainement Duni , les yeux élevés au ciel , le cou tendu, la
poitrine oppressée , répétait :
0 ciel ! che sento ? — Mi vuoi fuggir? — Ah ! crudele non
lo sperar-
Pour comble de malheur il y eut une explosion à la table
dewhist.
— Corble u vous jouez indignement.
— Au diable ! c'est vous qui me faites perdre.
Et le virtuose, imitant le dernier soupir d'un mourant,
prononçait laborieusement, d'une voix presque éteinte, le
pianissimo final :
— Dimmi piuttosio di morir-mo-rir-mo-rir
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au milieu des juremens et des éclats d'une vive discussion ,
de sorte qu'on oublia d'applaudir. Heureusement la mar-
quise , interrompant un moment sa conversation, tourna la
tête sur son épaule en souriant , et daigna murmurer d'un
air enjoué le refrain tragique.
— Trala, la. Votre musique est charmante, mon cherDuni.
Il n'y a que vous pour la grâce et le bon goût.
Les menaces faites à Pergolèse n'étaientpoint un badinage.
De chauves prélats à fronts soucieux qualifiaient sa musique
d'immorale, d'impie et d'oeuvre de Satan. Ils poussèrent le
scrupule jusqu'à défendre à leurs ouailles de chanter ou
d'écouter une seule note sortie de cet infernal cerveau. Des
moines couperosés crurent reconnaitre, jusque dans les
plus simples parties de l'accompagnement , un langage per-
nicieux ou des obscénités révoltantes. Le Pergolèse fut si-
gnalé au saint père comme un esprit dangereux .Un puissant
cardinal, qui prenait la nuit des leçons de musique d'une
cantatrice qui n'avait point de rôle dans V Olympiade, plissa
dévotement son visage en parlant à S. S. de la première re-
présentation prochaine de ce nouvel opéra , et pendant un
jour il fut mis en question si on n'arrêterait point les répé-
titions , et si on ne jetterait point dans un cachot le poète
et le maestro.
La signora Lucia était une fille d'humeur fantasque. Elle
touchait à ses quinze ans, et jamais l'héritière d'une grande
maison ne donna tant de peine à ses femmes ni à ses insti-
tutrices. Souvent les allées du parc de la villa Mondragone
retentissaient du nom de Lucia pendant que cette enfant
courait au milieu de la nuit cherchant le frais et la solitude;
puis quand on l'avait enfin retrouvée , elle rentrait au logis
les cheveux en désordre , le visage mortellement pâle . les
yeux brillant d'un feu singulier et la tète remplie de pensées
romanesques. Des phrases qu'on ne lui avait jamais ensei-
gnées lui sortaient , on ne sait pourquoi , de la bouche. La
vivacité de ses niouvemens déroutait les maîtres de danse ,
et son langage brusque ou impérieux faisait trembler les va-
lets. Par momens son beau front se chargeait de dm
Bile s'enfermait dans sa chambre , et les gens du duc mar-
chaient sur la pointe des pieds , en écoutant de loin Ta voix
RIVUK DK PARIS. H
nerveuse de Lucia qui chantait les morceaux les plus pas-
sionnés. La leçon de musique pouvait seule apaiser celle irri-
tabilité de nerfs, et Pergolèse, assis au piano , savait mieux
calmer la signora que le médecin du pape. Dans d'autres
temps, la pcile fille des Mondragone marchait lentement
dans les gale-ies de son palais avec plus de dignité qu'Agrip-
pine. Elle ressemblait à une statue romaine descendue de
son piédestal. Son regard était doux et calme, ses sourcils
minces étaient dans une grave immobilité , et le sourire
mélancolique de la vierge à la chaise soulevait à peine les
coins de ses lèvres. — C'était alors qu'elle négligeait le chant
pour étudier avec soin la musique instrumentale et se faire
initier aux mystères de l'harmonie. Vous auriez vainement
cherché dans Rome un avocat assez éloquent pour faire com-
prendre au duc le danger les leçons du jeune maestro.
Un matin Son Excellence écoutait avec résignation une
longue sonate que jouait sa fille. Porgolèse , émerveillé des
progrès de son élève, se promenait à grands pas en frap-
pant dans ses mains avec enthousiasme. La première reprise
achevée, il s'écria , oubliant la présence de son illustre pro-
tecteur :
— 0 signora ! je ne connaissais pas moi-même tout le prix
de mon ouvrage. Duni , Duni ! misérable assembleur de
sons , toi qui croises sur le papier de chétives notes comme
on fait de la dentelle , que n'es-tu là ! je te ferais mourir de
honte. Qu'on vienne rire d'un artiste qui prétend exprimer
avec la musique les mouveraens îes plus intimes de l'ame !
C'est un monde indestructible, évident comme le ciel , un
monde où je suis abordé comme Colomb ; c'est un langage
nouveau plus élevé que la poésie. Des sots et des êtres sans
cœur pourront seuls le nier. Parlez, signora, n'avez-vous
pas compris que vous exhaliez les plaintes d'un sombre dé-
sespoir?
— Oh ! sans doute , répondit Lucia soulevant languissam-
ment ses longues paupières, ce morceau est d'une tristesse
accablante. Mais dans la seconde partie , j'ai cru trouver de
plus douces inspirations. Aprèsavoir entendu les accensde
la plus amère douleur, j'ai aussi parfaitement distingué des
paroles de tendresse et d'amour.
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— Je n'ai rien entendu de semblable, s'écria le duc. Et
d'où venaient ces paroles inconvenantes, signora? Pourquoi
celui qui se p'aint ne s'adresse-t-il pas à moi? Il se passe
donc d'étranges choses à mon insu jusque dans mon palais ?
Pergolèse s'assit froidement près de son élève . qui atta-
qua vivement la seconde partie , et couvrit la voix de son
père avec les pédales du clavecin. Il ne fallut pas un long
temps pour que l'Excellence calmée regardât paisiblement
les peintures du plafond en battant à petits coups la mesure
avec ses doigts sur le bras de son fauteuil.
— Oui , dit Lucia en terminant le morceau , ce passage
doit exprimer les murmures d'un amant à l'oreille desa bien-
aimée.
— On y peut trouver autre chose, dit Pergolèse en souriant.
Je ne prétends pas faire monter mon auditoire sur une
troupe de mulets qui se suivent et marchent le nez baissé
dans la même ornière. Le beau domaine de la musique con-
tient peu de routes frayées ; on doit les parcourir en laissant
la bride sur le cou de sa monture. Le malheur est que les
gens mal organisés restent embarrassés au premier pas dans
les épines , tandis que d'autres découvrent les sites les plus
admirables. Mais, si la musique instrumentale laisse l'imagi-
nation dans un nuage, comment l'auditeur pourrait-il garder
encore quelque doute quand il est guidé par un poème ? Cepen-
dant il y a des gens qui ne voient dans un violon qu'une boîte
sonore, dans un orchestre que des hommes faisant un va-
carme régulier. Sera t-il donc nécessaire que ceux-là trempent
leur index dans le sang du cygne pour comprendre ses
accens de mort? L'oiseau qui chante l'amour pendant les
nuits du printemps , devra-t-il donner le programme de ses
douleurs , ou bien la voix de l'artiste sera-t-elle seule
méconnue.' Ah! signora, pourquoi toutes les dames delà
ville n'ont-elles , pas, comme vous, des ailes pour suivre au
milieu de airs le génie voyageur du musicien ?
Le duc regarda d'un visage inquiet les épaules de sa fille.
— Et quelle nécessité, reprit Lucia , d'ouvrir les yeux à
des aveugles? Pourquoi vous adresser à ceux qui ne sauront
jamais parler votre langue ? L'hirondelle ne se désole pas
de ne pouvoir entraîner à sa suite les lourds oiseaux d'une
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basse-cour; elle s'élève au milieu de ses compagnes et ne
s'embarrasse point de la foule qui rampe sur le sol.
— Vous ne savez pas, signora qu'un artiste ne peut renon-
cer à gagner l'amour de cet être fantasque, le public. S'il
perd cette folle passion, malheur à lui !
— Votre cœur ne contiendra-t-il jamais d'autre flamme
que celle-là? Je vous plaindrais alors sincèrement; car,
fussiez-vous adoré de cet être qui vous dédaigne, sa tendresse
ne donnerait de satisfaction qu'à votre vanité.
— Signora, s i j'étais le fils de Dieu, mon père m'enverrait
une Marie-Magdeleine pour verser des parfums dans mes
cheveux; mais le Tout-Puissant ne s'est pas donné tant de
peine pour une faible créature dont le bonheur ou la misère
n'ont aucune importance à ses yeux. Le génie de Pergolèse
a pu s'élever quelquefois à de hautes régions; mais Pergolèse
a été placé parmi les derniers des hommes par la naissance
et la fortune.
— Si le Ciel est juste, il se trouvera quelqu'un pour lui
tendre la main et l'élever parmi les hommes privilégiés; et
le Ciel est juste.
— Signora, SonExcellence vousmariera sansdoutebienlôt
à un seigneur digne de votre rang; je vous supplie de per-
mettre que je fasse pour la bénédiction nuptiale une messe
en musique. On la trouvera pleine de gaieté , parce que les
paroles ne seront pas celles du Deprofundis.
Depuis long-temps le duc était habitué à rencontrer dans
le monde des personnes aux discours desquelles il ne com-
prenait rien. Après avoir long-temps perdu sa peine à
poursuivre à toutes jambes les idées de ces personnes-là
comme des papillons, sans pouvoir en saisir une seule. Son
Excellence avait pris la philosophiquehabitude de les laisser
courir sans se déranger le moins du monde. Aussi les paroles
du jeune maestro et de son élève ne troublèrent aucunement
la grave tranquillité du chef des Mondragone.
Lucia voulut se remettre au piano, mais ses doigts avaient
perdu subitement leur souplesse ordinaire. L'exécution dn
second morceau fui imparfaite, et le maître était mécontent.
11 arrêta son élève, en lui prenant la main droiie de Tune
des siennes, pour jouer un passage qu'elle rendait fort mal ;
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mais après cela ce fut bien pis encore, la signora commit
les fautes les plus grossières, se leva et sortit brusquement.
— Eh ! qu'est ceci ? s'écria le duc; j'ai vu une larme sur la
joue de ma fille. Il est impossible qu'elle soit affligée, puis-
que je suis un père indulgent. Il serait à propos de consulter
le médecin.
La chambre de Lucia resta fermée à tout le monde jus-
qu'au lendemain. Les visiteurs empressés remportèrent leurs
complimens et leurs dragées , et le suisse silencieux leur
apprit que la belle demoiselle avait un accès de smorfia.
Cette indisposition des femmes italiennes est aux vapeurs
de nos dames comme la température de Naples est au ciel
pâle du Nord.
Cependant, après mille retards et mille difficultés, un
jour se leva où le public romain vit annoncée pour le soir
la première représentation de V Olympiade. Deux partis se
formèrent aussitôt , l'un d'ennemis . et l'autre de défenseurs
de l'ouvrage. C'était une journée décisive pour la fortune et
la réputation dePergolèse. Dans le fond de son cœur s'éleva,
comme un glas funèbre , la voix ironique du Doute.
— Un succès! un succès! criait le démon eu ricanant.
Pour avoir un succès , il faudrait que les limons humains
fussent moins chargés de sottise et de bestialité. Il est fort
beau de faire de sa cervelle un alambic pour plaire à une
méprisable et ignorante engeance ; mais il eu coûte sou-
vent la vie pour avoir un succès. Tu seras bien plus heureux
une fois étendu dans un trou humide, si on prononce de
temps à autre ces quatre syllabes : Pergolèse ! Les reptiles
du cimetière se poseront sur tes os avec bien plus de res-
pect. Regarde la terre: elle a englouti son maître Galilée.
Le génie de Cer\antes ne l'a point préservé de la misère Tu
seras persécuté comme Galilée , et misérable comme Cer-
vantes.
Un autre démon, l'Égoïsme , vint ouvrira son tour ses
mâchoires affamées , et souffler aux oreilles du jeune homme
de brutales paroles :
— Plutôt que d'user tes semelles à courir après une gloire
qui fuit à tire d'ailes ; plutôt que de maigrir dans le travail
cl d'épuiser ta poitrine par des chants mal payés , tu ferais
REVUE DE PARIS. 1 i>
mieux de séduire la fille de ton bienfaiteur. LU est riche
et belle. Ta destinée et la sienne sont comme deux fils qui se
6ont rencontrés dans l'espace : il faut les nouer ensemble
solidement par un crime. Tu auras un palais ; des amis ser-
viles applaudiront tes moindres paroles , et tu ne chanteras
plus que pour le divertir , en digérant d'excellens repas.
— Non , non , répondit une voix douce comme le zéphyr
qui chasse l'orage; le ciel ne t'a pas fait pour porter le trou-
ble dans une famille ni pour écouler les conseils de l'égoïsme
ou d'une noire ingratitude. Tu accompliras ta mission d'ar-
tiste. Sois pauvre , sois méconnu, bafoué s'il le faut, mais
ne sois point un scélérat. Le Tout Puissant t'a sauvé déjà
bien des fois; sa main invisible te soutiendra long-temps
encore.
Jaunis théâtre ne ressembla plus à un champ de bataille
que celui de Rome , tandis que de pauvres acteurs tremblans
s'efforçaient de représenter V Olympiade au milieu du bruit.
Dans ces temps de plaisir où le bon mot d'un abbé courait
aux quatre coins de la ville , ce n'était pas une petite affaire
que l'apparition d'un nouvel opéra. Quand Pergolèse s'assit
à la tête de son orchestre , l'armée des Dunistes commença
ses menaçans murmures. L'attaque et la défense furent vi-
ves pendant tout le premier acte ; mais au second les cris et
les sifflets devinrent terribles. La représentation interrom-
pue allait enfin continuer lorsqu'une grêle d'oranges vint
tomber de tous côtés sur les acteurs effarés et sur l'orches-
tre lui-même. Pergolèse en reçut une sur la tête , et se re-
tira navré de douleur. Il passa sous la loge de Lucia. Les
beaux yeux noirs de son élève étaient inondés de pleurs. Va
bouquet tomba de cette loge , et le jeune maestro courut
éperdu par les rues de la ville en pressant le bouquet sur
son cœur.
— Il serait plaisant, disait un passant , que ce fat voulût
lutter avec Duni , l'auteur de Cyrus,- Duni à qui l'on vient
d'écrire de Paris pour lui commander la musique du Peiniro
amoureux !
Vers deux heures après minuit, Pergolèse, assis devant
son piano , la tète basse et le regard fixe , entendit de nou-
veau la voix ironique du Doute.
16 REVUE DE PARIS.
— Eh bien ! homme chéri de Dieu , où est ta douce con-
fiance? Quelle preuve nouvelle as-tu reçue de la bonne ami-
tié du Très-Haut ? >"e reste-t-il plus au fond de ton cœur une
seule illusion? Tous ces gais oiseaux ont-ils donc quitté la
volière ? Qui pourrait nier l'estime marquée dont le Ciel
t'honore ? Mille hasards ne se sont-ils pas combinés pour
sauver ton enfance des dents aiguës de la Misère ? Cet en-
fant que le sort respectait renfermait les germes d'un grand
talent.
— Oui , d'un grand talent , par l'enfer ! s'écria Pergo-
lèse.
— Sans doute. Aussi le public a-t-il applaudi à ses pre-
miers essais; et l'enfant devenu jeune homme, élevant ses
yeux reconnaissans vers le ciel, allait jouir heureusement
d'une vie si péniblement amenée à bien , lorsqu'on le me-
naça d'une maladie mortelle. 11 voulait au moins laisser un
nom. Aujourd'hui voilà que sa réputation même lui échappe.
Eh ! mon maitre , sais-tu bien si ce que tu as pris pour le feu
du génie n'est pas une chélive facilité ?
0 bienheureux les sots qui ne doutent jamais d'eux-mê-
mes! Le pauvre Pergolèse se mit à réfléchir , puis il fre-
donna involontairement la plus belle mélodie de son O'/m-
yiade , sa fille bien-aimée , si cruellement assassinée sous
ses yeux ; et tandis qu'il fredonnait , mille poignards lui dé-
chiraient le cœur.
Alors l'Égoisme , le conseiller brutal , s'appuyant sur le
coude , sortit du chaos sa tète chevelue :
— Que fais-tu là , Pergolèse ? Tu n'as pas vécu , et tu vois
bien qu'il va falloir partir. 11 faut jouir de la vie . et don-
ner la gloire à tous les diables. La fille de ton bienfaiteur
l'aime, fou que tu es, la nature ne t'a pas mis au monde pour
travailler sans relâche, exhaler quelques chants que la stu-
pidité humaine n'a pu comprendre . et mourir. Tu ferais
mieux d'être brigand , empoisonneur, incendiaire. Tu rem-
plirais du moins une destination. Il riait des insectes hideux
au fond de cachots infects ; ils se trainent dansla nuit le long
des pierres , jusqu'à ce qu'une porte les écrase en tournant
sur ses gonds. La nature les a potét là pour le plaisir de les
y voir. Pergolèse aura-t-il au-^i été mis là pour se remuer
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quelque temps et crever comme un mille-pieds ou une mou-
che? Allons. allons, faisla guerre, faislaguerreauxhommes.
— Ah ! je ne m'en sens pas le courage.
Et Pergolèse prêta l'oreille pour écouter la douce voix qui
lui avait tant de fois rendu l'espérance; raaiscomme il n'en-
tendit plus rien , il sentit qu'il avait reçu le coup de la mort.
En effet , dès le jour suivant , un jeune médecin de ses amis
remarqua en lui des symptômes alarmans de phthisie. On
lui prédit aussitôt avec une admirable précision le temps qui
lui restait à vivre. C'étaient quelques mois encore. On 'ui
conseilla d'aller respirer l'air natal.
Duni, qui ne manquait pas d'intelligence , avait singuliè-
rement parcouru la nuit les rues de Rome , emporté comme
Pergolèse par les doutes les plus affreux, parce qu'au mi-
lieu de la malencontreuse représentation de L'Olympiade,
le génie et la supériorité de son rival s'étaient révélés à lui
tout-à-coup. Il avait reconnu que Pergolèse avait choisi de-
puis long-temps une bonne route qui devait le conduire plus
loin que tous ses devanciers. Le vieux Corelli, le patriar-
che des musiciens, était indigné contre le public aveugle ;
il voulait parler au pape et faire la fortune du jeune Napoli-
tain. Toutes les idées dé Duni étaient bouleversées. Il courut
chez Pergolèse et se jeta dans ses bras.
— Je suis vaincu , je suis vaincu ! Ne te décourage pas ,
car ton nom sera bientôt plus célèbre que le mien . Je veux
être ton élève : oui , je l'avouerai hautement partout.
— Ètes-vous fou, Duni? je n'ai rien à vous apprendre.
Allez plutôt en Allemagne demander des leçons à Sébastien
Bach. Quant à moi , j'ai fini , ma carrière est manquée.
— Allons donc ! jamais l'avenir ne fut si beau pour toi. Il
faut te raidir contre le sort. Rappelle-toi le grand Salvator,
qui a puisé dans ses déboires et son noir chagrin cette iro-
nie sauvage qui en a fait le peintre le plus étonnant du siècle
dernier. Avec quelle joie n'applaudirions-nous pas des mélo-
dies sardoniques comme les tableaux de Salvator! Profite
de l'instant où l'indignation t'anime encore; mets-toi an
piano et chante , je noterai tes inspirations.
Pergolèse préluda ; mais il n'était point fait pour produire
sous l'influence de l'enfer. Sa colère se changea et une douce
a 2.
13 REVUE DE PARIS.
tristesse , et il composa son Stabat mater, qui devait bientôt
faire frémir les vénérables pierres de toutes les cathédrales
du monde chrélien. Duni pleurait en écoulant ce sublime
morceau.
— Pergolèse, s'écria-t-il, il faut quitter l'injuste public de
Rome. Retire-loi à Naples , nous te ferons passer ici pour
mort; tu jouiras dansun coin du succès de tes œuvres. Bien-
tôt tu seras le grand Pergolèse de l'Italie, de l'Europe , du
monde entier. Va, il y a au pied du Vésuve de certains sites
où celui qui s'ennuie par tout le reste de la terre peut encore
se plaire long-temps. Je vais aller en Allemagne , et dans
trois mois je reviendrai te chercher.
Après avoir longtemps discuté sur l'utilité de cette feinte
mort , on décida que Pergolèse partirait pour Sarno , sans
dire à personne le lieu de sa retraite.
— Rien ne me retient à Rome , pensait l'ingrat maestro.
Quelques sequins me suffiront pour vivre jusqu'à Naples.
Ces meubles appartiennent au duc. Point de bagages, point
d'embarras : parlons.
Le bouquet de Lucia, qu'il trouva sur une table, lui rap-
pela de doux souvenirs.
— La pauvre enfant! dois-je l'abandonner ainsi? Elle
m'aime ei me pleurera. — Bah ! je ferai une bonne action en
la quittant. Tout cela aurait pu mal finir. Son cœur se pren-
dra quelque soir dans les rubans d'un beau cavalier mal
pourvu de cervelle ; je verrai son image passer devant moi ;
elle me soufflera de tendres inspirations. Il sera de ce com-
mencement d'amour comme de l'existence de Pergolèse ,
incomplète, étouffée avant maturité.
Pergolèse partit un beau malin de Rome, et gagna Efaplei
à petites journées, s'arrèlant à chanter devant les locandc,
d'où sortaient toujours de gais convives qui le forçaient de
s'asseoira leur table.
Ainsi va l'artiste. Il est fait pour courir le monde, sans
s'informer quels cœurs se sont amollis à ses chants. S'il parle
le langage de la passion, détiez-vous de lui. il ne s'adresse
qu'aux fantômes de son imagination. Il doit rester libre.
Celle qui songeait à le fixer le verra s'éloigner tout-à-coup,
sa guitare sur le dos, et la tôle bourrée de notes, répandant
REVUK DE PARIS. 1 0
nu-dehors plus de sons capricieux qu'elle ne versera de lar-
mes; et leur semblant d'amour se dissipera comme un brouil-
lard léger.
Qui oserait croire que le départ du pauvre compositeur
ait pu avoir une prodigieuse influence sur l'étoile desMon-
dragone? Lesbizarres manies de Lucia effrayèrent tellement
le duc, qu'il se promena les mains derrière le dos dans son
jardin avec une horrible perplexité. Le médecin prononça
le mot interrogatif de symptômes.
— Ma fille , dit le duc tout-à-fait accablé , ne fait que cou-
rir, danser, briser les verres, chanter ,oh ! surtout chanter,
au point que cela est insupportable. Elle frappe sa femme
de chambre. Je ne puis en obtenir une parole raisonnable.
Ellen'aautrc choseà la bouche que \e S t abat mater de ce damné
Pergolèse. Elle pousse la tyrannie jusqu'à se mettre en fu-
reur de ce qu'on ne pleure point à je ne sais quelle modula-
tion qu'elle répète à satiété ; et lorsque enfin ma patience
est à bout et que je hasarde une observation , elle renverse
les meubles en criant comme si on l'étranglait.
— Votre Excellence lui a-t-elle dit que cette conduite était
inconvenante ?
— J'ai précisément employé cette expression.
— Et que répond-elle à cela ?
— Comment pourrais-je redire de telles choses? — Ce
sont des hélas ! ah ! quel malheur ! je veux le voir ! il me le
faut. — Mi-mi-do-la-sol , et cent autres propos qui me ren-
dront malade moi-même.
— Il faut essayer un autre moyen, assura le docteur.
— Un autre moyen vaudrait mieux sans doute; mais lequel?
— Nous le trouverons certainement. Hum! il serait à pro-
pos que la signora prît du repos et des potions calmantes.
Mi-mi-do-la-sol ! je ne vois rien à cela d'inquiétant. Quel
jour a commencé la maladie?
— Le jour même où le bruit se répandit de la mort de Per-
golèse.
— Connaissait-elle ce Pergolèse ?
— Comment ne l'aurait-elle pas connu, puisque j'avais
recueilli ce garçon chez moi , et qu'il donnait à ma fille des
leçons de musique?
20 RKVUR L»h PARIS.
— La mort de cet homme n'aurait-elle pas affligé la si-
gnora ?
— On peut le lui demander ; mais si elle n'y fait pas de
réponse ?
— Il faudra renouveler les questions. N'aurait-elle pas
quelque sujet de contrariété?
— Je vole au-devant de ses désirs. — Je crains d'oublier le
régime prescrit.
— Il serait prudent d'en prendre note.
— Sans doute. Agissons avec prudence, docteur. Quel
bonheur que les hommes aient inventé la médecine ! Que se-
rions-nous devenus sans cela ? Quoi qu'en puisse dire ma
fille, il me semble que je n'abuserais point de mon autorité
paternelle en la priant de vous recevoir. Venez avec moi dans
son appartement.
La maladie de Lucia eut un affreux redoublement sitôt
que le docteur apparut comme un exorciste. Malgré la pré-
sence et les regards sévères du duc , la jeune fille se mit à
courir par la chambre en criant à tue-tête :
A bas! à bas! cette pièce est exécrable. Voulez-vous bien
trouver cela mauvais, ou vous aurez affaire à moi ! Des oran-
ges ! des oranges ! Vive Duni .' mort à Pergolèse !
Et la signora jeta tant d'oranges sur la tête du docteur,
qu'il se sauva jusque dans la rue en répandant toute la poudre
de sa perruque.
Le duc au désespoir s'enfuit lui-même, etcourait encore
lorsqu'il rencontra son aumônier.
— Je ne puis faire ma partie de piquet aujourd'hui, dit-il
au bon moine, la fureur m'empêcherait certainement de
compter mes points. Don Ablativo, que ne suis-je comme
vous un simplebénédiclin sans aucune progéniture ! Manquer
à mon médecin ! 0 ciel ! moi-même j'ai couru le risque d'être
un objet de risée !
— Un objet de risée, Excellence! Le peuple serait-il sou-
levé comme au temps de Masaniello?
— Non , ce n'est pas Masaniello . c'est encore ce Pergolèse.
Ventrebleu! vous devez m'excuser et comprendre à quel
point je suis contrarié.
— Si Votre Excellence a reçu quelque offense de Pergolèse,
REVUK DE PARIS. 21
elle en pourra tirer satisfaction ; car je viens d'apprendre
que cet homme, dont on pleurait ici la mort , est en ce
moment à Naples.
Lucia , qui venait d'entrer , accabla le moine de questions;
puis elle se jeta aux genoux de son père et obtint le pardon
de son extravagante conduite.
— J'ai une grâce à vous demander, monsieur le duc ,
ajouta-t-elle.
— Parlez sans crainte, ma fille.
— Je désirerais faire de nombreuses emplettes; pouvez-
vous mettre à ma disposition une somme un peu forte ?
— Cette bourse contient en or mille ducats.
— Je prendrai, si vous le permettez, un carrosse de
voyage pour aller un moment à la villa.
— Je ne m'y oppose point.
— Ah ! vous êtes le meilleur des pères !
La signora ayant embrassé le duc avec tendresse , et Pau-
mônier s'étant hasardé jusqu'à dire que , sans le respect dû
à l'héritière d'une si grande maison , il penserait qu'elle ve-
nait de prendre une résolution imprudente, Son Excellence
imposa silence au moine.
— Qu'il ne vous arrive point de trop présumer de vos
connaissances, mon cher. Ne vous écartez point de la pru-
dence, et gardez-vous de prononcer une parole légère sur
ma fille ou sur moi, les conséquences en seraient terribles.
Que le mot de perruque seulement ne sorte pas inconsidé-
rément de votre bouche. Le silence peut être éloquent , a
dit un ancien. Quoi qu'il en soit, louez la nature, de qui vous
tenez l'honneur de desservir ma chapelle. Allons, puisque
les événemens de cette journée sont heureusement terminés,
qu'on apporte la table de jeu.
Le piquet commença; mais il durait depuis une heure à peine
lorsqu'un valet vint se pencher à l'oreille du duc :
— Je dois avertir Votre Excellence que la signora Lucia
vient de partir en voiture avec des chevaux de poste.
— Eh bien ! que vous importe ?
— J'ai l'honneur de dire à Votre Excellence avec des che-
vaux de poste. 11 semblerait que c'est pour un long voyage.
— Que parlez-vous de voyage? — J'ai quarante de point
22 REVUE DB PARIS.
et une tierce. — Je sais ce que c'est : ma fille est à la villa.
— Pardon , Excellence j elle a pris la route de Naples.
— C'est bien. Allez.
— J'ai quatorze de dames, dit le moine. Je prends, quinze,
seize.
— Huit, neuf, reprit le duc. Pour Naples! Que dit-il là?
— Dix , onze. — C'est impossible ! — Douze. — 0 ciel , qu'ar-
rive-t-il encore? — Treize. — Ah! je n'y puis plus tenir.
Celte journée est vraiment funeste.
Et le duc, emporté par l'inquiétude, répandit ses cartes
sur les escaliers.
A compter du moment où la marâtre nature avait résolu la
perte de Pergolèse en le frappant d'un mal incurable, la
fortune se montra tout-à-coup adoucie et bienveillante pour
cet homme qu'elle avait si long-temps persécuté. Le géné-
reux Duni, dans ses voyages, fit mettre en répétition sur
plusieurs théâtres les pièces de son rival ; et comme elles
eurent de grands succès, Pergolèse reçut bientôt dans sa re-
traite de Sarno des lettres flatteuses et de bonnes sommes
d'argent avec des offres de services. Trois mois ne s'étaient
pas encore écoulés depuis son départ de Kome que les illu-
sions et les rêves d'avenir envolés loin de son cœur y étaient
déjà rentrés, décidés cette fois à n'en plus sortir. L'arrivée
de la romanesque Lucia n'était pas faite pour lui ôter de l'es-
prit que la Providence avait résolu de l'accabler de faveurs ;
et dans ses élans de joie il levait les yeux vers le Tout-Puis-
sant, tandis que les dents invisibles de la mort le dévoraient
avec une horrible avidité.
Le désespoir et le malheur avaient porté les premiers coups
à sa faible constitution; le travail et l'amour heureux ache-
vèrent de la ruiner.
La phthisie fit des progrès si rapides que Lucia fut saisie
de terreur. Les soins qu'elle prodigua au malade ne purent
retarder la catastrophe inévitable.
Pendant ses derniers instans de bonheur, Pergolèse com-
posa le Salve rcijinu. Ce morceau semble un chaut dérobé
furtivement aux cantiques célestes des anges, qui contem-
plent avec amour la mère de Dieu assise sur son trône de lu-
mière.
RF.VTJK TIF. PARIS.
u
Un soir que Pergolèse s'était long-temps promené au pied
du Vésuve, il voulut se mettre au piano et chanter; mais sa
poitrine refusa de laisser sortir aucun son. Un frisson moi-tel
parcourut ses membres, et Lucia vit ses traits boulev»
prendre l'effroyable contraction de la mort.
— Ah! Lucia, disait-il, pourvu quêtes beaux bras me
couchent dans la tombe, je m'y endormirai délicieusement.
On courut chercher le seul médecin chargé de faciliter le
passage de ce monde à l'autre à tous les habitans du bourg.
— Sauvez-le , sauvez-le-moi ! s'écria Lucia dès que le doc-
t eur entra.
— Je ne puis sauver un mort , dit froidement l'hypocrate
napolitain. Tenez, signora, voici son dernier soupir.
Pergolèse venait d'expirer. — Les amis du jeune maestro
n'ont point laissé de renseignemens sur l'existence de Lucia;
mais on pourra s'en procurer en feuilletant les archives de
l'illustre famille des Mondragone.
Un joli petit tombeau de marbre noir fut élevé dans le
cimetière de Sarno , à peu de distance du Vésuve. J'ai en-
tendu raconter que, dans la semaine où mourut Pergolèse,
il y eut grand bruit dans la petite ville par l'arrivée d'un
puissant personnage accompagné d'une suite nombreuse ;
qu'après de longues recherches on découvrit une jeune
femme en deuil accroupie sur le tombeau, et qu'on l'em-
porta malgré ses cris.
Les mêmes personnes m'ont assuré que pendant plusieurs
années une femme qui avait la clef du tombeau revint le visi-
ter de temps à autre; que la dernière fois qu'elle parut à Sarno
elle était en compagnie d'un beau garçon dont les discours
paraissaient l'amuser singulièrement. On n'a jamais su me
«lire si cette personne était celle qu'on avait déjà trouvée ac-
croupie, désespérée et vêtue de noir.
Moins de six mois après la triste fin de Pergolèse. Duni,
qui se trouvait dans un café de Vienne, fut injurié par des
étudians allemands qui l'appelèrent marchand de poisons,
et lui jetèrent des tabourets aux jambes.
A Berlin , son Ifujazct tomba, écrasé sous les sifflets, les
pommes cuites et les tarifs pourris.
A Paris seulement on applaudit sa musique de fa Cl
2-i REVUE DE PARIS.
cheuse d'esprit, et souvent le maestro entendit les prome-
neurs du foyer de la salle Favart dire à voix basse derrière
lui :
Tenez , voilà cet infâme Duni qui a empoisonné Pergolèse.
C'est un scélérat , mais sa musique est charmante.
— Mon Dieu , disait le pauvre Duni, c'est un profond et
merveilleux problème que celui-ci : La sottise des hommes
est-elle plus éclatante dans leur injustice que dans leur en-
gouement?
Patl de Musset.
\
BADEN ET CARLSRUIIE.
ROUTE DE CARLSRUHE. - LIEU DE REpos pQCR „, YorAc^$
-W1ESLOCH. -HYMNE LUTHERIEN. _ AVENUE DEpEU_
PLIERS. - PALAIS. _ JARDIKS> _ opéRA< _ bade __ H.TEL
CHABERT. - ANCIENS ET NOUVEAUX CHATEAUX. - PROMENA-
DES. - SALLES DE JEU. - LE VIEUX CHATEAU.-, TRIBUNAUX
•ECRETS.-BAIN ROMAIN.- TOILETTE DE BAL. - SOCIETE
DE BADE. - TABLES DE JEU. - SOZRÉE DU DIMANCHE. - LE
MOURCTHAL. - LE MLMMELSÉi. - CERNSBACH. - LE RL.NCEI .
— EBERSTEIN. — LA MOURG.
La rou.e de Hcidelberg à Carlsruhc n'a de remarquable
que a l.gne de montagnes qui la borde à ,,horizon q
que ,,,,„ .mUes, tous ,es beaux points de vue se trouv- n
don, are vous; et, en vérité, lorsqu'on vient d'abandonner
IaB ,.Bs,rassee..e Neckar, peu de routes peuvent réda-
mer l'admiration.
En Allemagne, elles ont un caractère tout particulier el
queje „ a, retrouvé dans aucune autre eontree. J'ai rl'a !
que des bancs pose, pour la commodité des personnes nui
32 pievis son' «**— « p-éspà ;is
d brwh • J "' V" mêmeqUi SC 'rouvaienl "couverts
berce "on' S' '""""r -«-*". 1-*«n« formaient un
ne Zi , Pe"f ra q" U"e Ch0,e d'aussi Peu d'importance
ne mente pas qu'on en fasse mention ; cependant elle sert
jesuqsl0 le'':lrC,S.' Cl » qUel PHx "s ba"« on, été établis,
ve | a eP.° a C'°"'C qUC C'C£' » la bi™veillance uni-
verselle que le voyageur pédestre doit cette commodité.
3
26 BEVUE DE PATITS.
Nous nous arrêtâmes à Wiesluch , éloigné de deux lieues
de Heidelberg ; nous y fîmes un excellent déjeuner à un
prix très-modéré. Pendant qu'on préparait notre repas .
nous allâmes à l'église; en entrant , nous fûmes salués par
les sons pleins et solennels d'un hymne luthérien. Ce petit
édifice était rempli de fidèles qui avaient bien les manières
les plus rudes et les regards les plus austères que j'aie en-
core rencontrés de ma vie. Les hommes et les femmes por-
taient des vêlemens que n'eussent pas désavoués les fanati-
ques du temps de Cromwell Toute la scène réalisait , non le
beau idéal, mais le triste idéal d'une assemblée de méthodistes.
Nous passâmes une heure à Bruchsal , autrefois la rési-
dence de l'évêque de Spire; on y voit un beau château, ce-
lui de la résidence, auquel des réparations seraient néces-
saires. L'église de Saint-Pierre renferme quelques beaux
monumens élevés par les ordres de l'évêque de Spire, mais
ce qui me frappa davantage dansla petite ville de Bruchsal,
ce fut le nombre de ses belles et claires fontaines.
Quoique j'aime peu les peupliers . je ne puis m'empêcher
d'avouer que l'avenue , composée de ces arbres , qui con-
duit à Carlsruhe , est d'une dignité et dune beauté vraiment
remarquables ; elle a une lieue de long , et la hauteur . la
grosseur des arbres qui la composent, produisent un effet
magnifique et frappant.
Carlsruhe est considérée comme la capitale du duché de
Bade , puisque le grand duc y a fixé sa résidence. C'est une
ville petite , bien bâtie . d'un aspect riant , offrant tout l'a-
grément que l'on est sûr de trouver dans les plaies où les
princes allemands ont établi leur résidence.
La plupart des capitales des grands duchés égalent et
même surpassent Carlsruhe en étendue; cependant pas une
n'offre ce fini de splendeur, cette élégance uniforme qui
seuls peuvent indiquer la présence des souverains. La ville
est située dans une plaine abritée au nord-ouest par la fo-
rêt d'Hartwald , le ehâleau est placé de manière à former
le centre d'un cercle (I) , ses magnifiques jardins occupent
un côté , et de l'autre est la ville.
(1) C'est une erreur. Carlsruhe a la forme il'un éventail . et le
château en occupe L'extrémité. {X.du Tr. )
REVUE DE PARIS.
27
La place Royale est une superbe arène. D'innombrables
orangers bordent les belles promenades qui conduisent , en
toutes directions , de la ville au palais ; elle est ornée de ré -
servoirs et de fontaines. D'un côté , le palais étend son
gracieux demi-cercle , et de l'autre , la ville , l'église, de
beaux monumens ; l'ensemble offre un brillant coup-d'œil.
Nous étant présentés aux grilles du palais pour le visiter,
et en ayant demandé la permission à la sentinelle, celle-ci
entra dans une des loges et en sortit bientôt, accompagnée
d'un officier qui était probablement de service, et qui accéda
fort poliment à notre demande. Une société composée d'An-
glais venait aussi d'arriver; nous nous réunimes à elle pour
visiter les salles du conseil ; elles sont très-élégantes , et ,
sans vouloir rabaisser les salles immenses de Mannhcim ,
d'une étendue tout-à-fait imposante.
Après avoir parcouru toutes les pièces que l'on montre
aux étrangers, nous montâmes au haut de la tour , érigée
seulement, à ce que je présume, pour faire jouir du magni-
fique et singulier point de vue qu'elle domine. Placé à cette
hauteur, on a pour horizon l'Odenwald et le Bergstrasse à
l'est , les Vosges à l'ouest , et les hauteurs de la Forêt Noire
au sud ; mais les traits caractéristiques de ce point de vue
consistent dans les objets placés plus près , sous les yeux.
D'un côté on voit la jolie et petite ville de Carlsruhe avec
ses nobles et nombreux édifices ; elle s'étend jusqu'à la li-
sière de la forêt, qui borde les collines de l'est ; de l'autre ,
les superbes jardins du palais ornés de délicieuses fleurs ,
de buissons et d'allées. Tout ce tableau se perd dans la som-
bre forêt qui semble baigner la base des Vosges. Ce qui
rend ce point de vue si enchanteur, c'est que tout parait
combiné pour faire ressortir le joli panorama qui environne
la haute tour. Le Rhin semble onduler ses eaux comme pour
faire admirer sa beauté au seigneur de ces lieux , et , sem-
blable à un serpent brillant dans la main d'un enchanteur ,
il échange sa majesté et sa force pour l'agrément et la grâce.
La forêt étend son ombre si désirable au-delà des rues trop
éclairées par le soleil , et les collines éloignées qui environ-
nent le paysage semblent l'encadrer. Tous les objets à la
portée de la vue contribuent plus ou moins à la beauté de
28
REVUE DE PARIS.
l'ensemble, etrien n'arrête la vue d'une manière désagréable.
Comme à Versailles , les routes tirées sur tous les points
font du palais le centre d'une étoile. Quelques-unes de ces
routes s'étendent fort loin dans la plaine , et d'autres se
fraient un passage à travers les arbres.
Après avoir plusieurs fois parcouru la galerie qui com-
mande cette vue magnifique , nous errâmes dans les jar-
dins , et le reste de la matinée fut employé à examiner la
multitude de délicieuses fleurs et d'arbustes dont ces jardins
abondent.
Toutes ces plantes sont étiquetées d'une manière soignée
et scientifique. La perfection à laquelle elles atteignent, leur
abondance, leur magnifique arrangement et l'odeur exquise
qu'elles exhalent, rendent d'une haute valeur le privilège
de parcourir ces jardins; mais je n'ai jamais vu une aussi
grande quantité de fleurs que celles qu'on avait réunies sous
les fenêtres du palais. J'ai déjà parlé de la passion qu'ont les
Allemands pour les fleurs ; il paraîtrait, d'après l'abondance
qui existe ici, que la royale maitresse du plus joli de tous
les palais , quoique de naissance et d'habitudes étrangères ,
a aussi ce goût dominant pour l°s l'icurs. La prééminence
des jardins de Carlsruhe semble établie au-dessus de celle des
autres palais , comme la bannière de soie , qui flotte sur la
tour royale , indique que le souverain y a fixé sa demeure.
Et certes , jamais un plus joli drapeau n'a livré ses couleurs
à la brise. C'est le ciel même qui lui a donné ses teintes.
En entrant dans le jardin, nous rencontrâmes le grand
duc et ses trois fils, beaux enfans; le plus jeune surtout,
qui n'a pas plus de cinq à six ans. est un charmant enfant.
ISous reconnûmes le duc et les princes avant qu'on nous
eût informés de leur rang. Nous avions bien souvent vu leurs
portraits dans les maisons où nous, étions entrés; je puis
dire aussi dans les chaumières; voilà une preuve entre mille
de la popularité du souverain.
Le soir, nous allâmes à l'Opéra. L'intérieur du théâtre
est très-élégant, et la représentation delà Gazza Ladraful^
en vérité, excellente ; je fus pleinement satisfaite en dépit
de l'orchestre de Francfort, qui , par sa perfection, m'avait
rendue si difficile.
REVUE DE PARIS.
Le jour suivant , nous partîmes de bonne heure pour
Bade; à Rastadt, nous déjeunâmes : là se trouve aussi un
château ducal. Cette petite ville est située sur la Mourg , et
toute la campagne environnante participe déjà de la beauté
qui rend celte rivière célèbre.
Nous arrivâmes à Bade à deux heures; et quoiqu'on nous
eût menacés, tout le long de la route , de ne point trouver
d'appartemens , nous fûmes assez heureux , en entrant dans
la ville, pour apercevoir une affiche. Nous nous établîmes
tout de suite dans une maison petite, mais confortable; puis,
comme nous étions au courant des habitudes de la ville
nous fîmes toilette , et nous nous rendîmes à l'hôtel du très-
célèbre Chabert. Ce que j'avais entendu dire de la beauté et
de léclatde Bade m'avait préparécau charmede -a position,
qui offre tout ce qu'on peut désirer dans un séjour de bai-
gneurs.
On s'est tant de fois appesanti sur la grandeur de la
scène que présente cette ville, que je n'essaierai pas d'en
donner la description. Si toutefois je me sentais tentée de
donner un libre essor à mon admiration, je réclamerais
mon pardon en faveur du désir que je voudrais inspirer aux
touristes de mettre cette ville au nombre de celles qu'ils vi-
sitent dans leurs courses d'été. Ils me remercieront si je
parviens à les persuader, j'en suis sûre, quel que soil leur
goût, leur caractère, leur sexe, leur âge : tous trouveront
Bade un séjour enchanteur.
S'ils aiment une scène vaste, solennelle, sombre, sauvage,
qu'ils errent à un mille de la ville; ils pourront se perdre
dans les sombres vallées qui se perpétuent à travers les
montagnes, couvertes de pins, de la Forêt Noire. S'ils ré-
clament une scène plus gaie et plus brillante, quel plus char-
mant aspect que celui des jardins qui conduisent à la suite
de bâtiinens appelés les Salons de conversation! Là le plus
fol engouement, la plus brillante dissipation, la plus grande
variété, charment le regard et animent l'esprit. Nulle part
on ne pourrait trouver un assemblage plus complet. L'or-
dre le plus parfait y règne.
Après avoir traversé un des ponts de la ville, une belle
roule pour les voitures, pareille à celles qui sont tirées dans
9 3.
30 REVUE DE PARIS.
les parcs de seigneurs etabritées de deux côtés par des baies,
conduit au Saal. Des allées de gravier, fort bien entretenues,
sont bordées d'un côté par ces baies, et de l'autre par la
petite rivière ou plutôt par le ruisseau d'Oelbach. Ce ruis-
seau servait autrefois de ligne de démarcation entre la
France et l'Allemagne. Sur la droite , ces baies sont inter-
rompues par une rapide montée, entrecoupée dallées, de
berceaux et de séduisans sentiers, qui s'élèvent graduelle-
ment, jusqu'à ce qu'ils se perdent dans la sombre forêt de
pins dont est couverte la colline qui enclôt Bade de cha-
que côté.
A toute autre beure de la journée, nous aurions été tentés
de prendre les sentiers qui conduisent de hauteurs . en hau-
teurs afin de jouir du bonheur de nous perdre dans la mon-
tagne boisée ; mais la pensée du diner nous indiqua une
magnifique façade que nous découvrions à travers les ar-
bres.
Quelque soit le jugement porté par la savante vérité du
goût classique sur les variétés d'architecture de cette façade,
son effet général est grand et imposant. Comme premier
point, on voit le théâtre , puis une basse colonnade, sous la-
quelle sont placés une librairie, les salons de lecture et
un rang de jolies boutiques où on vend de la musique , des
gravures et toutes espèces de petits objets de curiosité ; puis
s'élève le bâtiment central, si noble dans ses proportions,
ayant pour façade un portique supporté par des colonnes
corinthiennes. L'élégance de cet édifice, la vue qu'il com-
mande , peuvent le faire rivaliser avec ce qu'il y a de mieux
en ce genre j plus loin, mais faisant toujours partie de ce
bâtiment, se voit le dispendieux établissement de Chabert.
En arrivant, nous trouvâmes la magnifique esplanade qui le
précède couverte d'une foule de personnes bien velues, et
dont la démarche, les mouvemenset les regards prouvaient
qu'elles n'avaient d'autre but que celui de se divertir. Il se-
rait impossible de se trouver au milieu d'une assemblée si
joyeuse , entourée de tous les plaisirs et des antidotes de la-
mélancolie , sans éprouver l'envie d'entrer dans l'esprit de
la scène, dont . on vérité, la vue seule serait un remède cor-
tain contre les diahlcs hlcvs (Mue drrils). Nous traversâmes
RF.VUF. DE PARIS. 81
cette foule joyeuse , pressés par un appétit dévorant , et nous
entrâmes chez Chabert, qui, à mon avis, est bien le meilleur
restaurant que l'on puisse trouver, même en sortant de
Paris. Trois rangées de tables (propres à contenter un triste
solitaire, s'il pouvait s'en trouvera Bade), d'immenses
buffets capables de satisfaire le roi Artbus et ses chevaliers,
ne remplissent pas, maisoccupentle vastesalon. Apprécier
la cuisine de cet établissement, ce serait encourir la répu-
tation de gourmet : aussi ce n'est qu'en passant que je la
déclare exquise ; mais l'air , le style , la brillante variété de
la scène, sont encore préférables. Nous entrâmes dans le
salon à quatre heures et demie, et jusqu'à six des sociétés
de tout genre ne cessèrent d'arriver , jusqu'à ce qu'enfin les
tables se trouvèrent occupées. Celles préparées pour rece-
voir de nombreux convives étaient toutes retenues. La déli-
catesse du linge, l'abondance de l'argenterie, la brillante
profusion du cristal, donnaient à l'appartement un air de
luxe et d'élégance inouïs.
Aussitôt après avoir terminé notre gai repas , nous nous
rendîmes à la librairie pour inscrire nos noms et assurer à
nos compagnons l'entrée du cabinet de lecture. La scène de
la façade était toujours aussi gaie, avec cette différence,
que la majeure partie de la compagnie se tenait assise à
l'ombre de l'immense portique placé devant les salles pu-
bliques; les dames prenaient des glaces ou du café; les
hommes étaient délicieusement occupés à fumerie cigare.
Là encore , la scène était si nouvelle et si animée , que nous
nous trouvâmes obligés de nous arrêter et de contempler
cette joyeuse troupe.
Au côté opposé à Chabert, s'élève la rapide colline sur
laquelle sont les ruines du vieux château qui, durant sept
siècles environ, fut le château des princes de Bade. Directe-
ment au-dessus, à peu près à deux milles de la ville , on voit
leur résidence actuelle , avec sa magnifique terrasse. L'an-
cien château, masse de ruines, presque sans forme , mais
d'une hauteur prodigieuse , semble regarder à travers un
sombre manteau de pins , comme pour insulter au luxe mo-
derne, qui paraît si mesquin près de la solennelle grandeur
des gloires féodales. L'autre château est plus jeune en
33 REVUE DE PARIS.
comparaison , quoique son origine remonte à Christophe,
margrave de Bade , au treizième siècle
La ville atteint le niveau de l'édifice, et quoique aucun
bâtiment ne soit assez haut pour en masquer la vue , l'effet
général de son site élevé et de son étendue est diminué par
la proximité des maisons. Mais l'histoire a attaché à cet
édifice des souvenirs ineffaçables. Sous ces piles massives se
trouvent des donjons si parfaitement conservés , que l'on y
lit encore les lignes tracées par les victimes du tribunal
secret qui y subirent leur sentence. Il est impossible de
regarder ce faite sinistre sans horreur ; mais en tournant la
tête, au lieu de ces sombres montagnes et de cet effrayant
château . les objets les plus rians et la gaieté la plus folle
charment la vue et frappent l'oreille.
D'un côté, une longue avenue d'acacias s'étend à perte de
de vue , flanquée d'une rangée de boutiques qui , outre mille
petits jolis objets qui y sont étalés, offrent la variété des
costumes français, savoyards, tyroliens , que portent les
marchands des deux sexes qui les occupent. L'allée elle-
même , avec la foule bigarrée qui la remplit, présente le plus
amusant spectacle. Dans un coin est une tabled'écarté, placée
sous les arbres, qui attire un cercle de flâneurs, arrêtés un
moment pour examiner les chances du jeu; dans un autre ,
le caraco vert , le chapeau pointu d'un marchand suisse,
qui vous offre des gants de chamois qu'il dit avoir chassés et
cousus de ses propres mains , attirent quelques acheteurs et
grand nombre de curieux. Là, une jeune Suissesse, avec
ses jolis pieds, ses jupes courtes et son large chapeau de
paille, déploie toutes ses grâces, et vous invite à acheter
des crucifix, des broches et des épingles à la Napoléon , le
tout au prix fort modéré d'un sou ; ici , le jongleur . mêlant
à son habillement quelque chose du costume de toutes les
nations de la terre , a l'air d'en faire la critique , et obtient
des auditeurs.
Un nouveau mouvement est bientôt imprimé à toute la
scène par les musiciens placés sous le portique. Chaque
chaise est occupée, chaque table entourée; les Français de-
mandent le café et le cognac, les Allemands fument , et les
Anglais se font servir des glaces. A mesure qu'une société se
REVUE DE PARIS. 1 o
lève, une autre prend sa place, offrant toujours de nou-
veaux groupes à étudier. Ce spectacle n'a qu'un seul point
d'uniformité, c'est sa gaieté toujours renaissante.
Gomme nous avions souscrit à la bibliothèque , pour les
bals , à un prix très-modéré , nous entrâmes dans les salles ,
et là un spectacle tout nouveau nous sourit. La première
salle, dont l'entrée est sous le portique, a cent pieds de long
sur quarante de large ; au centre est une table de roulette.
Comme je venais de laisser le portique et les promenades
encombrés de monde , jo fus étonnée de voir celle pièce en-
tièrement remplie j la foule était non-seulement mélangée
d'une façon plus bizarre que celle du dehors , mais elle of-
frait d'étonnans contrastes. Des femmes de haut rang et de
grande réputation étaient debout ou assises à côlé du mal-
heureux aventurier qui jouait son dernier napoléon. Il
faut avoir passé quelques jours à Bade , et s'être lie avec
quelques personnes de la société , avant de pouvoir com-
prendre les singulières anomalies de cette scène.
Après ce salon , d'un côté , est la belle salle de la conver-
sation, ornée élégamment de sofas, de divans et d'un grand
piano , où les dames peuvent s'amuser ou amuser les autres.
Les souscripteurs sont seuls admis dans cet appartement; les
autres sont ouverts à tout le monde. Plus loin est une belle
salle , qui fut le chœur de l'église des jésuites, transformée
depuis en un collège , et maintenant ( étrange destinée des
choses humaines ! ) devenue une salle de jeu ! C'est là que les
tables de rouge et noir sont établies. Je les trouvai entou-
rées des dames aussi bien que d'hommes, et elles cherchaient,
comme eux, à réprimer l'agitation toujours visible du
joueur. Cette salle était remplie, le jeu très-élevé, et lasociété
probablement plus distinguée que celle qui entourait les
tables de roulette. La scène avait pour moi un intérêt si nou-
veau et si profond, qu'en dépit de la foule joyeuse du dehors,
je n'eus pas le courage d'abandonner la place où je me trouvais.
C'était la première fois que je voyais la physionomie hu-
maine dans une situation si propice à laisser percer les émo-
tions variées qui l'agitent tour à tour. L'étude d'une figure
humaine peut être effroyable , et je ne puis définir pourquoi
j'éprouvais tantd'inlérêt ou plutôt tant de fascination à épier
84
REVUE DE PARIS.
le mouvement des muscles de ces gens qui me faisaient tous
pitié; la vérité est qu'en dépit de la défense de s'asseoir,
faite à ceux qui ne jouent pas , et des haineuses passions qui
étaient exposées à mes regards, je restai dans cette église
profanée jusqu'à ce que le calme et l'obscurité eussent
remplacé le brillant spectacle qu'offraient les prome-
nades.
La salle de souscription était aussi remplie lorsque nou9
la traversâmes pour nous en retourner : on y faisait de la
bonne musique; mais je ne me sentis pas le désir dV entrer.
Nous revînmes à notre tranquille demeure , où nous mora-
lisâmes , en prenant le thé , jusqu "à l'heure de dormir.
Le lendemain nous partîmes pour le vieux château.
La route qui mène au vieuxchâteau est bien coupée et ren-
due aussi facile que la nature du terrain le permet ; pourtant
nous fûmes une heure entière avant d'atteindre le point où
la gigantesque ruine commence à s'étendre. La vue des murs
seuls de VAlt-Schloss compenserait à peine la fatigue que
l'on se donne pour les atteindre , si la mémoire n'évoquait
les légendes nées en ce lieu , si l'imagination ne ramenait
à ces scènes que ces sallesen ruines et désolées ne sont que
trop propres à rappeler. La place qu'occupent ces ruines est
effrayante par son isolement , et leur grandiose , augmenté
par l'immense paysage au-dessus duquel elles pendent , puis-
qu'il estnécessaire, pour les atteindre, de grimper . comme
le chasseur, de rochers en rochers, jusqu'à cette cime. Je n'a-
vais jamais contemplé un paysagesi étendu. Le roc sur lequel
se dressent ces ruines est élevé de cent pieds au-dessus du
cours du Rhin , et , comme il se termine en pain de sucre ,
le panorama est parfait. D'un côté l'on voit Strasbourg, de
l'autre Worms . entrecoupé par le cours du Rhin qui ser-
pente dans toutes les directions. C'est là le dernier plan; le
premier le surpasse en beauté. Des collines sans nombre
entourent Bade de tous cotés et s'étendent au loin ; elles
s'entrecoupent les unes les autres avec un tel mélange de
contours, une si capricieuse variété de teintes , alors que la
lumière se joue sur le tlanc des monts couverts de sombres
pins , que la vue . devenue confuse par tant de sauvage ma-
gnificence , erre de sommets eu sommets, de valiees en val-
RF.VDF. DE PARI5. ~>
lées , incapable de décider à quel point elle donnera la pré-
férence.
On nous montra parmi les ruines une arcade peu élevée,
s'abaissant graduellement, et bloquée par des piles de pier-
res. ISotre guide nous dit qu'elle communiquait avec les
chambres souterraines du château. C'est une vraie mortifi-
cation de recevoir pour réponse à la demande toute natu-
relle de visiter les cachots, ces fâcheuses paroles : u Madame,
le souterrain est comblé ? *
D'immensesmasses de granit s'élèvent au-dessus des bois,
près du château : il semble qu'elles soient une continuation
de ses murs. L i mes compagnons trouvèrent de l'occupa-
tion, l'un, pour sescrayons , l'autre pour son marteau. Pour
moi , ayant aperçu une table et un banc placés à l'ombre ,
je m'y assis. 11 était impossible que les rayons du soleil vins-
sent me trouver là. De grands pins, des rocs énormes et
de hautes tours projetaient une ombre impénétrable. Nous
étions au mois d'août. J'écrivis jusqu'à ce que le froid m'eût
saisie au point de ne pouvoir tenir ma plume ; je tremblais
de tous mes membres. Je jugeai alors prudent d'abandon-
ner ma retraite et de rappeler mes deux amis. Leur ayant
fait connaître le triste état où je me trouvais , ils m'accom-
pagnèrent au bas de la rapide descente, jusqu'à ce que nous
eûmes atteint l'avenue ; d'un côté de cette avenue est une
place, où les rocs et les ruines sont entassés. A mon grand
contentement, ony entretenait un bon feu. Une vieille femme
et une jeune fille étaient occupées à y placer des pots etdes
terrines. Dans divers coins du roc étaient rangés des bou-
teillles, des verres , de pommes, des prunes, indiquant ,
comme nous l'espérions, une espèce de restaurant rustique
pour ceux qui , comme nous, revenaient grelottans de la
solitude glaciale des ruines. Le feu me fit grand bien et
avait autant de charme que celui des salons de Chabert. Je
m'en approchai de si près , qu'on eût dit que Noël avait su-
bitement pris la place de la canicule. La vieille femme nous
souriait avec bienveillance , et je ne crois pas avoir jamais
éprouvé plus de jouissauce à entendre craquer et briller les
fagots dans le foyer.
En regardant autour de moi , j'aperçus plusieurs conduc-
36 REVUE DE PARIS.
teurs de baudets ; le mien était du nombre. Ils se reposaient
sous les angles de ce singulier cabaret. En mon honneur ,
une vieille chaise fut tirée de la cachette. Je me mis alors à
suivre avec satisfaction les progrès de quelque chose qui
bouillait dans un petit poêlon de cuivre, et qui ressemblait,
aussi bien que la vieille qui le surveillait, aux détails d'un
tableau de Van Ostade ; enfin , elle me présenta dans un bol
le résultat de ses peines. Ce n'était pas du vin du Rhin , ni
aucune espèce de nectar, mais bien quelque chose qu'elle
appelait du punch , et que je trouvai préférable à toute autre
boisson.
Les deux heures qui nous restaient devaient être dévolues
à visiter la résidence et les chambres du tribunal secret. Je
remontai donc sur mon âne, et nous nous mîmes à descendre.
Une Alsacienne aux yeux noirs et animés nous servit de
guide dans le château. Elle était bien, pour sa profession . la
créature la plus intelligente que j'aie rencontrée, et nous
eûmes avec elle une conversation fort amusante. Dans l'an-
cienne galerie de tableaux , elle nous charma par sa grande
connaissance de toutes les alliances que la famille de Bade
avait contractées. Tout le château est fort curieux ; mais ce
qui reste de la partie habitable est loin d'être superbe; les
appartemens arrangés ont un air de vieille dignité nulle-
ment agréable. La grande duchesse Stéphanie en a fait sa
résidence d'été. Ces appartemens ont une vue magnifique;
mais rien ne pourrait me faire oublier les mémorials
effrayans de ces murs. Son altesse étant alors à Rome . nous
fûmes visiter toutes les salles , et je m'étonnai de la force des
nerfs de cette princesse, en contemplant la sombre chambre
à coucher qu'elle habite.
Lorsque nous eûmes atteint la grille intérieure du châ-
teau , notre jolie guide s'arrêta « Maintenant vous allez voir
les cachots, dit-elle , comme si elle doutait que ce fût notre
intention. «< Assurément, mademoiselle , » fut notre réponse.
<( Attendez donc. • reprit-elle . et elle nous laissa quelque
temps sur les marches de la grande porte. l'Ile revint avec
une lanterne et une grosse clef, puis prononça un « suivez-
moi » avec une solennité comique. Nous entrâmes . par une
porte intérieure , dans une tour qui flanque le monument ;
BEVUE DE PARIS. ]~
on y voit un bel escalier de pierre, déforme spirale, qui
conduit aux chambres. L'Alsacienne descendit, et nous la
suivîmes; mais je me trouvai désappointée, car l'approche
des ruines n'est nullement mystérieuse. L'escalier conduit
dans une immense pièce voûtée, suffisamment éclairée par
des fenêtres grillées, percées très-haut dans les murs.
« Cette chambre , dit notre guide , et les deux autres qui en
dépendent , étaient autrefois la retraite des femmes en temps
de guerre. » Les deux autres pièces sont aussi dans le même
style, et ne présentent l'aspect de cachots que par les fortes
barres de fer qui défendent les fenêtres. De là nous passâmes
dans une chambre de bain. Le conduit par lequel s'échap-
pait l'eau chaude est placé non loin de l'endroit où est ac-
tuellement la source d'eau chaude de Bade. De larges réser-
voirs de pierre sont placés dans une salle extérieure, d'où
1 on transportait l'eau froide pour modérer la chaleur de la
source , qui , sans doute , alors comme à présent , était trop
chaude pour qu'on pût s'y baigner.
Personne ne doute que ce bain ne soit d'architecture ro.
mainej mais il n'est pas certain que les donjons soient du
même style ; la croyance la plus générale est qu'ils sont de
construction allemande, et d'une date fort antérieure à
celle de l'élévation du château.
On dit que le château , bâti dans cet endroit , qui fut de-
puis presque entièrement dévoré par un incendie , date du
treizième siècle , et qu'il était habité, dans les temps de
paix, par le margrave, qui a encore sa plus forte garnison
postée au Alt-Schloss, sur la montagne; mais il est bien
évident, d'après la construction du bâtiment actuel, qu'il
est d'une époque postérieure à l'usage de ces horribles sou-
terrains.
Notre guide s'arrêta à la sortie d'une pièce voûtée , située
au-delà de celle où se trouvent les réservoirs. Elle nous an-
nonça que là nous devions dire adieu à la clarté du jour qui
s'introduisait encore à travers les fenêtres. La jolie Alsa-
cienne chercha et trouva plusieurs flambeaux qu'elle mit
dans nos mains, en nous disant que les passages que nous
allions traverser étaient en si mauvais état , qu'il serait dan-
gereux d'y aller sans lumière. Elle ouvrit alors une petite
0
gy REVUE DE PARTS.
porte , et , descendant deux marches , nous fit entrer dans
un étroit passage terminé par une salle voûtée et carrée.
L'aspect de ce passage et la triste horreur des voûtes , m'ôta
la crainte que j'avais eue de ne point trouver les cachots
assez affreux. Jamais murs de pierre n'ont eu cet air de
désolation. Cette salle avait plus d'une ouverture; mais l'en-
tière obscurité et l'irrégularité de l'arrangement de ces hor-
ribles cellules nousôtèrent l'envie de les examiner.
En atteignant l'extrémité d'un de ces passages , nous
fûmes arrêtés par une porte de pierre d'un pied d'épaisseur,
taillée d'un seul morceau dans le roc de granit. Cette porte
restait entre-bâillée , et notre guide se prépara à l'ouvrir,
en mettant un bâton dans la fente, avec l'aide d'Henri ; en
se servant du bâton comme d'un levier, cette lourde masse
fut ébranlée et nous pûmes pénétrer au-delà. — Voici la
première prison , dit-elle et elle s'arrêta assez long-temps
pour que nous en pussions envisager toute l'horreur. Entiè-
rement privés de lumière et d'air , nous nous sentions glacés
jusqu'au fond de l'ame.
—Voici la seconde, conlinua-t-elle comme elle passait
une autre porte en roc massif construite de la même manière
que la première; et une sombre voûte s'offrit encore à nos
regards. Nous traversâmes ainsi dix souterrains . quelques-
uns taillés dans le roc , d'autres construits avec d'immenses
blocs de marbre.
Après avoir traversé plusieurs passages où je me serais
perdue sans un guide , nous atteignîmes une chambre d'une
plus vaste dimension dont l'aspect et l'atmosphère eussent
glacé un cœur de lion. Notre guide s'arrêta sur le seuil
et dit : « Voici la chambre de la question. » Plusieurs an-
neaux de fer attachés au mur de la prison indiquaient d'une
manière assez intelligible comment étaient traités les con-
damnés.
Une des ouvertures qui conduit à cette horrible pièce est
terminée par un mur le long duquel court un autre passage
à angles droits. Juste au coin où il tourne , le terrain . formé
de terre et de rocaille , disparait pour faire place à un
plancher interrompu de distance en distance de manière à
laisser des ouvertures entre les planches. Le guide attendit
REVUE DK PARIS.
■VJ
que nous les eussions franchies; et quand nous fûmes arri-
vés à la porte de la galerie qui est placée aux angles droits ,
il s'arrêta et dit : «c Voilà les oubliettes. » La jeune fille nous
désignait les planches sur lesquelles nous venions de marcher.
— Qu'est-ce qu'une oubliette ? fut la question générale,
quoique ce mot intraduisible nous eût déjà suggéré l'idée
d'un complet oubli.
Je soupçonne que la demoiselle aux yeux noirs avait étudié
avec tact son rôle. Le ton avec lequel elle répondit à notre
question n'était pas celui de l'émotion.
o C'est le fatal haiser de la vierge , dit-elle. Lorsqu'on
avait dit sur un prisonnier la sentence d'oubli , il sortait de
la salle du jugement par celte porte ; alors ces planches
manquaient sous lui , et on n'en entendait plus parler. »
Un frémissement causé par l'horreur et la curiosité que
ce récit nous inspirait nous porta à tâcher de sonder du re-
gard l'abîme , par uue ouverture d'un demi-pied qui se trou-
vait entre le mur et les planches. Mais nos lumières n'étaient
pas suffisantes pour l'éclairer, et, en dépit des efforts d'Henri,
qui se pencha sur l'ouverture, l'obscurité nous empêcha de
rien distinguer.
L'Alsacienne souriait en voyant ses peines. « Vous n'êtes
pas le premier, dit-elle, que j'aie vu prêt à soulever ces
planches pour mesurer le gouffre ; mais on dit qu'un petit
chien entreprit celte découverte avec plus de succès qu'au-
cun de vous. »
Nous insistâmes pour savoir ce que cela signifiait, et elle
nous conta une histoire arrivée il y a trente ans. Un gentil-
homme vint voir le donjon , suivi d'un chien favori. L'ani-
mal était petit, et en flairant l'ouverture il y tomba, en
poussant des cris affreux. Le visiteur, qui aimait beaucoup
son chien , eut assez d'influence pour obtenir qu'on fit des
recherches. Des ouvriers tenant des torches allumées des-
cendirent à l'aide de cordes. Non-seulement le petit chien
fut remonté vivant, mais des lambeaux de vêtemens, des
ossemens et des morceaux détachés d'une roue hérissée
de lames de couteaux furent trouvés dans l'endroit où le
petit chien était tombé.
Après avoir écoulé l'histoire de la fosse sur le bord de la-
40 REVUE DE PARIS.
quelle nous nous tenions, nous suivîmes le narrateur, qui
nous conduisit devant une grande porte de fer d'un travail
fort curieux. Cette porte cria sur ses gonds de la manière la
plus désagréable, lorsqu'on l'ouvrit pour nous faire passer.
« Ici, dit l'Alsacienne, est la salle du jugement; ici les
membres du tribunal secret s'assemblaient pour examiner
les prisonniers avant de prononcer la sentence; et du châ-
teau qui est sur la colline, on les faisait entrer par cette
ouverture. » En parlant ainsi, elle éleva son flambeau pour
nous montrer une ouverture pratiquée dans le haut du mur ,
mais qui était fermée, à la distance de quelques pieds, par
de grosses pierres placées les unes sur les autres.
— On voit encore , dit la jeune fille en nous montrant des
pierres placées à intervalles dans le mur , on voit encore la
place des sièges où s'assirent les francs-juges.
— A-t-on parcouru ce passage d'un bout à l'autre ? lui
demandai-je.
— Oh ! oui , très-souvent , mais pas dans ces derniers
temps. Une partie de la voûte tomba , et il pourrait y avoir
du danger. Aussi a-t-on bouché les deux bouts afin d'éviter
un malheur.
Nous eussions bien volontiers couru risque de danger
pour parcourir ce passage; mais, comme nous n'eussions
pas obtenu cette permission , il fallut retourner sur nos pas.
Notre guide s'arrêta encore sous un passage et nous dit de
lever les yeux : nous regardâmes au-dessus de nous, et à une
grande élévation, nous aperçûmes la clarté du ciel, péné-
trant faiblement par une ouverture large de trois pieds.
Celte ouverture se prolongeait, comme un tuyau de chemi-
née, jusqu'à la place où nous nous tenions.
)> C'était par cette ouverture , dit le guide, que tous les
prisonniers étaient descendus dans les donjons. Celte lu-
mière provient d'une chambre placée sous les combles du
château. »
Je demandai à la voir.
« Vous ne verrez qu'une chambre ordinaire, dit-elle,
évitant ainsi de répondre à noire question ; puis elle ajouta :
— Il n'y avait qu'une seule chaise dans cette chambre où
l'on conduisait le prisonnier; il s'y asseyait, et dans un
REVUE DE PARIS. 41
moment , il se trouvait ici. L'aventure de lord Oxford était
devant nos yeux.
Je n'ai jamais été plus complètement fatiguée que je le fus
lorsque je revins au grand air : mes facultés avaient été si
long-temps en action. Je crois que mes compagnons étaient
dans le même état ; car , en dépit de tout ce que nous avions
à dire après une pareille matinée , nous demeurâmes silen-
cieux pendant tout le chemin , comme si nous craignions
que le terrible pouvoir dont nous venions de quitter le do-
maine ne hantât son ancien territoire , et qu'il pût entendre
ou punir nos propos.
Ce fut un contraste bien frappant que celui qui nous fut
offert en entrant dans les brillans salons de Chabert. La
clarté du jour, réfléchie par de brillans miroirs et par des
yeux pleins de gaieté , nous fit oublier les sombres cavernes
et les tombes vivantes, encore présentes à notre pensée.
Enfin le vin du Rhin et le quartier de chevreuil nous firent
apprécier à sa juste mesure l'horreur du lieu que nous ve-
nions d'abandonner et tout l'agrément de celui où nous
étions arrivés. Le soir, nous allâmes au bal de souscription.
Le grand salon offre alors un brillant spectacle. On établit
une séparation entre la table de roulette, et l'espace qu'on
laisse libre forme une antichambre par laquelle on passe
pour se rendre dans la salle de bal. La multitude des glaces,
des fleurs , des lumières, l'élégant assemblage de la société
qui se meut continuellement dans ces grands appartenons ,
tout donne à ce bal un éclat charmant.
Nous y vîmes walser dans la perfection; et quoiqu'il y
eût parmi les walseuses grand nombre de nos compatriotes ,
le. gracieux ensemble n'en fut pas altéré ; l'exemple semblait
les inspirer. La musique était excellente , et il était impossi-
ble de n'être pas satisfait d'un pareil spectacle. La société
était un composé de toutes les nations , et la mode tout-à-
fait parisienne. J'ai rarement vu tant de jolies femmes
réunies. Une dame russe , de haut rang , qui avait passé toute
la saison à Bade, me désigna plusieurs personnes de dis-
tinction qui se trouvaient au bal , des lords, des ducs et des
princes du sang royal.
»i Les délices de Bade sont généralement appréciés par tou-
9 4
\1
REVUB DE PARIS.
tes les nations de l'Europe , me dit cette dame , et il n'en
est pas une qui n'y envoie quelques représentans d'élite.
La conséquence de cela, continua-t-elle, est que les es-
crocs s'y rendetft aussi dans l'espérance de réussir aux
tables de jeu. »
J'ai entendu faire la remarque que les personnes sans
éducation ont souvent un tact merveilleux pour distinguer
les vraies et les fausses prétentions des gens avec lesquels
ils sont en rapport, et je me rappelle un changeur de mon-
naies , à Dieppe, qui me dit avoir, pendant trente ans, prêté
de l'argent aux voyageurs qui se trouvaient dans l'embar-
ras, et ne s'être pas trompé une seule fois sur un de ceux
qu'il avait jugés honnêtes gens, u Je connaissais leurs
moyens , disait-il , aussi bien que s'ils m'eussent remis leurs
titres de propriété dans les mains. » Je n'ai jamais douté de
la vérité de cette assertion 5 mais seulement à Bade , j'appris
à lire les caractères de l'alphabet qu'il employait.
Comme je ne dansais ni ne jouais, j'eus pleinement le
temps d'étudier ces caractères. Il est étrange que ni l'esprit
naturel ni des efforts constans, stimulés par les plus grands
intérêts et par la nécessité , ne puissent donner à un homme
ce qui est si naturel à un autre. Les élémens extérieurs sont
les mêmes , tous deux ont des yeux , un nez, une bouche ,
du drap fin , du satin, des moustaches, et un ruban à la
boutonnière ; mais à la première vue , il en sera comme de
la fleur pompeusement arrangée et encadrée sous verre et
la rose nouvellement cueillie. La différence et la même entre
l'homme bien né et l'intrigant qui le singe; quoi qu'ils fas-
sent , ils sont reconnus , et les dons extérieurs ne peuvent
les sauver.
Le jour suivant était un dimanche ; nous passâmes par les
promenades publiques en nous rendant à l'église; et, comme
nous en avions le temps , nous jetâmes un coup d'œil dans
les salles de jeu , déjà remplies par des personnes qui occu-
paient et entouraient les tables. En revenant de l'église,
nous y entrâmes encore , et cette scène effrayante de folie
était alors à son zénith.
Je doute qu'on puisse se faire une idée, ou comprendre
le spectacle qu'offre une table de jeu . sans l'avoir vu de
REVUE DE PARIS. 43
ses yeux. J'ai vu des femmes , distinguées par leur rang,
l'élégance de leur personne, la modestie et la réserve de
leurs manières , s'asseoir à la table de rouge et noir , avec
le râteau et la carte en main , pour ramener leur gain et
marquer les passes du jeu. Je ne nommerai pas les dames
que j'ai vues ainsi occupées , et je regrette d'être obligée
d'avouer que deux de ces dames étaient mes compatriotes.
Il y avait une des femmes de ce cercle que j'ai étudiée
des jours entiers , pendant mon séjour à Bade; je l'épiais
avec un intérêt presque déraisonnable; car si j'en avais exa-
miné d'autres d'aussi près , j'aurais trouvé plutôt à me ré-
jouir qu'à m'affhger. Elle était jeune , vingt-cinq ans à pei-
nent, quoiqu'elle n'eût pas une brillante beatité , il y avait
quelque chose de séduisant dans ses manières et toute sa
personne. Sa mise était élégante , mais simple ; un chapeau
blanc fermé d'un voile de gaze ; une robe de soie bien fai-
te ; de petites mains blanches, ornées de belles bagues ; une
montre très-riche ; une expression pensive et inquiète : tel
est le portrait de la personne que ceux qui étaient à Bade au
mois d'août 1833 se rappelleront avoir remarquée. On se
souviendra aussi qu'à toute heure de la journée on la voyait
à un table de rouge et noir, presque toujours assise à la
même place ; son mari, qui avait la tenue d'un gentilhom-
me, comme elle avait les manières d'une femme distinguée,
se tenait presque toujours auprès d'elle. 11 ne jouait pas, et
je m'imaginai que son visage exprimait l'inquiétude ; cepen-
dant il luirendait aveebonté ledoux sourire qu'elle lui adres-
sait lorsque leurs regards se rencontraient; je n'ai jamais
remarqué qu'il exprimât le moindre désir de lui voir quitter
la table de jeu.
Quelque chose se peignait sur la partie inférieure de la fi-
gure de celte dame que , d'après mes connaissances en
physiognoraonie, j'aurais traduit d'une manière tout opposée
au goût qu'elle paraissait avoir pour le jeu, et cependant
elle y consacrait ses heures , ses jours , sans excepter le di-
manche, établi par Dieu pour le repos. Elle était constamment
assise, jetant des poignées depièces de cinq francs, quelque-
fois les ramenant à elle, jusqu'à ce que la fatigue eût terni le
lustre desesycux et répandu sur sa jeune figure une sévère
4-4 REVUE DE PARIS.
expression de lassitude. Hélas ! hélas! cette belle créature
serait-elle mère ! Dieu veuille qu'il en soit autrement !
A la table de jeu, un autre visage attirait notre attention;
c'était une pâle et inquiète vieille femme ; elle semblait ne
pouvoir plus long-temps cacher ses émotions sous le masque
impénétrable d'indifférence dont tout jouer exercé sait s'af-
fubler. Elle tremblait au point de ne pouvoir tenir le râteau
avec lequel elle avançait ou éloignait son enjeu ; les angois-
ses de la mort étaient lisibles sur son front ridé , et pour-
tant les heures , les jours la trouvaient toujours fixée sur la
chaise enchantée. Je n'ai jamais vu la vieillesse dans une po-
sition plus dégradante; on m'assura qu'elle était d'un haut
rang, et mon interlocuteur attestait (j'espère pourtant qu'il
y a erreur) qu'elle était Anglaise.
Le dimanche soir , on dansait, mais sans toilette , dans
les salles de la conversation ; c'était une des trois soirées
dansantes que l'on donne par semaine , et auxquelles tous
les souscripteurs sont admis. Nous admirâmes encore les
walses ; mais la salle n'était pas si propice que le grand sa-
lon à les faire paraître dans tout leur éclat.
La seule différence qui distingue à Bade le dimanche des
autres jours de la semaine, c'est la multitude de villageois
qui viennent se mêler à la foule de la ville ; leur costume
et leur air de gaieté divertissent très-agréablement la scène.
Quelques joursfurent employés par nous à visiter la célèbre
vallée de la Mourg et 1 Éberstein , rendez-vous de chasse
appartenant au grand-duc; il s'élève au-dessus de la rivière,
dans un des endroits où elle développe le plus de beautés.
Pour visiter la partie la plus remarquable du pays . il faut
commencer l'excursion par la montagne de Gernsbach , et
continuer par la Mourg jusqu'à Éberstein , d'où l'on revient
par la vallée de Bade.
C'est un voyage bien fatigant pour les chevaux qu'une
telle excursion par une chaude journée d'été; mais aussi il
n'est pas un voyageur qui n'ait été enchanté du magnifique
spectacle qu'offre cette promenade. La chaine de collines
sur laquelle passe la route , forme les avant-postes de la
Forêt-Noire, et participe déjà de sa sombre et solennelle
grandeur. Lorsque la route a surmonté le Herrnwir
BEVUE I)K PARIS^ 45
elle continue sur une éminence qui unit plusieurs élévations
à cette route , pendant plusieurs milles jusqu'à l'endroit de
sa descente. De tous côtés aboutissent et commencent une
infinité de points de vue de la forêt.
Il y a des portions de cette route hardie tellement fer-
mées par des blocs de granit et des profondeurs intermina-
bles de pins, que c'est avec étonnement que je m'aperçus
être arrivée à son terme; car, comme les autres , elle se
termine sur le flanc de la colline et permet de contempler
la scène qui est au-dessous, à savoir les vallées, les ruis-
seaux , les chaumières , les coteaux, et toute la campagne
qui ressemble à une terre enchantée en miniature.
Nous étions descendus de voiture dans une des passes les
plus romantiques de la montagne , pour mieux jouir des
beautés de la scène; nous fûmes surpris d'entendre un
chœur de voix qui s'élevait à quelque distance de nous dans
les arbres. Comme nous entendions que les chanteurs appro-
chaient, nous nous arrêtâmes pour les voir passer; ils pa-
rurent bientôt sur la route , derrière les arbres, et étaient
au nombre de vingt. Nous apprîmes de notre conducteur
qu'ils étaient des pèlerins et revenaient de l'autel de
Smolenkirch.
La plus jolie vallée que l'on découvre du haut de ces
collines , est celle de Mummelsée. Quoique bien au-dessous
des hauteurs, elle s'élève au-dessus du niveau du ruisseau.
Son nom de Mummelsée signifie Lac-des-Fées ; c'est dans
cette vallée que de bienveillans esprits s'assemblent à la
pleine lune , et si les bonnes ménagères à cinq lieues à la
ronde ont celte nuit un ouvrage quelconque commencé,
elles peuvent le laisser, les bonnes fées ne manquent pas de
le faire , sans exiger ni paiement ni récompense; car je
n'entendis point parler du bol de crème toujours préparé
dont parle Milion, comme le salaire dû aux laborieux
Goblins. La descente de ces collines à la petite ville de
Gernsbach est une des plus rudes où je me sois aventurée
en carrosse ; mais toutes mes craintes s'évanouirent dans
l'admiration qu'excite la scène. La vallée de la Mourg
s'ouvrit devant nous , et si on y arrivait en parachute, je
ne crois pas que l'idée d'y courir le danger de se briser
-46
REVUE DE PARIS.
contre un roc , ou d'être arrêté par une branche , puisse un
moment suspendre l'admiration.
A Gernsbach , c'était jour de marché, et les gens delà
campagne me semblèrent occupés à vendre et à acheter du
blé. Ils étaient si pressés les uns contre les autres . que nous
eûmes grand'peine à nous frayer passage; mais notre
conducteur était Allemand, aussi tout se passa-t-il un peu
lentement et le mieux du monde.
Après Gernsbach , nous roulâmes sur le bord de la bril-
lante et rapide rivière de la Mourg , jusqu'à ce que nous
eûmes atteint un hôtel rustique situé dans un lieu où il n'v a
de place , entre la rivière et la haute colline boisée , que
pourl'hôtel , son petit jardin , et la belle route de Mourgthal
qui y conduit.
Il était onze heures , et pourtant nous n'avions pas encore
déjeuné ; aussi donnâmes-nous des ordres pour notre repas
avec toute la bonne grâce qu'emploient des voyageurs qui
viennent, pendant cinq heures, de respirer l'air des mon-
tagnes. Mais, malheureusement, l'hôtel était dans une
commotion générale , et pendant long-temps nous crûmes
notre cas désespéré. Si nous sonnions pour appeler, les
personnes que nous voyions passer devant la porte nous
faisaient un signe de tète, mais sans entrer; si nous ap-
pelions , « la , uolh )> était la réponse polie que nous rece-
vions , mais on n'approchait même pas. A la tin , réduits au
désespoir par la faim , nous trouvâmes le chemin de la
cuisine , et si nous eûmes le courage de ne pas satisfaire tout
de suite notre faim indomptable, ce fut pour prouver que
nous étions des animaux privés ei civilisés.
La route qui conduit au bourg est longue et rapide , mais
si bien tracée et entretenue, qu'elle forme une promenade
charmante. Si j'essaie de décrire le lieu sur lequel est situé
le château , je retomberai encore dans le style mm Sa
situation est des plus nobles, des plus jolies et des plus
magnitiques. Il y a trente ans, ce lieu n'était qu'une masse
de ruines placées sur le point dominant; le IVew-El>erstein
lut élevé par les ordres du margrave Frédéric; chaque
visiteur doit lui être reconnaissant de lui avoir préparé un
spectacle qui n'a pas son semblable dans le monde entier.
REVU F. DE PARIS. M
Le château est petit , mais construit avec beaucoup de goût .
Les fenêtres ont des balcons qui dominent une vue si ravis-
sante, qu'on se la rappelle plutôt comme un rêve que comme
une réalité. Le pinacle étroit sur lequel est posé le bâti-
ment est occupé , à sa plus haute élévation , par une terrasse
garnie de fleurs aussi riches en beauté, en couleur et en
odeur, que si elles croissaient à une exposition douce et
chaude, au lieu de s'éiancer d'un roc de granit qui parait
se perdre dans les cieux.
Ce n'est ni l'étendue , ni la richesse de la vue d'Eberstein
qui vous jette dans le ravissement , quoique le mont Ton-
nerre lui serve de limite, que les jolis villages de Weissen-
bach , Helpertsau, Obergroth, et d'autres dont j'oublie les
noms , jettent de la vie sur les rocs élancés qui bordent la
petite rivière; toute cela réuni n'a pas tant de charme que
la petite rivière elle-même. A la voir s'onduler , se briser ,
s'élancer , écumer , serpenter au pied de la montagne , on
sent le pouvoir de la fascination qui empêcherait qu'on pût
détourner les yeux d'un spectacle aussi enchanteur. Ce n'est
pas tout, ce bruyant ruisseau ne peut être contemplé pen-
dant quelques minutes sans offrir le plus romantique de tous
les objets : un radeau formé d'un tronc d'arbre, sur lequel
naviguent les figures les plus pittoresques , se débattant
contre le courant et les brisans du ruisseau qui se perd dans
les rocs.
Trois de ces petites embarcations opérèrent leur hardi
passage sous les murs du château , tandis que nous nous te-
nions sur sa terrasse. Je n'ai jamais vu tant d'adresse et de
courage que celui que déploya l'homme qui les conduisait.
Vus à Eberstein et sur d'autres ruisseaux qui descendent
de la Forêt Noire , ces radeaux sont toujours d'un effet bien
remarquable, et d'autant plus qu'ils diffèrent selon les di-
verses places d'où ils partent pour descendre le Rhin. Sur
la Mourg et le Necker , ces radeaux étaient formés de troncs
d'arbres tels qu'ils étaient au moment où on les abattit. A
peu de distance au-dessus de Gernsbacb, , la Mourg a moins
de force, quoiqu'elle continue un angle rapide et à travers un
littortueuxetpierreux. Son mouvementestmoinsviolentqu'à
Gornsbach. Là on voit un grand nombre de moulins à eau,
48 REVUE DE PARIS.
ce qui est d'un pittoresque effet. Les troncs d'arbres sont
coupés en planches, car on ne court plus le danger de glis-
ser sur les masses de granit qui semblent , au-dessus d'É-
berstein , exciter la colère du fleuve par leur résistance. Ces
masses ne s'opposent plus alors à l'impulsion du navigateur,
et les radeaux, formant une seule ligne , tracent leur chemin
sur le Rhin. On voit des centaines de cesembarcations d'une
étendue prodigieuse portant des maisons et des ateliers , et
souvent un équipage de cinq cents hommes.
Quelque petit que soit le nouveau château d'Eberstein, il
renferme plusieurs appartemens qui méritent d'être vus.
Dans l'un d'eux sont d anciennes armures qui décorent les
murs des deux côtés. En quittant le château , nous nous pro-
menâmes encore sur la terrasse , et ce fut avec chagrin que
nous quittâmes un lieu qui n'a pas son pareil.
(Mr« Trollope , Voyage Through. Belgium , Baden,
JViesbaden , etc. )
•
CONSTANTINOPLE (').
Me voici sur la route de Constantinople une seconde fois,
et cette fois seul , seul , et par la tempête , le calme , les re-
lâches, l'échouement, partout cela,dis-je, attardé. Dans
ce loisir, à travers de graves préoccupations, se sont fait
place quelques réflexions sur la ville que je vais bientôt re-
voir. Bientôt , je l'espère, car déjà se dessine devant notre
proue Gallipoli. Or , afin de pouvoir , dès mon arrivée , ap-
partenir tout entier h Stamboul, je veux, la plume à la main,
en finir avec Constantinople. Si lentement nous pousse le vent
que j'ai permission de reculer , même un peu loin , dans le
passé.
Constantinople! Pourquoi ce nom écrit sur la rature d'un
autre ? pourquoi ces murs bâtis là plutôt qu'ailleurs ? et dans
ces murs, et sous ce nom , de quelle destinée nouvelle cette
cité est-elle la figure*
Rome, il faut bien remonter jusqu'à elle , Rome , sise aux
bords du Tibre , républicaine par ses institutions , porte en
elle la fortune de l'Occident ; et à peine les pieds sur l'Afri-
(') Nous devons à l'obligeance d'un ami commun communica-
tion du fragment que l'on Ta lire sur Constantinople, et qui est tiré
d'une correspondance de M. E. Barrault, si connu comme prédica-
teur et apôtre saint-simonien. Après avoir été une première fois
à Constantinople avec quatorze jeunes hommes portant , comme
lui , le costume des compagnons de la mère , après en avoir été
éloigné par la police turque, M. Barrault a voulu revoir seul et
étudier l'Orient. Ce morceau sur Constantinople est extrait de sa
première lettre où il rend compte de ses travaux et de son voyage.
9 S
50 REVUF PP. PARIS.
que , une main vers la Grèce et l'Asie , l'autre vers l'Espa-
gne, elle a été adossée par César aux Gaules, à la Bretagne,
à la Germanie ; elle achève de s'occidentaliser. Éblouie de
tant de gloire , la fraction de l'Europe qui l'avoisine se plie
avec reconnaissance à son administration , à ses mœurs , à
sa langue ; elle s'attache à elle, et elle en est choyée. Au con-
traire la Grèce, rebelle à l'idiome vainqueur, et dédaigneuse
de la barbarie de Romejfière, dans sa servitude, de la splen-
deur de ses souvenirs et de la politesse de son génie , fait
cause commune avec la portion de l'Asie qu'Alexandre a con-
quise à sa civilisation. Voilà au sein de l'empire une scis-
sion , premièrement obscure , mais profonde , entre la par-
tie occidentale , qui adhère à Rome , et la partie orientale ,
qui incline vers la Grèce.
Au jour du christianisme , la scission devient plus nette.
La Grèce , et les provinces graeco-orientales , préparées par
la philosophie de Platon , accueillent une foi qui les console
dans leur défaite et ajoute à leur supériorité intellectuelle sur
leurs maîtres. La langue d'Homère s'empresse d'initier les peu-
ples à l'Évangile. Rome le repousse comme une nouveauté dan-
gereuse pour l'ordre établi; elle défend ses dieux, son pouvoir.
Et le christianisme est déjà assez fort pour tracer le la-
barum au ciel et donner la couronne sur la terre , que
Rome résiste encore. Rome est incorrigible ; il lui faut
passer par la verge des barbares pour consentir à son
éducation chrétienne. A moins que le génie antique qui
réside en elle en ait été expulsé par le fer et par le feu,
elle est inexpugnable à la foi nouvelle. Rome , croit à la for-
ce ; pour être convertie , elle doit être baptisée dans son
sang. L'empereur, néophyte du Christ , est obligé de la
céder au sénat adorateur de Jupiter j et tel est le prestige
dont des siècles de gloire entourent l'ancien culte, que le
sénat, pour justifier son idolâtrie , n'a qu'à montrer le Ca-
pitule, où la chaîne de tant de peuples a été scellée dans
l'autel de ses dieux. Constantin triomphant est exilé , sur son
trône chrétien , de la ville des Césars. Alors ,pour la punir
de ses persécutions continues jusque sur lui ; alors . pour
assurer avec sa propre autorité la victoire du christianisme,
il casse Rome et résout de transporter ailleurs la capitale.
HKVUK DE PARIS. 51
Il tourne les yeux vers celte partie orientale de l'empir*
qu'une inimitié croissante a tenue détachée de l'Italie. Déjà
Antoine avait rêvé d'y fixer le siège du pouvoir; mais ce n'é-
tait pas à Cléopâtre entre le bras d'Antoine , c'était à la
croix aux mains de Constantin à déshériter Rome.
Constantin marche vers la Grèce , dont le fervent prosé-
lytisme promet une base solide au nouveau trône, plus rap-
proché d'ailleurs du berceau de la nouvelle croyance. Au
midi , morcelé et républicain , il préfère le nord , compact
et monarchique. Du nord , il pourra achever de vaincre les
restes du paganisme , dont le midi fut le brillant théâtre.
Après avoir hésité peut-être s'il ne rendrait pas Rome au sein
de sa mère en édifiant sa ville sur les ruines de Troie, mieux
inspiré, il passe, ne s'arrête qu'au Bosphore ; et là, entre
deux mers , entre deux continens , dans une position émi-
nemment propre à réunir et à dominer , admirablement dé-
fendue parla nature, favorable à toutes les relations com-
merciales, il trace l'enceinte de sa cité ; ou plutôt Bysance,
colonie de Mégare , s'agrandit pour recevoir ce déménage-
ment d'une capitale. De là sans doute il prétendait , par lui
et par ses héritiers, gouverner tout l'empire. Mais la fon-
dation de Constantinople détermine la séparation des deux
portions déjà divisées de ce grand corps. Il y a de cejour un
empire d'Occident et un empire d'Orient.
Constantinople, cité romaine et grecque, fut d'abord le
siège de l'empire et la métropole du christianisme. Constan-
tin affecta la suprématie dans les choses saintes comme dans
les choses politiques. Alors le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel étaient sans limites précises. Le successeur des
pontifes de Jupiter s'arrogeait comme un droit du diadème
le pontificat de la loi de grâce ; et les prêtres, encore tout
saignans du martyre, voyant s'étendre sur leurs blessures
la pourpre impériale, montraient moins d'indépendance que
de zèle ; ou ils étaient trop préoccupés de l'achèvement de
leur victoire pour arrêter les usurpations du sceptre leur
appui. Sous le patronage des empereurs , Constantinople
devint comme le forum où s'agitèrent tous les débats théolo-
giques qui remplaçaient les querelles philosophiques. Si le
christianisme, à l'état de dogme, s'était élaboré à Alcxan-
5a REVUE DE PARIS.
drie , il continua , à l'état de foi , son travail de contro-
verse à Constantinople. Alexandre avait bâti pour Platon ,
Constantin pour Jésus. Et qu'on sache plus de gré aux Cé-
sars d'avoir fait de la religion leur affaire. La religion de
l'esprit, en exaltant l'intelligence récemment affranchie,
précipitait les uns dans la licence, la bizarrerie, l'entêtement
des opinions , et les autres dans l'inaction , la solitude , la
rêverie; Constantinople eut à corriger l'école et la Thé-
baïde. Ce furent les Césars qui prévinrent les abus de l'indi-
vidualisme philosophique ou monacal, en constituant à la
fois en corps la doctrine et la société chrétienne; ce furent
eux qui sauvèrent le christianisme , spirituellement de la
confusion des sectes , et matériellement du chaos des bar-
bares. Tandis que, par la force ou la prudence, ils amortis-
saient l'impétuosité de cent hordes sauvages, ils répri-
maient cette luxuriance d'hérésies dont l'Orient même fa-
vorisait le développement , et qui , toujours extirpées ,
montaient toujours avec le trône à mesure qu'il grandissait.
Ils eurent encore à limiter l'invasion des armes persanes ,
et des doctrines orientales, qui marchaient avec elles. Pour
cette œuvre , ce ne fut pas trop de l'union du génie de la
Grèce et du génie de Rome. Rome tint le bouclier contre
lequel s'émoussa le fer de l'étranger; à l'ombre du bouclier,
la Grèce déploya sa pénétration et sa subtilité en faveur
de l'orthodoxie. Enfin, grâce à cette heureuse union, s'i-
naugura le nouveau culte. La croix , long-temps condam-
née aux catacombes, à d'humbles toits, ou à l'hospitalité
des temples profanes , la croix brilla à la face du ciel , se
dressa dans des basiliques bâties à sa gloire , et y reçut
l'hommage de tous les arts , qui versèrent à ses pieds l'of-
frande de leurs parfums et de leurs richesses. Ainsi la Grèce
et Rome, après avoir travaillé concurremment à la création
de l'Europe, enrichies du legs sublime de Jérusalem , con-
centrent leurs efforts dans Constantinople , élèvent haut la
croix sur les limites mêmes du monde occidental et du
monde oriental, et par-là elles en opèrent définitivement la
séparation politique et religieuse. Constantinople est comme
le triomphe de cette longue suite de victoires gagnées par
tant de héros et de sages au profit de l'indépendance de
REVUE DE PARIS. 6 >
l'Europe; el ce trophée, érigé près des bords mêmes où
commença la lutte , devient en même temps pour l'Europe
un boulevart contre l'Asie.
Tandis que le monde grec , soutenu de l'alliance et du
nom même de Rome, fait sa tâche, le monde latin meurt.
La nouvelle capitale avait attiré vers elle tout ce qu'il y
avait de forces, de richesses , de vitalité; et elle eut, pour
résister aux barbares , du sang et de l'or. Ce fut une digue
imposante devant laquelle recula l'inondation pour aller,
de l'Orient, se déverser presque tout entière sur l'Occident,
qui lui était en quelque sorte livré. Le Capitole , aban-
donné à la protection de ses dieux, expia sa fidélité à leur
culte.
Toutefois, au milieu du carnage et des ruines invoqués
en témoignage du néant des choses humaines , d'infatiga-
bles apôtres appellent les peuples à une religion dont tant
de misères semblent justifier les cnseigncmens et les pro-
phéties. Rien n'est plus stable sur la terre; il y a hâte de
s'emparer du ciel , où seulement la gloire et la paix sont
impérissables. Chaquepierre qui tombe du royaume de César
fortifie la croyance au royaume de Jésus; et, le fer à la main,
l'ennemi pousse les vaincus au pied de la croix , seul refuge
qui reste debout en pareille mêlée. Ainsi les prêtres ont
raison du monde. Juges, ils avaient condamné au nom de
leur Dieu la société païenne souillée de sang el de débau-
ches ; pour exécuter leur sentence , Dieu arme un bras
séculier : ce sont les barbares ; et, grâce à ces auxiliaires ,
ils convertissent en masse. Ils ont également bon marché de
cette gentilité imprévue qu'ils intéressent au baptême en lui
livrant à ce prix les clefs de la vieille cité. C'est peu : si en
Orient l'autorité religieuse avait été usurpée par les Césars,
en Occident l'autorité politique , désertée avec terreur par
les délégués de l'empire, est saisie par les prêtres, hardis
à s'interposer entre les vainqueurs et les vaincus. Déjà le
sacerdoce occidental avait paru de bonne heure ne porter
qu'avec impatience le joug des empereurs , comme jadis le
patriciat celui des premiers rois. Loin de la cour de Con-
stantinople, il avait gagné en indépendance, en dignité,
en influence. Ne fut-ce pas aux portes d'une église de Milan
84 REVUE DE PARIS.
que Théodose, homicide d'une ville , trouva un Ambroise
prêt à lui interdire l'entrée des saints lieux, jusqu'à ce qu'il
eût expié son crime ? Enfin ce sacerdoce , par les barbares ,
fut complètement affranchi du pouvoir impérial , sans être
par eux asservi. Ignorans et avides de batailles, ces rudes
prosélytes faisaient leurs affaires, et ne prétendaient point
s'ingérer doctoralement dans celles de l'église. De là
prompte division en Occident et du temporel et du spi-
rituel.
Et alors Rome, châtiée dans son orgueil, commença à se
changer. Les barbares avaient pris la ville sur ses dieux et
sur l'empire ; à son tour la religion prit la ville sur les bar-
bares. Rome cependant se ressouvint que sa destinée était
de commander. LVglise latine, plus récente que l'église
grecque . lui envia peu la gloire des magnifiques homélies
et des ardentes controverses. Au milieu d'un monde inculte
et sans lettres tel que le faisait l'invasion de la barbarie, elle
dédaigna, à l'exemple de la Rome antique, le beau langage et
les subtilités de l'esprit. imprima à son apostolat un caractère
éminemment politique, et travailla à étendre . à consolider
son autorité , en se servant habilement des victoires des bar-
bares sur l'empire, et des succès de l'empire sur les.bar-
bares. La Grèce avait eu ses bouches d'or ; Rome prépara
en silence les bulles qui devaient régir la chrétienté. Enfin ,
après quelques siècles de débrouillemeut . l'évéque de Rome
assit le pouvoir de l'Église. De son côté, Charlemagne
constitua fortement l'organisation du monde, et, au con-
traire de Constantin , qui avait tenté l'absorption du spiri-
tuel par le temporel , il en opéra la séparation , en atten-
dant que de sa forte main Hildebrand essayât de superposer
au monde temporel le monde spirituel. Ce fut ainsi que le
christianisme , grâce au génie propre de l'Occident et à l'in-
vasion des barbares, poursuivit son développement et prit
une face nouvelle. De ce moment , Rome devint la métropole
du christianisme Rome une seconde fois succéda à laGr.
et la ville qui s'était si long-temps enivrée du sang et ras-
sasiée de la chair des peuples, commença à leur distribuer
une nouvelle vie au nom de celui qui avait dit : Mangez : ceci
est ma chair ,• huvez ceci est mon sang. Alors, chrétienne et
REVOE DE PARIS. 55
papale , elle revendiqua le grand nom de romain qu'avait
pris l'empire d'Orient ; et Constantinople ne fut plus que la
capitale schismalique de l'empire grec.
L'Occident et l'Orient formèrent deux communions à part
l'une de l'autre , qui s'épuisèrent des siècles durant en que-
relles et en vains efforts de conciliation : ni l'une ni l'autre ne
pouvait abjurer son génie. Sans doute l'orthodoxie , au
point de vue purement chrétien , était du côté de Rome ; mais
puisque la société, dans sou progrès , a convaincu le chris-
tianisme de n'être lui-même qu'une grande hérésie , eu
égard à la plénitude de sa vie, il faut réhabiliter l'hétéro-
doxie orientale, qui ne fut qu'une déviation, à la rigueur ,
d'un dogme incomplet. A bien prendre , l'hérésie de Con-
stantinople datait de sa naissance. Si Constantin avait été le
père de la ville nouvelle , Arius en avait été le parrain. Arius
faisait de Jésus un personnage surhumain, et non l'une des per-
sonnes de Dieu ; par-là il détruisait le mystère de la Trinité ,
et il ramenait le christianisme à l'idée brute de Moïse ou de
Socrate , en-rétablissant au-dessous d'elle une sorte de poly-
théisme. De la sorte arrangé, le christianisme était sans
contredit plus accessible à l'intelligence encore grossière de
tous ces barbares, auxquels l'arianisme en ouvrit les portes ;
et, si subtil que fût le génie de la Grèce , il devait aussi le
satisfaire, à cause de son penchant à l'anthropomorphisme.
Terrassée par Athanase et le platonisme d'Alexandrie , l'o-
pinion d'Arius ne laissa donc pas de se continuer dans
l'empire d'Orient : la trace en est manifeste dans le symbole
de son Eglise , d'après lequel le Saint-Esprit procède uni-
quement du Père , et le Fils reste en dehors de cette commu-
nion des deux autres personnes. Evidemment, aux yeux des
Grecs, le Christ avait été divinisé bien plus qu'il n'était divin ,
et ils croyaient son apothéose mieux que le Verbe de Dieu
fait chair. Pour Rome, le Fils était un mystérieux dévelop-
pement du Père, égal au Père , consubstanticl au Père , et
c'était surtout sous la figure du Fils, crucifié et ressuscité ,
que lui apparaissait Dieu ; pour Constantinople, il y avait
agrégation plutôt que fusion intime des trois personnes di-
vines , et le personnage dominant était le Père , c'est-à-dire
Jehovah , Jupiter , le Créateur , le Dieu de la Force et des
56 REVUE DE PARIS:
Armées. Constantinople rompait bien moins que Rome aveo
Jérusalem. Le christianisme oriental s'arrêtait à une sorte
de judaïsme hellénisant; témoin la discipline du clergé ,
dont les membre supérieurs seulement faisaient vœu de cé-
libat , tous les membres inférieurs ayant liberté de se marier ;
témoin la communion, qui se célébrait par le pain avec du
levain , tandis que l'austérité spirituelle de Rome avait
adopté le pain azyme , ténu et transparent, comme le sym-
bole le plus pur de la vie céleste.
Raille qui voudra, comme insignifiante et frivole , cette
querelle des Grecs et des Latins sur la syllabe oi : présente
ou absenle, cette syllabe est une des expressions caractéristi-
ques de la différence de l'Occident et de l'Orient; elle dit
dans un cas l'unité et dans l'autre la multiplicité. Pour qui
sait lire, à chaque page de V Histoire du Bas-Empire est
écrite cette syllabe fatale; elle y occupe tout l'espace qui sé-
pare le trône pontifical, d'où un Hildebrand marchait sur la
tête des rois, du trône impérial d'où Constantin disposait à
son gré du lituus des patriarches. Sans elle, Rome tendait au
despotisme spirituel ; avec elle , Constantinople affectait le
despotisme temporel.
Ces deux grandes communions achevaient de se différen-
cier par leur organisation politique. Charlemagne, sur les
ruines de l'empire d'Occident dont la barbarie avait brisé la
centralisation , ne tenta point de recommencer les despo-
tisme antique; il transforma la monarchie en suzeraineté ,
l'aristocratie en féodalité, la servitude en vasselage. A côté
de ses obligations , chaque membre de la nouvelle hiérar-
chie eut une part de pouvoir et d'indépendance ; la dignité
individuelle s'exalta; l'honneur naquit, ressorlncuf de la so-
ciété; la religion et l'amour le consacrèrent, et le monde
latin eut une chevalerie. Le monde grec n'en eut pas; là le
monarque était un despote , le grand un patricien, le sujet
un esclave , l'homme d'armes un demi-théologien, le prêtre
un raisonneur fanatique ou un courtisan de César; et la
femme y était enfermée ; là défaillit , avec l'étouffemeut de
toute personnalité et de tout enthousiasme , cette énergique
virilité que la division du spirituel et du temporel avait déve-
loppée dans la barbarie christianisée. Le monde grec eut
REYLK DE PAKIS.
57
des eunuques, el le monde latin n'en eut pas. Certes, pour
la mission qu'il avait à remplir , sa constitution fut bonne ;
pour tenir tête aux Barbares , aux Persans , aux Musulmans ,
l'empire d'Orient avait dû conserver une partie de l'armure
antique, tout en la laissant affaiblir par l'influence de sa
foi nouvelle , aussi ne fit-il que résister et finit-il pas être
entamé.
L'art à Constantinople fut l'expression de l'organisation
politique et religieuse que nous avons signalée et de l'œuvre
qu'accomplit l'empire.
La prédication y manqua de liberté , et dès-lors d'enthou-
siasme , gêné que fut l'essor de l'inspiration par l'autorité
ombrageuse des Césars ; l'éloquence sainte en fut en quelque
sorte bannie avec saint Jean Chrysostôme , qui dut expier
la hardiesse de ses discours par l'exil et la mort. D'ailleurs
la parole , s'épuisant à tourner dans l'arène des controver-
ses , y fut plus subtile qu'entraînante, plus théologique quo
religieuse; enfin elle n'y eut point à remuer les masses,
comme en Occident, où un Pierre-l'Ermite et un saint Ber-
nard , du haut de leurs chaires , précipitèrent vers l'Orient
les populations en armes. Quant à l'éloquence politique, elle
y fut nulle : quand le prêtre est réduit à se taire , le tribun
est muet.
La ville cependant était curieuse delà culture des lettres ;
mais elle ne put que tardivement absorber Athènes, qui était
demeurée la province des sophistes. Même si à Rome le paga-
nisme résistait politiquement, il protestait poétiquement à
Athènes. La première de ces deux cités sollicita, sous l'un
des successeurs de Constantin , le rétablissement de l'autel
de la victoire : la seconde garda long-temps l'autel des Mu
ses et d'Homère, et fut le sanctuaire de l'hellénisme. Or,
elle ne se borna pas à entourer de regrets et d'hommages
son vieu\ culte, en boudant dédaigneusement , avec un mé-
lange de fierté républicaine et d'orgueil littéraire, la nou-
velle capitale et le mysticisme théologique qui y régnait. I D
jour s'élança de son sein un jeune prince, qu'Homère et
Platon avaient consolé des persécutions du christianisme; à
peine monté sur le trône , il entreprend de rendre au grand
jour des temples le paganisme , déjà à moitié enseveli dans
58
REVUE DE PARIS.
les écoles. Julien périt , et avec lui s'arrêta eetle révolution
de rhéteur; mais par Julien elle réclama la vie matérielle
de l'homme, et toute la poésie qui en est l'expression ; et celte
réclamation, sans succès en apparence, contribua à impri-
mer plus profondément au christianisme d'Orient sa physio-
nomie particulière. La chute de Julien entraîna celle d'A-
thènes , et , de ce moment, Constantinople devint une école
florissante de belles-lettres.
Toutefois , la ville des conciles ne fut point la ville des
chants harmonieux; c'était pour les lettres de l'intelligence
qu'elle se passionnait avec un enthousiasme auquel il n'y
avait de comparable que son amour frénétique pour les jeux
du corps dans l'Hippodrome. Comment donc, au milieu de
ces discussions incessantes qui obtenaient tous les honneurs
de la popularité, en face de traditions de la Muse antique,
vivifiées par l'influence des lieux , comment une poésie ori-
ginale serait-elle née ? Elle ne pouvait être qu'un reflet de la
poésie païenne, pâli par le christianisme. Ce n'est point là
où le christianisme ne peut et ne doit pas atteindre à un haut
degré d'épuration spirituelle, qu'il transportera la poésie
dans des mondes mystérieux et des sphères invisibles inusitée s
à son essor ; la Grèce est trop restée sous l'influence d'Ho-
mère pour avoir un Dante. Elle manqua également de celle
poésie profane que le moyen âge sut tirer du chaos de toutes
les croyances apportées par l'invasion des barbares, et elle
dut continuer à vivre sur le vieux fonds mythologique. Enfin,
pour faire éclore des chants d'amour et de gloire, les femmes
n'y avaient point assez de liberté et d'influence, point de
cours d'amour , point de tournois, point de chevalerie; il
n'y eut pas de troubadours. A l'Occident , les grandes expé-
ditions, les prouesses , les nobles fait, d'armes; à l'Occi-
dent , les vastes épopées : la patrie des Godefroy peut seule
enfanter les Tasse.
Mais Constantinople , héritière de la Rome antique , s'oc-
cupa avec ardeur de la législation. Elle travailla à mettre de
l'unité dans la collection immense et confuse de toutes ces
lois que lui avaient léguées la république et l'empire , et elle
permit au christianisme de les modifier en faveur des escla-
ves , des enfans et des femmes. Elle prit également à tâche ,
KF.VUF. DE PARIS. .r>9
aumilicu de tous les bouleverscmensdelasociétéeuropéenne,
de renouer le fil brisé des événemens ; et, tandis que la bar-
barie tenait l'épée, elle tint la plume pour enregistrer , dans
de volumineuses annales, les faits accomplis auxquels elle
était elle-même intéressée.
Fidèle au culte des beaux-arts, tel fut long-temps encore
l'ascendant du paganisme sur les imaginations de la Grèce,
que ces arts, dans leur ferveur première, y entourèrent
l'austérité du christianisme de tout ce qu'ils avaient de mol-
les caresses. Ce ne fut point un amour chaste et pur comme
celui de la Madeleine qui baigne de ses larmes les pieds du
Christ , les essuie de ses longs cheveux et les arrose pieuse-
ment de parfums : ce fut l'amour et le baiser de Vénus. La
croix plia sous cette élégante lasciveté d'ornemens. Les ima-
ges furent multipliées, et ce fut à elles que se prit encore
l'adoration des fidèles. On conçoit dès-lors la vigueur des
iconoclastes. Là où la foi se spirilualisa davantage , les ima-
ges purent impunément subsister. Ainsi l'art grec, ne pou-
vant se maintenir à une haute pureté chrétienne, et toujours
enclin à se recommencer, pour rester chaste, se mutila ; il
se traita comme Origène. La peinture et la sculpture n'y eu-
rent donc qu'une importance subalterne.
C'est à l'architecture que Byzance, devenue chrétienne,
fit faire un progrès. Par elle, la coupole dont le génie de
Rome avait aux bords du Tibre commencé le Panthéon , ap-
prit aux rives du Bosphore à se poser et à se suspendre sur
une base hardie, dans 1 église consacrée par Justinien à la
divine sagesse , à la sainte Sophie : ce fut un nouveau degré
vers le trône du Seigneur. Sans doute ce n'était pointlàque
le souffle deVinspiration chrétienne devait être assez puis-
sant pour emporter aux nues la tête des églises; mais si le
dôme de ce temple ne s'enlève point de terre, et s'il parait
tenir plus au sol qu'au ciel, il est en cela même l'image fi-
dèle du christianisme oriental. Noble hommage à la sagesse
divine, cette basilique exprime plus peut-être celle de Salo-
mon que celle de Jésus; elle est plus biblique qu'évangéli-
que. Coniral1 la voûte descieuxque l'architecte, dit-on, vou-
lut figurer par sa coupole, elle rachète la gloire de Dieu plus
que sa miséricorde; l'église orientale dit plus la création ,
60
REVUE DE PARIS.
l'église occidentale plus la passion. La première est bâtie,
ainsi que la seconde , sur le plan d'une croix ; mais l'égalité
des quatre branches de la croix grecque n'a point ce carac-
tère d'austérité mystérieuse empreint dans l'allongement et
l'inégalité de la croix latine. Enfin , tandis que l'église occi-
dentale , pénétrante et ardue, dresse sa flèche escortée de
plusieurs autres flèches ou de tours aiguës , l'église orien-
tale s'arrondit en dôme et pose autour de la coupole domi-
nante des demi-coupoles et coupoles moindres harmonieuse-
ment groupées. Si maintenant l'on jette un coup d'œil sur
les autres monumens de Constantinople , on y retrouvera,
dans des aqueducs et des citernes , l'architecture grandiose
de Rome païenne.
Constantinople exerça aussi son génie dans la culture de
tous les arts du luxe , que favorisait une cour orientale par
son faste. Grand fut l'ébahissement des croisés, quand ils
virent briller toutes ces merveilles d'une magnificence in-
connue ; c'est là qu'ils reçurent la première initiation à la
somptuosité et aux délices de l'Orient. Quant à la science,
elle y consiste tout entière dans les commentaires des systè-
mes antiques et l'interprétation du dogme chrétien.
Ainsi, Constantinople perpétua , en l'amalgamant avec la
foi et les doctrines du christianisme , la plus large part du
despotisme , de la législation , des mœurs et de l'art antique.
Sans doute , ce prolongement de l'antiquité christianisée
devait être renié aussitôt que serait née la civilisation mo-
derne; transition entre la vieille société et la société nou-
velle, son existence était nécessairement limitée. La mission
de l'empire d'Orient fut terminée du jour où l'Occident , en
se séparant de l'antiquité et de la barbarie , eut achevé son
enfantement, et que, en signe de sa force, il commença le
cours de ses représailles contre l'islamisme , livrant au souf-
fle de l'Église les bannières de la chevalerie : de ce jour il
n'y eut plus qu'un Bas-Empire limitant providentiellement,
par son défaut de concours, le succès des croisades. Cepen-
dant, grande fut l'œuvre qu'accomplit l'empire d'Orient,
plus grande que la reconnaissance dont il a été payé. La
prédominance intolérante du génie de Rome voilà d'oubli
le service immense que rendit à la civilisation occidentale la
RFVUE DF. PARIS. 61
création sublimcde Constantin, et son ingratitude fut en ap-
parence justifiée par les perfidies de la cour byzantine qui
n'avait à opposer à l'ambition brutale des croisés , que l'arme
de la faiblesse , la trahison. Quant aux philosophes , dans
leur fanatisme frivole ils n'ont eu que mépris pour l'empire
d'Orient , parce qu'ils ne surent point découvrir, sous toutes
ces discussions théologiques , la grave question que susci-
tait cette interminable controverse.
Elle finit cependant, cette controverse, mais par l'inter-
vention armée de l'islamisme. Constantinople, après avoir
failli subirlejougdela communion de Rome et devenir le
siège d'un empire latin, ne se délivre que pour retomber
sous la domination ottomane : la brèche ouverte dans ses
murailles par la croix latine facilita la victoire du crois-
sant. C'était le sort de cette grande cité , intermédiaire en-
tre l'Occident et l'Orient, d'être froissée entre eux, et par
eux absorbée : vaincue spirituellement par les Occidentaux
à qui elle légua les lumières qu'elle avait conservées , elle le
fut matériellement par les Orientaux à qui elle légua les
magnifiques possessions où elle avait régné. Le monde la-
tin ne s'émut point de cette catastrophe du monde grec, chré-
tienté bâtarde qu'il avait lui-même violemment heurtée et
qu'il ne secourut point. D'ailleurs, toute croisade nouvelle
était devenue impossible ; la communion de l'Occident se
dissolvait elle-même , et ce qui lui restait d'enthousiasme
religieux allait s'élancer au-delà même de l'Océan.
Donc , des deux empires qu'avait fondés la conquête anti-
que, celui d'Occident était échu aux chrétiens, et celui
d'Orient échéait aux musulmans : Jésus avait pris Rome :
Mahomet fut maître de Constantinople.
Arrêtons-nous : pendant que j'écrivais ces réflexions à
mesure qu'elles se présentèrent, malgré une nouvelle relâ-
che nécessitée par le vent contraire, nous avons avancé.
Voilà devant nous Stamboul !.... Vraiment ce dut être au*
cœur des Ottomans une large joie quand ils eurent entre
leurs mains cette proie. Et moi , je me sens revivre en face
de cette perspective j je vais la voir , admirer et rêver.
E. Bahrault.
GOETHE
LA FAMILLE DE CAGLIOSTRO
En 1787, Goethe, jeune encore, et dans la première
fraîcheur de cette imagination puissante, de cette observa-
tion sagace qui se développèrent ensuite pour sa gloire , se
trouvait à Palerme. L'Europe retentissait alors du nom de
Cagliostro. Par une révulsion qui n'étonnera pas ceux qui
connaissent l'humanité , ce siècle , qui foulait aux pieds
toutes les croyances, croyait au comte de Saint-Germain
l'immortel, à Mesmer le magnétiseur, et à Cagliostro le
sorcier.
Qui était Cagliostro? Cet homme sans famille , sans pa-
rens, sorti de terre, étonnant l'Europe de son luxe ; élo-
quent, adroit , prodigue, charlatan sans pudeur , d'où ve-
nait il ? Fallait-il l'identifier avec un certain Joseph Balsamo,
banni de Palerme pour ses nombreuses peccadiles , ou le
croire prince oriental , comme il l'assurait si gravement .
La curiosité de Goethe fut vivement excitée, et son séjour à
Palerme lui offrit les moyens de satisfaire cette curiosité.
Le poète lui-même raconte avec quelle attention il prenait
part aux conversations relatives à Cagliostro ou à Joseph
REVUE DE PARIS. 63
Balsamo ; avec quel soin il recueillait tous les documens re-
latifs à ce personnage , tous les portraits de Cagliostro que
Ton colportait à Palerme. C'était pour lui un problème à ré-
soudre , une espèce de monomanie de curiosité.
Jugezde sa joie lorsqu'on lui indiqua le nom etla demeure
d'un vieil avocat chargé par la cour de France de remonter
aux sources , de rechercher les antécédens , les ancêtres , les
parens et les collatéraux du magicien prétendu , et de com-
poser avec tous ces documens un mémoire explicatif. Ca-
gliostro s'était mêlé d'une manière éclatante au procès du
collier ; sa fantasmagorie amusait et terrifiait la cour de
France , qui , sur le bord du précipice , aimait à se distraire
dans le baquet magique de Mesmer et au milieu des fantômes
de Cagliostro. C'est au mémoire de l'avocat sicilien que
sont dus tous les documens véritables sur lesquels repose la
biographie de Cagliostro. Goethe s'empressa de lui rendre
visite, et obtint de lui la communication de son travail. Il
apprit donc que les Balsamo étaient d'origine juive , qu'un
grand oncle de Joseph Balsamo se nommait Cagliostro, et
avait donné son nom à l'enfant né en 1743 , à Palerme. Frère
de la charité dans sa première jeunesse, plein d'intelli-
gence, d'habileté et de ruse; médecin très-expérimenté,
Balsamo s'ennuya de bonne heure de l'obscurité de son
sort , et s'avisa de contrefaire un titre qui devait lui assurer
la propriété d'un domaine considérable. On reconnut la
fraude ;raais il trompa la justice etla prévint, en s'embar-
quant pour la Catalogne, où il épousa une fort jolie per-
sonne , dona Lorenza , fille d'un fabricant de ceintures;
puis il se rendit à Borne avec sa femme, se fit appeler le
prince Pellegrini; et avec celte audace qui ne l'a jamais
quitté , revint à Palerme , où il se fit recevoir sous ce nom
d'emprunt. Une jolie femme était, pour Cagliostro ou Bal-
samo, un instrument de succès admirable ; il se trouva sur
la route du couple aventurier un prince palermitain , sen-
suel, ignorant, arrogant, brutal et riche, qui s'éprit de
dona Lorenza, et dont la protection toute-puissante s'étendit
sur le faux prince Pellegrini et sur sa femme. Cependant la
ruse se découvrit, on reconnut Joseph Balsamo , le fugitif
et le faussaire . qui fut incarcéré, malgré les réclamations
64 REVUB DE PARIS.
du prince. Le procès allait s'instruire ; avant le commence-
ment des débats, on vit le prince palermitain forcer la
porte du tribunal, saisir l'avocat de la partie adverse, le
renverser, le terrasser, et l'accabler de coups. Le président
qui essayait de rétablir l'ordre , fut accablé d'injures, et le
tribunal, terrifié, ordonna la mise en liberté de Balsamo.
Toute cette procédure honteuse . qui ne pouvait appartenir
qu'à tn pays de despotisme et de barbarie , fut imprimée à
Rome ; c'est un des documens les plus curieux de Tétat de
l'Europe et de sa législation avant la révolution française.
Balsamo , laissant sa femme entre les mains du prince
palermitain qui l'avait si vaillamment conquise , partit en-
suite pour la France : on sait quelle y fut sa fortune.
Tous ces détails , si curieux et si neufs alors, aujourd'hui
beaucoup moins intéressans, jetaient assez de lumière sur
l'existence de notre aventurier pour satisfaire une curiosité
vulgaire. Mais l'imagination active et l'ame poétique de
Goethe ne se contentaient pas de si peu. Quelques membres
de la famille Balsamo vivaient encore ; où étaient-ils ? Qu'é-
taient devenues la vieille mère et la sœur du sorcier ? Etaient-
elles complices ou innocentes des fraudes et des jongleries
qui séduisaient tant de courtisans et de grandes dames? Le
vieil avocat, pour se procurer les renseigneraens nécessai-
res , et dresser l'arbre généalogique de Cagliostro , avait
employé un commis qu'une ruse assez bien tissue avait in-
troduit dans la famille Balsamo. Ce dernier avait prétendu
disposer d'une petite pension appartenant, disait-il . au
jeune Capitummino , petit-fils de la mère de Cagliostro. Au
moyen de cet artifice, il s'était procuré tous les papiers,
contrats de mariage et actes de naissance qui constataient
l'état et l'origine de Joseph Balsamo.
— Eh bien ! lui demanda Goethe , puisque vous connaissez
celte famille, ne pouvez-vous m'introduire auprès d'elle ? Je
suis curieux de voir ces pauvres gens; ils me donneront,
sur le caractère étrange de leur fils, plus de renseignemens
que votre arbre généalogique n'en peut contenir.
— Mais je crains leur présence ; ils m'interrogeront sur
la pension que je leur ai promise , et je ne saurai que leur
répondre.
REVDB DE PARTS. (35
— Je vous offre un moyeu facile ; je passerai pour An-
glais. Cagliost.ro est maintenant à Londres, où vous savez
qu'il s'est retiré en sortant de la Bastille. Je me dirai chargé
d'apporter à la vieille mère des nouvelles de son fils.
— A la bonne heure ! A demain. —
Étrange fantaisie de poète! N'y a-t-il pas dans ces âmes
d'élite un instinct qui les porte d'avance vers les scènes et
les spectacles qui doivent nourrir la pensée, émouvoir le
cœur, et augmenter ce trésor de senlimens et d'idées qui
s'appellegénie?
A trois heures , le commis et le poète se mirent en route j
ils traversèrent les rues bizarres, gothiques, sarrazines ,
espagnoles et italiennes de Palerme, et non loin de la grande
rue d?El Cassero , ils pénétrèrent dans une petite rue tor-
tueuse et sale dont la vieille maison des Balsamo occupait
le fond. La petite porte était ouverte. Un escalier branlant
et misérable conduisit les visiteurs droit à la cuisine : là se
trouvait une femme de taille moyenne, aux épaules larges,
osseuses et carrées, mais sans embonpoint. Elle lavait la
vaisselle. Son vêtementétait pauvre et propre. En apercevant
l'étranger et le commis , elle se hâta de cacher avec un pan
de son tablier un autre pan que le travail dont elle s'occu-
pait avait sali. Nous laisserons parler Goethe, qui a pris
soin de conserver dans tous leurs détails la scène et le dia-
logue suivans :
« Eh bien ! seigneur Giovanni , dit la femme au commis ,
nous apportez-vous de bonnes nouvelles? Notre affaire est-
elle terminée ?
— Non, pas encore; mais voici un étranger que votre
frère a chargé de vous apporter ses complimens , et qui
vous dira comment il se porte.
Les complimens du frère! Cela n'était pas dans nos con-
ventions ; mais je m'étais trop avancé pour reculer.
— Vous connaissez mon frère? me dit-elle en se retour-
nant vers moi.
— Toute l'Europe le connaît , et vous ne serez pas fâchée
sans doute d'apprendre que sa santé et ses affaires sont bon-
nes, et que sa fortune prend un excellent cours.
9 6.
66
REVUE DE PARIS.
— Entrez, entrez, je vous suis à l'instant. »
Suivi du commis .j'entrai dans la chambre voisine.
C'était une vaste salle, si haute, si grande, si nue,
quelle aurait pu passer pour une salle de bal , si elle eût été
plus richement ornée. Une seule fenêtre répandait le jour sur
les hautes murailles, privées de tentures. On vovait, tout
autour, des portraits de saints noircis par le temps et en-
tourés de vieux cadres d'or. Les vieilles briques du parquet
étaient fendues et soulevées de toutes parts; d'un côté , une
petite armoire antique et noire qui servait de secrétaire, et
d'un autre deux vastes lits sans draperie. Quelques fauteuils,
dont le dos bruni laissait apercevoir un reste de dorure,
et dont le siège était de paille, se trouvaient jetés cà et là.
C'était évidemment le seul asile de la famille entière. 11 y
a quelque chose de touchant dans le spectacle de l'indigence
unie à l'ordre et à la pauvreté. Déjà ému , je m'approchai
d'un groupe réuni au-dessous de l'unique fenêtre. Il se com-
posait d'une très-vieille femme , la grand'mère, d'une jeune
fille d'environ seize ans, à la taille bien prise, aux traits par-
faitement réguliers, mais effacés et détruits par la petite-vé-
role ; d'un jeune homme défiguré comme la jeune fille ; et
d'une personne malade . aux formes frêles, à Pair languis-
sant , assise ou plutôt couchée sur une chaise longue.
Mon guide , pendant que j'observais cette scène simple et
intéressante , expliquait en dialecte sicilien ( que je ne com-
prenais pas) le motif de ma visite; la vieille, qui était
sourde et qui relevait souvent la tète , se faisait répéter le
récit de mon conducteur. C'était une belle vieille , à l'air
calme , comme la plupart des personnes affligées de surdité;
de taille moyenne, mais bien faite encore ; une de ces vieilles
que les peintres sont si heureux de rencontrer. La beauté
primitive de leurs traits n'a pas disparu sous les rides . et
le caractère de leur physionomie grave et pensive sollicite
Jetaient de l'artiste supérieur. Comme chacune de mes ré-
ponses à son interrogatoire avait besoin d'être traduite, la
conversation fut lente ; j'eus le temps de mesurer mes paroles
et déjouer avec assez d'aisance le rôle que je m'étais imposé.
(i Votre fils, lui dis-je , a été absous en France, et s*
trouve maintenant fort bien reçu en Angleterre.»
REVU F. UR PARIS. 67
Eu entendant cela , elle poussa une grande exclamation ,
prononça une prière latine à haute voix , et son ton devint
si animé , si joyeux , sa prononciation si nette et si claire,
que je pus la comprendre, malgré le patois dont elle se
servait.
Alors la fille entra, ses grands cheveux noirs rattaché*
et retenus dans une grande résille rouge et portant un ta-
blier blanc. Pendant que Giovanni lui répétait ma conver-
sation avec sa mère , je contemplais et je comparais ces deux
personnes : ici la décrépitude et l'affaissement ne se ratta-
chant plus à la vie que par deux points uniques et sublimes,
i'amour maternel et la religion; là, une plénitude de vie,
de force, de santé qui brillait dans les regards de la fille,
et semblait émaner de tous ses pores Cette dernière pou-
vait avoir quarante ans. Rien de délicat, de maniéré , de
moderne , chez cette femme dont l'œil bleu était sagace ,
mais non rusé, dont les traits prononcés rappelaient ceux
de son frère , dont la bouche était rose et les lèvres un peu
fortes; le teint était animé , l'attitude décidée ; tout son ex-
térieur , empreint de simplicité et d'énergie, ressemblait
moins à une femme des temps modernes qu'à une statue des
vieux temps. Elle écoutait , ou plutôt buvait avidemont les
paroles de Giovanni , le corps penché , la tète en avant , les
mains sur les genoux. Elle se retourna ensuite vers moi ,
me questionna sur mon voyage, sur ce que j'avais vu en
Sicile, et finit par s'écrier, avec cette espèce d'enthou-
siasme que les cérémonies religieuses inspirent à tous les
Italiens :
a Surtout ne manquez pas la fête de sainte Rosalie, et
venez la célébrer avec nous. »
Je vis que la grand'mère et la fille se parlaient tout bas
et d'un air assez gêné pour exciter mon attention : je ques
tionnai mon conducteur, qui m'apprit que la pauvre fanull.
était désolée de ne pouvoir m'offrir une hospitalité plus
complète ; qu'elle avait grand'pcine à vivre ; qu'avant le dé-
part de Cagliostro , la mère avait payé quatorze onces pour
dégager des effets qu'il avait engages; que cette somme ne
leur était jamais revenue, et que. puisqu'il était devenu
riche , influent , brillant , sans doute à ma prière il se sou-
68
BEVUE DE PARIS.
viendrait de 6a pauvre famille. On me demanda si je vou-
drais me charger d'une lettre pour lui ; je promis de venir
la chercher le lendemain soir.
« Voyez, me dit la femme , je suis veuve , j'ai trois en-
fans , et je n'ai rien. L'une de mes filles est élevée au cou-
vent; voici l'autre ; mon fils est à l'école ; j'ai en outre à ma
charge ma vieille mère , et cette personne malade, que j'ai
prise chez moi par charité chrétienne. J'ai confiance en
Dieu qui ne laisse pas les bonnes œuvres sans récompense ;
mais , hélas! avec tout mon travail et toute mon industrie,
je pouvais à peine suffire à nos besoins, et c'est un fardeau
bien lourd que celui que je porte depuis si long-temps! *
Les jeunes gens se mêlèrent à la conversation qui devint
générale et qui m'intéressa de plus en plus. Je vis qu'ils
comprenaient ma pensée et mon émotion , et me payaient
de reconnaissance. Alors la vieille femme, se retournant
vers sa fille , lui demanda en sicilien :
« Cet étranger est-il catholique? appartient-il à notre
sainte religion ?»
La fille éluda cette question , et parla des fêtes brillantes
de la Sicile , surtout de la belle fête de sainte Rosalie que les
jeunes gens se plurent à dépeindre avec toutes les couleurs
brillantes de l'imagination italienne, et qui, disaient-ils.
n'a d'égale dans aucune partie du monde. Mon guide me fit
signe qu'il était temps de partir : je quittai la famille en lui
promettant de revenir chercher sa lettre le lendemain soir.
J'avais passé là trois heures, et l'impression que m'avait
laissée cette soirée était vive et profonde. Une famille si
pauvre , si candide, si pieuse, si malheureuse ! Ce n'était
plus la curiosité qui m'animait : elle était satisfaite. Plus
je songeais à ces mœurs simples et honnêtes, plus je com-
parais ce malheur résigné .avec l'escroquerie brillante et
honteuse du fils , plus je me sentais touché.
La ruse dont je m'étais servi m inspirait certains scrupu-
les; je les avais trompés ces honnêtes gens ! En avais-je le
droit? Le lendemain , lorsque la première surprise causée
par ma visite serait calmée , n'allaient-ils pas y penser plus
mûrement , consulter d'autres parens, et peut-être se douter
de mon artifice ? J'étais vraiment inquiet ; le lendemain . au
REVUK DE PABIS. 6(J
lieu de me présenter seulement à l'heure du rendez-vous
que j'avais fixée, j'entrai chez les Balsamo sur les deux
heures; la lettre n'était pas encore prête; l'écrivain public
ne l'avait pas terminée.»
Tel est le simple récit du poète. C'est à mes yeux , je
l'avoue , quelque chose de touchant que cette scène *
non-seulement la famille sicilienne , dans la vaste sallo
noire , pauvre , délabrée et si propre ; mais ce jeune Alle-
mand, homme de génie, qui sympathise de toute son ame
avec ces misères et cette probité. Comme il se pose simple-
ment dans le petit drame qu'il développe ! Comme on voit
bien la vieille aïeule et la femme sicilienne de quarante ans !
leur piété qui seule les soutient, et leur amour pour les
belles fêtes , leur seule poésie, la poésie de leur pauvreté!
Ils se croient riches de ces fêtes, et ces cérémonies opu-
lentes les arrachent au sentiment de l'indigence. Le récit
de Goethe n'exprime pas tout cela , mais le laisse aperce-
voir et sentir. Il y a si peu de charlatanisme, de violence ,
de fureur , de caprice, de personnalité dans celte narra-
tion ! Il songe si peu à se mettre en avant , à concentrer sur
lui seul les rayons lumineux, à monopoliser l'attention du
lecteur ! Il s'oublie si bien et si entièrement !
La seconde visite ne fut pas moins intéressante. Goethe y
fit connaissance avec un autre membre de la famille, le
neveu de Gagliostro , jeune homme d'une figure agréable,
douce et mélancolique.
u Pourquoi notre oncle, demanda ce dernier à Goethe,
a-t-il si complètement oublié sa famille? on dit qu'il est
riche , très-riche , qu'il se donne pour le fils d'un prince , et
qu'il nous renie. Je m'étonne qu'il lui soit venu à la pensée
qu'il a encore des parens à Palerme.
— Eh bien! dit la sœur en s'approchant , il nous re-
viendra sans doute : monsieur ne manquera pas de nous
rappeler à son souvenir. N'est-ce pas, monsieur? Et vous
reviendrez quand vous aurez visité leroyaume, et vous assis-
terez avec nous à la fête de sainte Rosalie ?
La vieille mère se leva , et s'appuyant sur la fenêtre :
— Mon jeune seigneur, dit-elle , quoique nous ayons ici
une jeune fille , et que la décence ne me permette pas d'ad-
70 REVUE DE PARIS.
mettre des étrangers dans la maison , vous serez toujours
le bien venu , vous , si vous repassez par ici .
— Oh ! oui, oui, s'écrièrent les enfans en chœur, nous
voulons faire admirer toutes nos fêles à ce bon monsieur,
lui montrer toutes nos cérémonies. Nous aurons soin de
choisir pour lui les meilleurs endroits. Comme il sera sur-
pris du grand char de triomphe , et surtout de la magnifi-
que illumination !
Cependant la vieille mère avait lu et relu la lettre que
l'écrivain public avait tracée pour eux. Quand elle vit que
j'allais prendre congé , elle me la remit , et se levant:
« Vous direz à mon fils, s'écria-t-elle d'un accent animé,
profond , qui s'élevait jusqu'à l'exaltation , vous direz à
mon fils qu'il m'a rendue heureuse une fois , que je le presse
ainsi sur mon cœur. »
Elle étendit les bras , les croisa et les serra fortement
sur sa poitrine.
— Vous lui direz que, tous les jours, je prie Dieu et la
sainte Vierge pour lui , que je le bénis lui et les siens, et
que mon seul désir est de le revoir encore une fois avec ces
pauvres yeux qui ont tant pleuré pour lui.
<c Et qui pourrait rendre , dit Goethe en répétant ces
paroles éloquentes, la douceur et l'énergie que la langue
italienne prétait à ces mots? la pantomime expressive des
gestes de la vieille mère et le profond amour , Tardent désir
qu'elle exprimait? Je ne pus les quitter sans être attendri.
Leurs mains pressèrent les miennes ; je fus reconduit par les
enfans , et quand je me trouvai dans la rue. je les vis tous
groupés sur le balcon qui me faisaient des signes et qui
criaient :
— Vous reviendrez, n'est-ce pas? vous reviendrez !
Quand je tournai le coin de la rue , ils étaient encore là.»
L'impression produite sur Goethe par cette scène domo-
tique fut profonde et durable. Cependant, au moment même
où la pauvre famille, déçue par la visite de l'étranger, es-
pérait une amélioration de sa destinée, le fils continuait à
jouer son rôledans les capitales du Nord, et chaque nouveau
succès obtenu par ses audacieuses impostures contribuait à
REVUE DE PARIS. 71
effacer de son esprit le souvenir de sa famille indigente.
Goethe n'était pas riche. 11 avoue dans ses Mémoires qu'il lui
aurait été impossible alors de faire parvenir à la vieille Bal-
samo les quatorze onces (près de quatre cents francs) que
lui devait son fils. Il partit donc de Palerme , rapportant
avec lui la lettre suivante , dictée par la vieille mère et des-
tinée à Cagliostro.
« Mon cher fils,
» J'ai reçu de tes nouvelles le 16 avril 1787 par l'entremise
de M. Villon , et je ne puis texprimer combien j'en ai été
consolée; car depuis ton départ de France je n'ai plus en-
tendu parler de toi. Mon cher fils, je t'exhorte à ne pas m'ou-
blier; car je suis très-pauvre et abandonnée de tous mes
parens , excepté de ma fille Maria-Anna ta sœur, qui m'a pris
ehez elle. Elle ne peut pas me maintenir toute seule; mais
elle fait ce qu'elle peut. Elle est veuve , elle a trois enfans.
Une de ses filles est au couvent de Sainte-Catherine, les deux
autres sont à la maison.
» Je répète ma prière, mon cher fils; envoie-moi seulement
assez pour subvenir à mes besoins les plus pressans, car je
n'ai pas seulement l'argent nécessaire pour remplir les de-
voirs d'une bonne catholique ; mon manteau et ma robe sont
tout déchirés. Si tu m'envoies quelque chose , ou si tu m'é-
cris seulement, fais-le par voie particulière et non par la
poste, cardon Matteo Braccon est premier secrétaire des
postes.
» Mon cher fils ,je voudrais que tu pusses me fixer quelque
chose par jour, afin que ta sœur fût un peu soulagée , et que
je ne périsse point de besoin. Rappelle-toi le commandement
de Dieu et viens au secours d'une mère réduite à l'extrémité.
Je te donne ma bénédiction et t'embrasse de cœur ainsi que
ta femme dona Lorenza. Ta sœur t'embrasse de cœur, et ses
enfans te baisent les mains. Ta mère , qui t'aime tendrement
et qui te presse contre son cœur,
» Femce Balsamo.
)> Palerme, 18 avril 1787. »
'2 REVUE DE PARIS.
A son retour en Allemagne, l'auteur de Werther montra
celle lettre à plusieurs amis qui se cotisèrent pour envoyer,
sous le nom de Cagliostro, une somme d'argent à la famille
de Cagliostro. Un négociant anglais nommé Joff fut chargé
de la lui remettre. Goethe reçut de la famille la lettre que nous
transcrivons :
« Mon bien-aimé fils , mon cher et fidèle frère ,
» La plume ne peut décrire la joie quenous avons éprouvée
d'apprendre que vous vivez encore et que vousjouissez d'une
bonne santé. Vous avez rempli dejoie et de plaisir une mère
et une sœur abandonnées de tout le monde , et qui ont deux
filles et un fils à leur charge, en leur envoyant quelque se-
cours. Le sieur Jacob Joff, négociant anglais, après bien
des peines , est parvenu à nous découvrir ; car Mme Joseph
Maria Capitummino n'est pas connue , et on m'appelle com-
munément Marana Capitummino. Il nous trouva enfin dans
une petite maison , où nous vivons aussi bien que nous pou-
vons. Il nous annonça qu'il était chargé de nous transmettre
une somme avec une quittance que je devais signer, ce que
j'ai fait. Il nous a déjà remis l'argent , et nous avons même
gagné sur les lettres de change.
» Maintenant figurez-vous avec quelle joie nous reçûmes
une pareille somme , au moment de la fête de Noël , n'atten-
dant de secours de personne. Jésus, qui s'est incarné pour
nous, a sans doute louché votre cœur et vous a porté à nous
envoyer cette somme , qui non-seulement a servi à apaiser
notre faim , mais à nous vêtir , car nous manquions de tout.
» Notre plus grande joie serait de vous revoir encore
une fois ; surtout moi , qui déplore chaque jour la fatalité de
me voir éloignée d'un fils queje voudrais tant voir avant ma
mort !
a Mais si les circonstances s'opposent à cette réunion , ne
négligez pas de venir à mon secours , surtout à présent que
vous avez trouvé un si bon moyen, par le canal de l'exact et
honnête négociant qui avait tout en sa possession , sans que
nous nous en doutassions , et qui nous a cherchés et remis
fidèlement la somme en question.
REVUE DE PARIS. 71
« Cette somme est de peu d'importance pour vous; mais
pour nous le moindre secours est un trésor. Votre sœur a
deux grandes filles, et un garçon qui demande également à
être soutenu. Vous savez qu'ils ne possèdent rien ; et quelle
bonne œuvre ce serait si vous envoyiez assez pour les établir
convenablement !
« Dieu vous conserve une bonne santé! Nous l'implorons
avec gratitude, et nous faisons des vœux pour qu'il vous
maintienne le bonheur dont vous jouissez , et qu'il touche
votre cœur en notre faveur. C'est en son nom que je vous
bénis, vous et votre femme , comme tendre mère ; et moi
votre sœur , je vous embrasse. Le cousin Joseph ( Bracco
neri) , qui écrit cette lettre, fait la même chose. Nous deman-
dons votre bénédiction , ainsi que les deux sœurs Antoine
et Thérèse. Nous vous embrassons et sommes
» Votre tendre mère ,
» Felice Balsamo.
» Votre tendre sœur,
Joseph-Maria Capittjmmïho. »
Au moment où Goethe recevait cette épitre destinée à Ca-
gliostro , la pauvre famille apprenait la condamnation et
l'emprisonnementde cet homme étrange. Alors Goethe écri-
vit, sous le titre de Cagtioslro's Stammbuum (Généalogie de
Caglioslro ) , un récit de son voyage , et finit par s'adresser
aux bonnes âmes <c qui voudraient , disait-il , prendre leur
» part de la reconnaissance et du bonheur de cette pauvre
» et honnête famille qui a produit l'un des phénomènes de
» l'époque , un des plus étranges monstres que notre siècle
» ait vus. » Son appel ne fut pas inutile , et la souscription
versée chez Goethe fut réalisée et convertie en une pension
dont la vieille mère et les enfans jouirent jusqu'à leur mort.
C'est un axiome assez vulgaire et très-aimé des sots , que
la noirceur de Tame s'associe presque toujours à la beauté
du talent. Que d'nnecdotes recueillies pour prouver la bas-
9 1
74 REVUE DE PARIS.
sesse de ce grand homme , l'avarice de cel autre , la folie
d'un troisième ! La malice . l'envie et la petitesse de vues se
sont chargées d'écrire la biographie : elles ont rabaissé le
grand homme à leur niveau, et se sont félicitées de cette œu-
vre. Mais regardez-y de plus près, vous trouverez dans l'his-
toire secrète de ces artistes et de ces poètes de quoi défrayer
de belles actions et de nobles mouvemens mille existences
vulgaires. On a mis leurs vices en relief, on a porté la lu-
mière sur leurs bizarreries , on n'a oublié que leurs vertus.
Goethe , par exemple , qui ne prenait aucune part aux que-
relles littéraires et aux mouvemens politiques, a été souvent
accusé d'égoïsme , d'indifférence , de personnalité. L'anec-
dote très-authentique que nous venons de rapporter peut
faire apprécier cette accusation et sa justesse.
Ph. Chisles.
L'HOPITAL DES FOUS
A PALERME.
Qui n'a pas glissé sur les eaux argentées de Lipari, poussé par
une brise d'été Tenue d'Italie, en vue d'un beau ciel dont l'im-
mense et pure étendue ne se trouve altérée que par de petites va-
peurs blanchâtres que produit la fumée s'élevant de Stromboli , au
moment surtout où le soleil plonge son disque enâammé dans la
mer, à la Concba d'Ora (comme est appelée magnifiquement la
baie de Palerme) ; qui, dis-je , n'a pas admiré le plus délicieux spec-
tacle qu'il y ait dans la nature, a encore une page à remplir dans
son livre d'observations.
Dix minutes après avoir jeté l'ancre, les cieux et la mer étaient
encore étincelans j nos hommes avaient abandonné les voiles 5 les
mâts de la grande frégate étaient comme des lignes tracées dans les
cieux. Sur la poupe, les musiciens jouaient de tout cœur, et le
long de la gaie Marina , des bateaux , occupés par de joyeux Paler-
mitains , se rendaient sur le vaisseau étranger.
J'étais assis, avec l'officier de quart , sur le cabestan, contem-
plant la première étoile, qui, tout-à-coup, s'était élancée à sa
place, comme créée par la volonté du regard.
— Recevra-t-on les dames à bord, monsieur ? dit d'un air doux
et souriant un des matelots de l'équipage.
— Oui , monsieur ; et dites au contre-maître de tout préparer sur
le pont pour la danse.
Dans presque tous les ports de la Méditerranée, un vaisseau de
guerre en croisière d'été est tout aussi bien venu que la brise de mer.
76 REVUE DE PARIS.
Amenant avec lui quarante ou cinquante jeunes officiers pleins de
•vie et de gaieté , un orchestre si bien en train lorsqu'il s'agit de la
danse , et un pont plus blanc et plus doux que le plancher d'une
salle de bal , le vaisseau de guerre semble alors avoir été fait pour
le plaisir. Quelque soit son pavillon, aussitôt qu'il a jeté l'ancre ,
il se voit entouré d'un grand nombre de bateaux venus de la côte 5
le mot d'admission est donné , l'équipage est environné par ce bon
et gai peuple des contrées du sud , si bien à Taise à bord qu'il est
prêt à accepter tout projet d'amusement , même présenté par le
plus fou midshipman de la bande.
Le capot d'échelle fut entouré de sa barrière, de crainte qu'un
walseur, en tournant, ne tombât avec sa compagne. L'orchestre se
plaça devant ses pupitres , et bientôt les brillans uniformes tour-
billonnèrent sur le pont , entraînant avec eux des formes séduisan-
tes et laissant apercevoir au-dessus de leurs épaules des yeux
noirs et brillans qui eussent forcé le d:able à abandonner Strom-
boli.
Comme je n'étais qu'un passager, je me contentai de rester assis
sur le glissoir de la caronade 5 puis , écoutant la musique, admi-
rant le crépuscule , je m'abandonnai à ce calme délicieux dont l'air
est imprégné dans ce climat de paradis.
Le pied léger avait suivi la mesure de la walse , de la galopade ,
de la mazurka. Ces danses s'étaient succédé sans interruption. La
lune alors projetait hardiment sur le pont sa lumière argentée ;
c'était une nuit sans air. Le flot brillant s'élevait et s'abaissait avec
la transparence invisible du clair de lune.
u Vover-vous celte dame appuyée sur le bras de ce vieillard,
près de la balustrade? » me dit le premier lieutenant, oui, assis
sur un canon comme moi , était resté spectateur de ce tableau.
Je ne l'avais que trop remarquée; depuis cinq à six minutes seu-
lement , elle était sur le bâtiment, et , dans ce peu de temps, je
m'étais enivré de sa beauté. La frégate était balancée lentement
par la brise de terre, et la lune , qui n'éclairait qu'avec mystère
cette divinité , laissa graduellement tomber d'aplomb sa lumière
sur l'orbe de son front. Quel céleste visage ! quelle expression triste
et solennelle ! Une belle ame y versait sa douce et mélancolique
clarté ! Le sentiment et la pensée étaient incrustés dans chaque
ligne de cette charmante figure. Sa bouche était grande, la seule
chose en quoi sa beauté déviât delà beauté grecque la plus accom-
REVUE DE PARIS. 77
plie. Le calme était imprimé comme un mot lisible sur ses bvres ;
et se» yeux , comment donner une idée de leur éclat! comment
peindre l'expression profonde, sauvage, égarée, passionnée de
leurs regards !
Ma curiosité était fortement excitée. Je m'avançai vers le
cabestan 5 mettant de côté, non sans quelque effort , ma timidité
naturelle , je m'approchai du vieux gentilhomme sur le bras du-
quel elle était appuyée , et je demandai la permission d'être son
partner pour une walse.
et Si vous le désiiei , carissima mia ! » dit-il , se tournant vers
elle, et mettant à ces paroles toute la douceur d'expression qui
convient si bien à la langue italienne.
Mais elle se cramponna au bras du vieillard, et, sans même me
regarder, lui murmura à l'oreille : « Mai pin ! n
A ma demande, l'officier de quart leur fit la politesse de les ren-
voyer du bord sur une des barques de la frégate. Après les avoir
aidés à descendre l'écbelle , je m'arrêtai au ba9 de l'escalier, au
niveau des vagues, suivant des yeux la trace phosphorique de la
rapide chaloupe , jusqu'à ce que sa brillante écume se confondît
avec celle des vaisseaux qui bordaient la côte. Le maitre d'équi-
page retourna avec la barque ; mais tout ce qui appartenait au bâ-
timent ne revenait pas avec elle , l'étrangère avait disparu.
Le matin du jour suivant, tout était en mouvement dans le
magasin , on se préparuit à se rendre à terre. Les brillans unifor-
mes encombraient les chaises et les tables parsemées d'épées .
d'épaulettes , de chapeaux. Des bottes bien cirées étaient ren-
voyées pour être cirées de nouveau ; on blasphémait contre le bar-
bier du vaisseau de ce qu'il n'avait pas les cent bras de Briarée,
et les blanchisseuses du dernier port où on avait relâché étaient
bien cordialement maudites ; chacun avait recours à l'eau de Co-
logne, et le trésorier recevait plus d'une visite secrète.
Au milieu de tout ce mouvement . on agita une question, celle
de savoir comment on passerait la journée. Vingt plans furent
proposés : un dîner à l'hôtel anglais et une promenade apn's le
dîner , furent les seuls points sur lesquels il y eut un consentement
unanime.
On proposa d'aller à Bagaria , et d'y visiter le palais des
Monstres. C'est une villa à dix milles de Païenne, ÇUC le proprié-
taire, le comte de l'allagonia , un excentrique et noble sicilien ,
9 7.
78 REVUE DE PARIS.
a orné de plusieurs centaines de statues du plus beau travail . re-
présentant des formes de femmes toutes avec des têtes d'animaux,
de poissons , d'oiseaux. Ce palais semble représenter la tentation
de saint Antoine, et offre un spectacle des plus extraordinaires.
Près de là se trouve une autre villa, la propriété du prince Butera
{le ministre actuel de la cour de Naples en France). Dans l'inté-
rieur des terres est un monastère peuplé de moines de cire de gran-
deur naturelle , avec l'apparence de la vie. On les trouve dispersés
dans les passages, les cellules, et occupés de leurs soies religieux.
C'est une fantastique satire de cet ordre.
Un autre projet qu'on proposa, ce fut de visiter le couvent des
capucins , où se trouvent les frères séchés. Là on voit six ou huit
cents vieux hommes à la barbe longue , cuits, et restés tels qu'ils
étaient quand ils moururent , avec leur capuchon et leur barbe,
appuyés en rangées contre le mur , sous les voûtes spacieuses du
monastère. Jamais les yeux d'un mortel n'ont été frappés d'un
spectacle plus infernal.
Une promenade à cheval à Monreale, une visite aux jardins
d'un noble Sicilien, où chaque étranger est salué par un jet d'eau,
un tour de promenade publique de Palerme , partagèrent les hon-
neurs de l'argument.
J'avais été en Sicile , et j'hésitais à faire un choix , lorsque le
chirurgien me proposa de l'accompagner chez un comte sicilien
qui , vivant dans le voisinage , avait converti son château en un
hôpital pour les fous , auxquels il consacrait son temps et sa
fortune.
11 fut le premier qui essaya du système, maintenant, grâce à
Dieu! généralement adopté , qui consiste à ramener les malheu-
reux patiens à la raison par la douceur et lts bons Iraiterru-ns.
Nous montâmes dans une de ces roulantes caiesini stationnées
dans le magnifique Corso de Palerme, et en un quart d'heure
nous nous trouvâmes à la grille dclln casa dei Pazzi. L'uniforme
de mon ami et sa profession furent nos passeports. Nous fûmes
introduits dans une cour magnifique entourée d'une colonnade, et
rafraîchie par une fontaine. Là se promenaient plusieurs person-
nes bien mises, tenant à la main des livres, des cartons à dessin,
des raquettes, et autres moyens d'amusement. Toutes nous saluè-
rent fort poliment comme nous passions, et à la porte intérieure
nous rencontrâmes le comte.
BEVUE DE PARIS. 79
u Grand Dieu ! m'écriai-je , elle est donc folk aussi ? >>
C'était le môme vieillard qui était à bord le soir précédent.
— E clla ? dis-je en saisissant son bras avant qu'il eût achevé
son salut, certain qu'un mot devait lui suffire pour me comprendre.
— Era pazza. Puis il me lanc.a un regard scrutateur. 11 était
prêt à penser qu'on lui avait amené un malade.
Le caractère tout singulier de sa beauté fut alors expliqué. C'é-
tait une insensée.
Je suivis le vieux comte dans les différentes parties de son éta-
blissement, comme si j'achevais un rêve. Il n'y avait là ni chaînes,
ni fouets, ni rudes gardiens, ni cellules de pierre garnies de paille.
Les murs des corridors étaient peints à fresque et représentaient de
rians paysages, de joyeuses figures dansantes. Des fontaines et des
arbrisseaux vous surprenaient à chaque détour. Les habitans, cou-
verts de vêtemens ordinaires, étaient tous occupés à quelque petit
travail ou à quelque amusement. Au temps de ses ancêtres , le pa-
lais du comte devait présenter le même aspect : tin gai manoir,
rempli d'hôtes et de vassaux qui semblaient n'être retenus par
d'autres liens que ceux qu'établissent l'hospitalité et le devoir.
Nous visitâmes en premier la cuisine. Dix personnes s'y trou-
vaient, et toutes, excepté le cuisinier, étaie nt folles. Une des
particularités du système du comte, c'était de faire suivre à sespa-
tiens le genre de vie auquel ils avaient été accoutumés avant leur
maladie. Une forte et grande servante sicilienne, occupée à rempli-
un bassin avec l'eau dune fontaine, eut un accès, et a lors elle com-
mença à jeter tout autour d'elle avec violence l'eau qu'elle tirait-
Le cuisinier se retourna sans surprise, et, lui donnant de petits
coups sur l'épaule, s'écria, en faisant un long éclat de rire : Bravn
Pépita' brava! Puis il tira le cordon d'une sonnette.
Une jeune fille de quinze ans, dont la contenance était douce et
souriante, apparut aussitôt, et, comprenant ce dont il était ques-
tion, s'approcha de la furieuse, l'entoura de ses bras, et lui parla
bas à l'oreille. L'expression du visage de la folle changea tout-à-
coup; elle devint joyeuse, et , jetant son baquet plein d'eau, elle
suivit la jeune servante en faisant de bruyans éclats de rire.
a Vcnitc, » dit le comte j vous aller voir comment je traite mes
furies.
Nous le suivîmes à travers un jardin rempli de fleurs odorifé-
i antes, et bientôt nous arrivâmes dans une petite chambre qui don-
80 REVUE DE PARIS.
r.aitsur une allée. Au centre du plafond se trouvait suspendu un ha-
mac, et Pépita s'y était déjà élancée, balancée légèrement de droite
à gauchepar une servante, tandis que la garde placée auprès lui jetait
comme pour jouer de l'eau au visage. Le tout avait l'air d'une plai-
santerie. Le rire violent de la pauvre maniaque diminua à mesure
qu'elle était balancée et rafraîchie par l'eau. Ses yeux fatigués se
fermèrent , le mouvement du hamac fut graduellement ralenti, et
la pauvre folle s'endormit.
— Voilà, dit le comte avec un sourire de satisfaction, le moyen
que j'ai substitué aux douches forcées et aux chaînes. Et voici,
continua-t-ilen déposant un baiser sur le front de la jeune servante,
mon fouet et mon sourcilleux geôlier. — Je le bénissais du fond
de mon cœur.
— Venez, dit-il, laissons celui qui dort reposer tranquillement;
je vais vous montrer mes terres.
Nous les suivîmes dans un immense jardin planté derrière le
château, et tracé sur le modèle original d'une villa italienne. Les
longues avenues se trouvaient interrompues par des bosquets au
fond desquels étaient de délicieuses grottes peuplées de statues de
bois de grandeur naturelle , les unes debout , les autres assises, et
toutes dans une attitude gaie et grotesque. Aperçues dans l'ombre
des vignes et de» lauriers roses, il était difficile de deviner si elles
n'étaient pas animées. Nous continuâmes notre promeuadeà travers
des sentiers bordés de haies. Toutes les riches plantes de ce beau
climat exhalaient leur parfum, et nous étions continuellement surpris
par de nouvelles déceptions de perspective, ou par des figures à
demi cachées dans le feuillage. Enfin nous nous trouvâmes* l'entrée
d'un charmant théâtre d'été, avec des sièges de gaton , une scène,
un orchestre : rien n'y manquait, et la barrière qui l'entourait était
formée d'orangers, de rosiers et de clématite.
— Ici, dit le vieillard en s'élançant sur la scène, ici nous donnons
des représentations pendant toute la durée de l'été.
— Quoi! non pas avec vos malades?
— Si, signor
Il nous peignit l'intérêt que tous y prenaient, et le pouvoir sin-
gulier qu'une idée bizarre exerçait sur leur intelligence. Nous
étions accompagnes depuis notre arrivée par un homme grave et
respectable que j'avais pris pour un visiteur. Tandis que nous
écoutions le comte , il s'élança du groupe, accourat sur la scène i
RKVIJE DE PARIS. 8!
et commença à déclamer avec chaleur un passage italien plein de
verve.
Le comte posa son doigt sur sa bouche pour nous dire d écouter.
La tragédien fit une pause à la fin de sa tirade, comme s'il attendait
une réponse, et n'en recevant point, s'élança tout-à coup hors de la
•cène, et disparut.
— Povcretto ! dit le comte, c'est mon meilleur acteur.
Près du théâtre était une petite chapelle, et devant, une allée
circulaire dont le gazon avait été tout iéc-emment flétri par le
nombre des pas qui l'avaient foulé. Elle était presque entièrement
entourée d'un banc de gaion. Là le comte nous fit asseoir , et , me
jetant un regard significatif, annonça qu'il allait nous dire une
histoire. Je voudrais pouvoir vous transmettre ses propres paroles
et sa manière de dire, car jamais je n'ai entendu histoire racontée
dans un langage plus élégant, d'une façon plus agréable et plus
simple. Il ôta son chapeau, ordonna qu'on apportât des fruits et
du vin , et commença ainsi :
a 11 y a près d'un an qu'un gentilhomme d'une noble figure et
d'une éloquence touchante voulut être au fait de mon système.
Je le lui expliquai , et comme vous , messieurs , il me fit l'honneur
de visiter mon petit établissement. 11 parut satisfait, n'hésita pas
à me faire connaître qu'il avait une fille dans un état d'aliénation
complète, et me demanda si je consentirais à aller la voir.
» Cette maison , vous le savez, messieurs , n'est pas un établis-
sement public. Je suis timbré, dit-il très-gravement, tout-à-fait
timbré sur ce sujet, et le premier fou de ma famille de fous ( et
asile est mon amusement, et c'est seulement selon que la fantaisie
m'en prend que j'y admets un patient. D'ailleurs , il y a quelques
maladies du cerveau provenant de causes dont je ne souhaite pas
me mêler.
» Quoi qu'il en soit, je questionnai le père sur l'histoire de sa
fille. 11 était Grec , prince du Fanar , et avait abandonné son
peuple abject dans son sale faubourg de Constantinople , pour
oublier dans un exil volontaire la basseNse et l'oppression ou il
vivait. Ce fut justement avant la révolution qui lui enleva tant de
parens et d'amis sacrifiés à la fureur des Turcs, qu'il renonça pour
jamais à revoir sa patrie.
)> — Et votre fille?
» — Ma chère Kalinka tomba malade en recevant les nouvelles
82 REVUE DE PARIS.
désastreuses du Fanar, et elle n'a jamais recouvré la santé ni
joui de la raison. Depuis plusieurs années qu'elle reste couchée
sur un lit, 6es membres sont tout affaiblis, et pas un mouvement
n'indique qu'elle s'aperçoive de la présence de ceux qui l'entou-
rent.
» Je ne pus savoir de lui si à ces causes d'aliénation ne se joi-
gnait pas un chagrin de coeur. Avant de l'avoir vue, je conçus
cependant l'espoir de faire jaillir la source cachée de ses pensées
et de ses sentimens.
» Entrés dans Palerme, nous nous arrêtâmes devant un casino
orné de vignes , situé sur la rive de la baie , à près d'un mille des
murs delà ville. C'était une fantastique et riante demeure. Sur un
lit, dans la pièce la plus reculée, était étendue la créature la plus
poétique qu'aient encore pu me représenter mes rêves. Sa tête
s'affaissait sur une épaisse, longue et noire cheveluie qui retom-
bait sur son front en boucles massives et brillantes , relevant avec
effet la suave et transparente pâleur de son visage. Dio mio ! on se
sentait subjugué par la beauté de cette pauvre fille. »
Le comte s'arrêta , et fermant les yeux , s'enivra quelques mo-
mens de cette délicieuse image.
» Au premier coup d'oeil, j'adressai dans mon cœur une prière à la
Vierge, déterminé, avec son aide, de rendre à la raison la plus
belle de ses images terrestres. Je pris la main amaigrie de la jeune
fille, j'étendis ses doigts fragiles sur la paume de la mienne, et
lorsqu'elle tourna vers moi ses yeux égarés, je compris que la
Vierge m'avait exaucé.
» — Elle vous sera rendue, dis-je avec confiance.
v Le prince, trop affecté , tomba sur le lit de sa fille dont il
serra les genoux en les baignant de larmes.
» Vous n'aurez pas la secatura , messieurs, d'entendre le récit
des ennuyeuses expériences que je fis pendant les deux premiers
mois. On transporta chez moi la jeune Grecque; elle occupa une
chambre que j'avais fait orner de tout le luxe de l'Orient , et je
défendis que personne ne rapprochât . à l'exception de deux ser-
vantes grecques au service desquelles elle était habituée. Je par-
vins , par des frictions , à lui rendre l'usage de ses membres engour-
dis , et je la rendis sensible à la musique et à l'odeur des parfums
du Levant, que je faisais brûler dans sa chambre. Mais je ne pus
jamais parvenir ù l'amuser ou à la tourmenter. Son ame était hors
REVUE DE PARIS. 83
démon pouvoir. Après mille expériences, je crus ne plus avoir
aucun moyen d'effectuer sa guérison ; je me désespérai.
» Cependant elle m'occupait sans cesse. Il y a deux mois , mo
promenant dans celte allée d'orangers , une idée s'empara de moi.
Je courus ù ma chambre j vous m'eussiez pris pour le plus fou de
ma maison. Je saisis par les épaules et mis dehors la ragazza qui
faisait mon lit, me lavai , me parfumai comme pour un bal * je
couvris ma tête blanche d'une perruque brune , relique de mon
ancien temps j puis , ayant mis un peu de rouge , je pris une paire
de gants blancs, et dans cette toilette triomphante, je me rendis
chez ma malade.
» Sa tête était appuyée sur son bras amaigri ; à mon entrée , elle
leva les yeux vers moi. J'approchai , je lui baisai la main avecune
galanterie respectueuse, et , donnant à ma voix cassée l'expres-
sion la plus tendre, je lui adressai de délicats complimens sur sa
beauté.
s Elle resta immobile comme un marbre, mais je n'avais pas
vainement compté sur la passion dominante de son sexe. Une fai-
ble teinte qui colora ses joues, une congestion aux tempes , seule-
ment perceptible à mon regard exercé, me prouvèrent que mes pa-
roles avaient trouvé le chemin de son cœur.
» J'attendis quelques minutes, et alors, saisissant une boucle
de ses cheveux qui tombait négligemment sur sa main, je demandai
la permission de la séparer de son immense chevelure, où le bras
sur lequel elle s'appuyait était entièrement enseveli.
» Elle saisit la boucle , et me jetant un regard furieux , elle s'é-
cria à voix basse : Lasciate me , signor !
h Je lui obéis et quittai la chambre, remerciant en mon cœur ,
ma patrone, la Vierge ; c'étaient les premiers mots qu'elle eût pro-
noncés depuis bien des années.
» Le jour suivant , m'étant déguisé plus à loisir et d'une ma-
nière si parfaite , qu'aucun de mes enfans ne me reconnut lorsque
je traversai le corridor , je me présentai au chevet de son lit.
» Ses mains étaient posées sur ses yeux, et elle ne fit aucune at-
tention à mon premier salut. Je commençai par la railler sur la
position qu'elle avait choisie, trouvant l'occasion de lui faire
adroitement un compliment sur la beauté des yeux qu'elle me ca-
chait. Pendant une ou deux minutes , elle resta sans mouvement ;
puis les muscles de sa bouche s'agitèrent légèrement , elle retira
84 RKVl.E DF. PARIS.
avec vivacité ses mains de dessus ses yeux, et , jetant sur moi un
regard où se peignait la confiance, un doux sourire, comme un
soudain rayon de soleil , erra sur ses lèvres : j'étais prêt à pleurer
de joie.
» J'exerçai bientôt sur elle toute riiiuaence que je désirais. A
ma demande , elle consentit à quitter son lit, et une ou deux se-
maines après, elle se promenait avec moi dans le jardin.
» Son ame ne percevait pourtant qu'une seule pensée. Elle se
crovait malheureuse , et pleurait durant des heures entières. Je
voulais qu'elle me découvrit la cause de son chagrin, mais alors
elle cachait sa tète dans mon sein , et pleurait avec plus de force.
Un jour , enfin , je surpris ces mots à peine articulés : Vous ne vou-
lez pas m'épouser !....
» Pauvre fille ! elle n'était que fidèle à sa nature de femme. La
folie avait seulement levé le voile de la contrainte; maîtresse
desa raison, elle eût préféré mourir plutôt que de révéler son
secret.
» J'eus la crainte qu'elle ne fût atteinte d'une folie mélancoli-
que. Une seule pensée agissait fortement sur son esprit, je résolus
de frapper un grand coup. Je lui promis de répousér.
» L'enchantement avec lequel ellereçut mes ouvertures m'alarma.
Je ils intervenir plusieurs délais , espérant que dans la confusion
de ses pensées percerait un rayon de lumière; mais elle prenait à
cœur chaque minute de retard , et je me trouvai dans la nécessité
de tenir ma promesse.
» (Test à la place même où se célébra cette folle cérémonie ,
que nous sommes assis en ce moment. Mon pauvre gaxon porte
encore les marques des nombreuses contredanses qui s'y sont
formées.
»> Faites-vous une idée de ce spectacle. La chapelle était ornée
avec splendeur. Au fond de L'allée étaient dressées trois tables
couvertes de fruits, de gâteaux, de sorbets et de carafons d'eau
colorée qui figuraient le vin. Enfin, mes p.uivrcs fous se régalèrent
de toutes les ehoses innocentes qui leur sont permis $. Fous étaient
invité».
— Grand Dira ! dit le chirurgien , tous vos lunatiques ?
— Tous, tous, et jamais pareille sensation n*a été produite.
Pendant une semaine on ne parla que de la noce. Les plus malade*
virent C«M .piolque temps leurs nvovai chercher à
RF.V1 K Ml PARIS.
la ville une grande quantité dp jolie» étoffes , et je permis aux
femmes de s'habiller selon leur fantaisie. Vous nf pouvez vous fi-
gurer quelle affaire ce fut que leur toilette! Quelles apparitions !
Je n'oublierai jamais cette tour de Babel.
j. Le matin venu , les suivantes de la fiancée la vêtirent de son
costume grec. Ses beaux cheveux, séparés sur son front , tombaient
en nattes jusqu'à ses pieds. Sa tunique de velours couvert d'or,
ses bracelets de prix , ses petites pantouffles étoiiéos chaussant un
pied charmant, faisaient d'elle une belle et angélique vision; et
quoique sa contenance fût triste, son pas était léger et sa dé-
marche pleine de grâce. Une teintfe rosée animait sa pâleur d'al-
bâtre.
» Les maniaques l'accueillirent avec des cris d'admiration. On
eut gtand'peine à empêcher les femmes de l'approcher, et ce ne
fut qu'en attirant leur attention sur leurs beaux vètemens que l'on
parvint aies éloigner. Les hommes la contemplaient avec amour,
leurs yeux étincelans , leur respiration oppressée, prouvaient tout
l'effet que tant de beauté produisait sur eux, et ils ne se mettaient
pas en peine de dissimuler leurs sentimens. J'avais multiplié le
nombre de mes serviteurs , ne sachant pas jusqu'à quel point leur
enthousiasme pourrait aller; mais l'intérêt de la cérémonie, la
décence des toilettes sembla les maintenir dans les bornes. Les
convives les plus sensés n'auraient pu se conduire avec plus de
convenance.
» La cérémonie fut célébrée par un de mes vieux amis, le mé-
decin de l'établissement. Tout vieux que je suis, messieurs, je
souhaitais que cette cérémonie fût véritable. Lorsqu'elle leva ses
yeux languissans vers le ciel et jura de m'être fidèle jusqu'à la
mort, mon mâle courage m'abandonna, et je versai des larmes. Que
n'étais-je plus jeune ! Ma chè purcheria/
» Après le mariage , j'invitai toutes les femmes à venir saluer la
mariée, puis le signal des réjouissances fut donné. Les fruits, les
gâteaux, les sorbets disparurent avec une rapidité magique. La
musique se fil entendre dans les bosquets , tous se mirent a dan-
ser, comme vous pouvez le voir par le gazon qu'ils m'ont j;ùté.
» Lorsque le soir fut venu, je confiai la mariée à s -s suh.intes,
et parvins avec difficulté à m'échapper. Le lendemain je me pré-
sentai à sa porte, mais elle refusa de me recevoir. Les jo- rs sui-
vans , ce fut de môme. Enfin le qnnlTième elle m'admit. J«- la trou-
9 8
86 REVUE DE PARIS.
vai vêtue comme d'habitude, mais triste, calme et douce. Elle parla
peu et sembla préoccupée d'une pensée qu'elle ne voulut pas ou ne
put me révéler.
î> Elle n'a jamais depuis parlé de ce qui s'était passé. Sa raison
est à peu près revenue, mais sa mémoire est toujours confuse. Sa
maladie, les singuliers événemens qui ont eu lieu, tout est pour
elle un rêve. Dans les actes ordinaires de la vie, elle montre du
jugement. Je la mène promener tous les jours dans ma voiture, et
je l'ai conduite deux fois à l'Opéra. Hier soir, nous errions sur la
Marina quand votre frégate entra dans le p^rt; ce fut elle qui me
proposa de suivre la foule et d'aller écouter la musique. Comme
vous savez , nous vînmes à bord , et maintenant si vous désirez pré-
senter vos respects à la dame qui refusa de walser avec vous, sui-
vez-moi. »
Je craindrais de fatiguer le lecteur en ajoutant un mot au récit
que je viens de lui transmettre, surtout parce qu'il ne s'agirait plus
que de mes sentimens. Si ce simple récit d'une guérison opérée
dans la maison de l'excentrique comte de ***, peut engager les amis
d'un pauvre insensé à n'employer pour le rappeler à la raison que
des moyens qu'avoue l'humanité, je me trouverai justifié d'avoir
communiqué au public un fait qui a eu depuis tant d'influence sur
ma vie !
( Metropolitan.)
•m*
LESSING.
En parcourant l'histoire des littératures . il est une chose
qui nous étonne toujours , c'est de traverser ces époques de
décadence et de prospérité , ces temps où le génie disparaît
comme s'il ne devait plus renaître, et renaît tout-à-coup
comme s'il devait sans cesse monter plus haut. Vous en
êtes à un siècle où rien de grand ne se fait , ni dans les arts
ni dans les lettres , où la voix des Muses s'endort ou s'abâ-
tardit, où les hommes à vues étroites qui dominent encore la
foule ne sont là que comme de pâles lumières pour vous
faire voir l'obscurité qui règne autour d'eux. Puis soudain
voilà que les ténèbres s'entr'ouvrent sous un rapide rayon de
lumière , voilà que sur ce sol aride, au milieu de cette vul-
garité de conceptions, un homme vient à surgir , doué de
toute la puissance du génie, enflammé de tout le zèle de
l'apostolat , véritable régénérateur des esprits , véritable
Messie de la littérature. D'une main , il détruit les fausses
tentatives du passé ; de l'autre, il pose les fonderaens du nou-
vel édifice , et s'il ne l'achève pas , qu'importe? Il en a du
moins établi la base. S'il ne va pas d'un trait au bout de la
large carrière qu'il s'est tracée, qu'importe encore? Il a
montré la bonne voie ; d'autres n'auront plus qu'à s'éclairer
de ses principes , à profiter de ses efforts pour arriver au
but qu'il a indiqué.
Ainsi pour l'Italie, pour l'Angleterre , pour la France,
pour l'Allemagne, Que ce soit un peu plus tôt, ou un pou
plus tard , chaque peuple doit toujours avoir son siècle
d'or , ses œuvres de génie , son époque de régénération.
83
REVUE DE PAÎWS.
Au dix-huitième siècle , l'Allemagne est dans une de ces
phases d'impuissance et d'inertie dont nous avons parlé.
La malheureuse guerre de trente ans lui a ôté la confiance
en elle-même ; les discordes religieuses ont rompu son uni-
té ; les Français refoulés dans son sein par la révocation de
l'édit de Nantes lui ont apporté leurs mœurs . leur langage ,
leur trempe d'esprit, la vieille nationalité allemande s'ef-
face devant des usages nouveaux , des modes prises à l'é-
tranger. La langue souple et féconde des Minnesinger , la
langue mâle, énergique de Luther dépose son noble caractè-
re , sa beauté naturelle , pour s'associer aux langues des au-
tres nations, pour se farder avec des expressions italiennes
et françaises. Ainsi se forme ce langage de beaux esprits,
ce mélange grotesque de quatre ou cinq idiomes différens ,
contre lequel les hommes doués de quelque jugement ont,
pendant nombre d'années, lutté de toutes leurs forces. Mais
les princes et les grands donnent eux-mêmes l'exemple de
cette fatale tendance , et la bourgeoisie la suit. La langue
et les mœurs françaises régnent dans toutes les cours et des-
cendent ensuite chez le peuple. Bientôt vous aurez peine à
trouver chez cette grande nation allemande quelque chose
de vraiment allemand. Les livres que l'on recherche vien-
nent de la France ; les pièces de théâtre que l'on aime à
voir viennent de la France. Prenez l'histoire des théâtres
de Leipzig . Hambourg , Berlin , pendant la première moitié
du dix-huitième siècle, vous y trouverez tout à votre aise
les noms de du Belloy , Regnard . Marivaux , Gresset . Vol-
taire, etc. Quant à des noms allemands, vous trouverez
ceux de Gottsched et de sa femme qui traduisent notre théâ-
tre , celui de J. El. Schlegel et de Ch. F. Weisse qui s'es-
saient toujours à marcher ser\ilemen* sur nos traces.
Quelques années après cependant , un germe d'esprit na-
tional commence à se manifester. Haller. Hagedorn . Gel-
lert , dé\ ient «le la voie battue jusqu'alors pour se livrer plus
franchement à leurs inspirations , et la discussion littéraire
entre Gottsched et Leipzig d'une part . Bodmer et Zurich
de l'autre . ne laisse pas de eler m nouveau jour sur plu-
sieurs questions assez importantes. Mais tout cela e?t en-
core mal assis , peu distinct , lorsque viennent Klopstok
REVUE DE PARIS. 80
et Lessing , auxquels il faut adjoindre Winckelmann.
Ces trois hommes, si différens l'un de l'autre et par leur
caractère et par la portée de leur génie, forment pourtant en-
ëcmblcuneadmirable unité, unité dame, de réflexion et d'in-
telligence. Klopstock est le poète enthousiaste et religieux,
qui s'abandonne au vol élevé desa muse , et soit qu'il chante
l'amour , soit qu'il chante sa patrie , soit le destin d'Abba-
dona . ou la mission divine du Christ , il prend toujours
l'essor le plus hardi et le langage le plus majestueux.
Winckelmann, avec sa scienceprofondeet sa grandeperspi-
cacité, analyse , observe , discute. Il étudie l'ail dans sa forme
et sa théorie. Il recherche moins la pensée intime de l'artiste
que l'adresse de son ciseau , moins l'expression d'un beau
visage que la grâce de ses contours et la fraîcheur de son
coloris. Passionné pour la manière antique, il veut voir
des statues où rien ne pèche contre les proportions , des
draperies tombant avec élégance, des chairs fermes et vive-
ment retracées.
Puis vient Lessing , qui partage à la fois l'enthousiasme de
Klopstock et la réflexion de Winckelmann , qui emprunte à
l'un son idéal , à l'autre sa forme rigoureuse pour combiner
l'art d'une manière plus durable et plus complète] Lessing
qui est à la fois poète et critique , qui crée et qui juge , qui
retranche au christianisme de Klopstock ce qu'il a de trop
mystique, et à la religion de Winckelmann cequ'elle a de trop
matériel pour former un sentiment religieux, philosophique
et poétique , répondant aux rêves les plus intimes de l'ame et
aux exigences de la raison.
A mettre ces trois hommes l'un à côté de l'autre, Klopstock
peut être regardé comme le représentant du monde intérieur,
Winckelmann du monde tmtèriéut, 1 Lessing du monde su-
périeur, les trois élémens nécessaires pour former une orga-
nisation complète; et il est remarquable que l'on établirait
très-bien la même comparaison entre Pétrarque , Boccacc ,
Dante , et ensuite entre Schiller, Wieland. Goethe.
Klopstock exerça donc une influence favorable sur l'esprit
des Allemands par sa nature originale et vigoureuse, par ses
poèmes affranchis de toute chaîne étrangère , par ses odes
et son épopée, pour lesquels il n'avait consulté ni l'Art poé-
8 9.
£0
REVUE DE PARIS.
tique de Boileau, ni la Henriade de Voltaire. Klopstock fut
le premier poète vraiment national de l'Allemagne; national
par le choix des sujets, comme par la manière de les traiter;
par le caractère , comme par la forme de ses ouvrages.
Winckelmann , en recourant pour l'étude de Part aux sour-
ces même , en marchant droit à l'antiquité, fit sentir tout ce
qu'il y avait de faux dans le goût de son époque , dans ces
œuvres dégénérées qui, à certains principes vrais et purs,
mêlaient un si futile et si mauvais alliage.
Enfin Lessing agit à la fois sur la poésie et sur l'art par
ses préceples et par son exemple. C'est lui qui embrassa la tâ-
che la plus grande, c'est lui aussi qui exerça l'influence la
plus large et la plus puissante.
Lessing (Gollhold-Ephraim) naquit à Kamenz , petite
ville de Saxe, le 22 janvier 1729. Son père , pasteur de cette
ville, était un homme instruit, religieux , qui a laissé quel-
ques bons traités de théologie et des livres c: prières écrits
avec onction. 11 avait une nombreuse famille, et ne possé-
dait que des ressources très-bornées; mais il voulut se dé-
vouera l'éducation de sesenfans, et s'imposa de véritables
privations pour y subvenir. En cela, il était bien secondé
par sa femme . qui joignait à toute la tendresse d'une mère
toute la piété et la résignation d'une femme chrétienne.
De bonne heure Lessing se distingua par sa passion pour
l'étude , par la vivacité d'intelligence avec laquelle il em-
brassait tout ce qu'on voulait lui faire'Jconcevoir. A treize
ans , il avait déjà parcouru une grande partie des leçons
que l'on renferme ordinairement dans le cercle des études
classiques, et il commençait à concevoir l'honneur attaché
à la culture de la science. Un peintre chargé de faire son
portrait l'avait représenté dans son esquisse avec une cage
et un petit oiseau ; le futur critique de l'Allemagne se trouva
très-offensé qu'on lui donnât de telles attributions , et vou-
lut être peint à la manière des savans du moyen âge, avec
un in-folio ouvert sous ses yeux , et une bibliothèque autour
de lui.
Pour mettre à profit ces heureuses dispositions , son père
le plaça à l'école de Meissein ( Saxe) , renommée alors pour
l'enseignement que l'on y recevait. La , Lessing redoubla
REVUE ÛE PARIS. 91
de zèle , s'appliqua avec plus d'ardeur que jamais à l'étude
des auteurs anciens , et le recteur de l'école disait alors de
lui : » 11 faut à l'esprit de ce jeune homme double nourritu-
re; ce qui est une tâche fatigante pour ses camarades n'est
qu'un jeu pour lui. »
En 1746 , Lessing quitta Meisscin pour se rendre à l'uni-
versité de Leipzig ; ses parens désiraient le voir entrer dans
l'état ecclésiastique, et lui n'éprouvait encore aucune ré-
pugnance à prendre ce parti. Mais quand il eut commencé
l'étude de la théologie , quand il en connut les dogmes secs,
l'esprit étroit, les formules gênantes, il ne se sentit pas la
force d'aller plus loin, et prit une tout autre direction.
Alors le voilà qui se livre à son penchant littéraire et qui
se jette dans le tourbillon d'une vie inquiète et dissipée.
Ses jours se passent à courir , à faire des armes , à jouer ;
puis il se passionne pour le théâtre, et recherche la société
des acteurs. Malheureusement ses revenus ne répondaient
guère à sa bonne volonté, et la modeste pension que lui don-
nait son père ne suffisait pas à le conduire bien loin dans
celte nouvelle manière de vivre. Il fallut donc aviser à se
créer le supplément nécessaire, et surtout à pouvoir fré-
quenter chaque jour le théâtre. Pour cela , il traduisit , de
concert avec son ami Weisse, VAnnihal de Marivaux ; il écri-
vit quelques articles dans un journal de Hambourg , et com-
posa une petite comédie intitulée le Jeune Savant , qui eut
l'insigne honneur d'obtenir les suffrages de la directrice du
théâtre, Mme Neuber ; après quoi le jeune poète eut ses en-
trées au théâtre , et il lui fut permis, je pense , d'appeler
le premier acteur de Leipzig mon ami , et de conduire
MmeNcuber à la promenade.
Cependant ses parens ont appris cette espèce d'apostasie,
ce passage si brusque de la classe de théologie au théâtre;
on leur a raconté sur la conduite de leur fils des choses ter-
ribles, par exemple , qu'il avait passé une partie de la fête
de Noè'l , de cette sainte WeïhnaclU d'Allemagne , à écouter
la répétition d'une nouvelle pièce, et que les bons gâteaux
que sa mère lui avait envoyés pour cette grande solennité
religieuse , il les avait mangés dans une réunion d'acteurs.
Là-dessus , je vous laisse à penser l'étonnement et l'effroi
92
REVUE DE PARIS.
répandus dans la maison du sage pasteur de Kamenz. et les
lettres foudroyantes qui en sortirent. L'orage fut tel , que
Lessing crut devoir partir pour le calmer lui-même. Il se
mit en route au milieu de l'hiver . sur une charrette décon-
verte ; et . quand ses parens le virent arriver triste et transi
de froid , ils n'eurent pas le courage de lui adresser un re-
proche. Mais . quelques jours après . les discussions com-
mencèrent, et Lessing passa tout l'hiver dans sa famille,
sans pouvoir , avec tous ses raisonnemens , la faire entrer
dans ses projets de vie littéraire.
Au printemps , il revint à Leipzig , peu chargé d'argent ,
mais en revanche ayant la tête pleine de bonnes admonesta-
tions ; puis , à peine a-t-il touché le sol de cette ville et en-
trevu les murs du théâtre . qu'il tourne encore une fois le
dos à la théologie, et reprend son genre de vie passe. Com-
me les acteurs qu'il aimait le mieux quittèrent Leipzig , il
partit aussi après eux et s'en alla à Berlin.
Il n'apportait ici ni lettres de change ni lettres de recom-
mandation . mais il avait cette témérité naturelle à tout jeune
homme qui sent ses forces et ne cherche qu'une occasion
favorable pour les employer. Il commença par entrer en né-
gociations avec ses parens pour obtenir d'eux l'autorisation
de se livrer à ses goûts favoris , puis il entreprit avec son
ami Mylius une publication périodique sous le iitre de
Documens pour Vhisioire du théâtre. Alors il se fit présenter
à Voltaire , qui habitait Potsdam , mais il ne fut pas long-
temps en relation ave lui. In des exemplaires du Siècie
de Louis XIV étant tombé entre ses mains avant la publica-
tion solennelle de l'ouvrage , Voltaire craignit de se voir
livré à quelque mauvais traducteur . et lui écrivit une lettre
offensante. Cette circonstance , assez légère en apparence,
mais qui Ht beaucoup de bruit, décida Lessing à se rendre
au vœu de ses parens . et il quitta Berlin pour aller à l'uni-
versité de Witteiuherg. où il trouva son frère.
Là il se remet à étudier avec courage et persévérance. Il
mûrit ses premières réllexions sur l'art dramatique ; il lit
assidûment les auteurs anglais , apprend l'espagnol et tra-
duit le livre de Huartc sur VApiitude des itiicl/igenccs ; en
même temps il s'occupe des productions littéraires qui pa-
ni VII DK l'A ms. 93
raissent en Allemagne , accueille avec joie la Messiude de
Klopstock, et s'essaie à traduire ce poème en vers latins-
Cependant, deux années après , il en avait assez de cette
vie si rangée , si monotone , de cette vie sans événemens,
et presque sans émotions. Il retourne à Berlin , il se lie avec
Nicolaï , avec le célèbre Mcndelsshon , et s'adjoint à eux
pour publier la Bibliothèque des sciences.
Fn 1753, il recueille ses premiers essais poétiques et en
forme quatre petits volumes. Ce sont des fables , des chan-
sons anacréontiques , des épigrammes , et quelques autres
pièces légères qui, si elles ne font pas preuve d'un talent
bien mûri, montrent au moins une grande facilité et une
rare souplesse de style. Celte publication eut du succès ,
plus peut-être que n'en auraient eu des poésies d'une nature
grave et réfléchie , car alors l'esprit français dominait
encore la littérature allemande ; et il y a de l'esprit
français du dix-huitième siècle dans ces premières tentati-
ves de Lessing. A celte époque , son nom commence à être
cité ; et son père , en le voyant loué dans les journaux , en
l'entendant vanter dans les salons , revint enfin de ses pré-
ventions contre la vie littéraire.
Peu de temps après parut Miss Sara Sampson. Cette tra-
gédie , imitée du Marchand de Londres , était une protesta-
tion formelle contre le mauvais goût qui régnait alors sur
'e théâtre allemand , contre ces héros romains que l'on
voyait apparaître sur la scène revêtus d'un habit à paillet-
tes, et la lête couverte d'une énorme perruque à marteau ',
contre cette tendance fausse, bâtarde, ce langage pom-
peux ou maniéré , et cette sotte phraséologie qui se retrou-
vent dans les pièces recherchées en Allemagne à celte
époque. Miss Sara était une tragédie bourgeoise avec
des caractères vrais, un langage simple et une action
affranchie des règles traditionnelles; une tragédie composée
d'après les idées de Diderot , qui répondaient parfaitement
à celles de Lessing, et l'accueil quelle reçut du public
allemand témoigna du besoin que Ton éprouvait de voir
remplacer enfin la vieille défroque dramatique par quelque
chose de plus nouveau et de meilleur.
Cependant , avec tous ces travaux , toutes ses généreuses
94 REVUE DE PARIS.
innovations et ses succès , Lessing n'en était pas devenu plus
riche, et la nécessité où il se trouvait de chercher à se faire
une existence moins ballottée et moins chanceuse , le porta
à conclure un marché avec un nommé Winkler, un riche
marchand de Leipzig , pour l'accompagner dans un voyage
d'agrément en Angleterre et en Italie. Ils partent , mais à
peine sont-ils arrivés en Hollande que la guerre de sept ans
éclate. Winkler a peur pour ses propriétés et se hâte de re-
venir en Saxe , et Lessing est obligé de lui intenter un pro-
cès pour en obtenir un dédommagement.
Il demeure à Leipzig jusqu'en 1759. travaillant toujours
à la Bibliothèque des belles-lettres de >"icolaï, écrivant son
Emilie Galoiti , et vivant dans la plus grande intimité avec
le célèbre poète Kleist , l'auteur du Printemps; puis il re-
tourne à Berlin, s'associe plus étroitement que jamais aux
travaux de ses deux amis ISicolaï et Mendclsshon, publie
avec eux les Lettres sur la littérature du jour, l'ouvrage le plus
précieux sans contredit que l'on puisse consulter sur l'état
deslettresen Allemagne à cette époque. Il écrit en ouirepoor
la Bibliothèque littéraire; il traduit le théâtre de Diderot, il
poursuit avec ardeur le cours si varié de ses études ; mais
tant d'occupations le fatiguent , il tombe malade. Forcé
enfin de clore ses livres, et n'ayant pas d'autre moyen d'exis-
tence , il accepte une place de secrétaire intime auprès du
général Tanenzien à Breslau. Pauvre Lessing qui n'échappe
à un danger que pour tomber dans un autre plus grand
encore ! La comptabilité militaire . à laquelle il doit se dé-
vouer , lui est toui-à-fait étrangère et lui répugne. Ce travail
de correspondances officielles, ce détail d'administration,
lui deviennent pénibles et fastidieux 5 cette vie d étiquette
qui lui est imposée est pour lui horriblement lourde. Alors il
veut s'étourdir sur ce qu'il souffre, et pour s'étourdir, il
joue avec fureur; il compromet chaque jour davantage sa santé
et le peu de ressources qu'il avait amassées jusque-là pour
assurer un jour son indépendance. Enfin , n'y pouvant plus
tenir, il abdique ses fonctions de secrétaire , dit adieu à son
général, et s'en retourne, joyeux comme un esclave dont
on brise les fers, rejoindre ses amis de Berlin , reprendre
ses livres, sa poésie et ses éludes.
REVUK DE PARIS. 95
Bientôt il est appelé à Hambourg en qualité de poète et de
directeur du théâtre, et c'est là qu'il écrit sa Dramaturgie ;
mais d'autres contrariétés lui surviennent. Il songe à opérer
de grandes réformes au théâtre, et les moyens lui en sont
enlevés. Il présente des vues larges, généreuses, et les
hommes auxquels il s'adresse méconnaissent ces vues ou
dédaigncntdeleurdonnersuite. Alors il se lasse de Hambourg
et veut partir pour l'Italie. Son Laocoon est fait. Ses idées
d'art sont si bien raisonnées ; il veut aller voir la terre clas-
sique de l'antiquité, les lieux où Winckclmann a écrit tant
de belles pages. Mais pour réaliser ce projet, il faut qu'il
vende ses livres; et après ce douloureux sacrifice, il n'a
pas même encore de quoi entreprendre tranquillement son
voyage. En vérité , n'est-ce pas là un triste sujet de réfle-
xions? Lessing, le plus grand homme de son époque, Les-
sing, le régénérateur littéraire de son pays, Lessing qui a
déjà publié tant d'œuvres admirables , en est réduit à ne pas
pouvoir visiter l'Italie faute d'argent! Les annales littéraires
d'Allemagne fourmillent d'exemples non moins tristes, et qui
ne lui permettent pas de rien reprocher en ce genre nia l'An-
gleterre ni à la France. La biographie du poète Giinther est ,
en certains endroits, tout aussi déplorable que celle de Sa-
vage et d'Otway. Klopstock , pour achever sa J'cssuide,
doit avoir recours à la générosité d'un prince étranger ;
Burger, le chantre de Lchwrc, l'écrivain populaire, n'a guère
été plus riche que notre Malfilâtre; et Schiller, l'immortel
Schiller, après avoir écrit les Brigands, don Carlos, Jeanne
d'Arc, etc. , serait forcé de se lever malade , pour travailler
et subvenir à son existence, si un prince de Danemarck ne
lui envoyait de l'argent , à condition qu'il se reposera et qu'il
ne négligera rien pour se guérir. On peut citer encore l'exem-
ple du bon et patient Holty , de Winckelmann, du célèbre
Mengo, du grand compositeur Haydn, et de tant d'autres
artistes et écrhains allemands qui , travaillant pour la gloire
de leur nation , ont eu tant de peine à en obtenir, et le plu3
souvent sont morts sans avoir obtenu le tribut qu'elle leur
devait.
Donc Lessing en était à songer comment il pourrait partir,
lorsque le prince héréditaire de Brunswick lui fit offrir Ja
96
REVUE DE PARIS.
place de bibliothécaire de Wolfenbultel. Celte bibliothèque
était alors une des plus précieuses de l'Allemagne par le
nombre et la rareté de ses manuscrits ; et Lessing, cédant à
son penchant particulier et aux conseils de ses amis , ac-
cepta, mais à une condition toutefois, c'est qu'il pourrait
écrire et publier ses ouvrages sans les soumettre à la cen-
sure ; et après avoir reçu la garantie de ce privilège, il se
rendit à Wolfenbultel. Là commence pour lui une nouvelle
carrière. Sans renoncer à la poésie ni à la critique . il s'en
éloigne cependant pour se plonger dans l'étude de la philo-
sophie et des dogmes religieux. Puis avec son coup d œil
d'aigle, avec sa vaâle intelligence, il embrasse tout à la
fois les épopées romantiques du moyen âge et les discussions
théologiques, le droit de la vieille Allemagne et l'archéolo
gie.il fouille dans ces vieux manuscrits oubliés de sa biblio-
thèque , il secoue la poussière de ces rayons , et en fait sortir
des trésors de science et d'érudition. C'est à ses premières
recherches dans ces riches archives qu'il faut rapporter la
découverte de ce manuscrit de Déranger de Tours sur la
nature de l'eucharistie après la consécration du prêtre ; ma-
nuscrit qui pourrait bien ne pas faire aujourd'hui grand
bruit parmi nous, mais qui , à une époque où les questions
religieuses étaient encore toutes palpitantes , excita une
grande rumeur. Bientôt Lessing fit suivre la publication de
ce manuscrit d'un Traité sur la tolérance en faveur des déis-
tes , puis d'un Fragment sur le plan de Jésus et de ses disci-
ples, et la guerre fut allumée. Les brochures, les pamphlets,
les lourdes dissertations se succédèrent tour à tour pour ac-
cabler l'innocent bibliothécaire. Dans cette lutte, qui fut
poussée avec acharnement , les adversaires de Lessing n'eu-
rent pas toujours le beau rôle , et le pasteur Goelze de Ham-
bourg . qui avait voulu se mettre au premier rang pour
combattre les écrits émanés de Wolfenbultel. recul parfois
de rudes atteintes qui durent bien le faire repentir de sa
témérité. Mais alors its eurent recours à d'autres armes , ils
employèrent l'intrigue, parvinrent à mettre de leur côté le
duc régnant de Brunswick, qui enleva à Lessing son exemp-
tion de censure; et celui-ci. blesse d'une telle infraction
aux engagemens que l'oii avait pris envers lui , résolut de
rtP.VL'E r>F. TARIS. ï)7
quitter son poste et se rendit à Vienne. Là, le prince héré-
ditaire deBrunswick le rejoint et l'emmène avec lui en Italie.
La vue de ce pays, qu'il avait s? long-temps désiré visiter ,
rendità Lessing la force d'ame, la santé . l'énergie. Il revint
à Wolfenbuttel,plus résolu que jamais de poursuivre l'œuvre
de conscience qu'il avait entreprise , l'œuvre de philosophie
religieuse dont il avait déjà indiqué les bases ; et son ouvrage
sur V Éducation du ijpnro humain , son admirable pièce inti-
tulée JS'iithan-le-Sage } et ses dialogues sur la franc-maçon-
nerie sont le fruit des travaux auxquels il se livra à son
retour.
— Quelques années après, le vieux duc régnant mourut, et
le prince Léopold, qui lui succéda, se fit un devoir d'affranchir
son ancien compagnon de voyage de toutes les mesquines
tracasseries de censure auxquelles on l'avait astreint pen-
dant les derniers temps , et lui donna des témoignages non
équivoques d'amitié et de confiance. Mais alors des malheurs
domestiques vinrent empoisonner l'existence de Lessing. Sa
femme , qu'il aimait beaucoup , mourut , et ensuite son fils
unique. Ses controverses religieuseslui avaient fait un grand
nombre d'ennemis. Ses relations avec les hommes de l'an-
cienne cour devenaient de plus en plus épineuses. Le cha-
grin s'était emparé de lui ; une sombre tristesse le poursuit
alors sans relâche ; sa force morale décroît, sa constitution
s'altère; un asthme , dont il avait déjà subi les atteintes,
prend un caractère plus grave 5 et enfin , après avoir passé
de longs jours de souffrances intérieures et de douleurs phy-
siques , il mourut à l'âge de cinquante-deux ans , le 15 fé-
vrier 1781.
A Kamenz, sa ville natale , on a érigé, pour lui rendre
hommage, un hospice qui porte son nom.
Il y a trois caractères principaux sous lesquels Lessing
peut être envisagé : 1° comme poète, 2° comme critique ,
3» comme philosophe.
Comme poète lyrique, il n'est sans doute pas à la hauteur
de Klopstock. Les premiers essais qu'il publia respirent en-
corda frivolité et l'esprit d'imitation de l'époque à laquelle
il vivait. Le vin et l'amour en forment le refrain continuel.
L'insouciance d'Horace, la grâce d Anacréon . s'v retrou-
9 9
98
REVUE DE PARIS.
vent parfois , mais le plus souvent ses odes et ses chansons
ressemblent à de faciles imitations de J.-B. Rousseau ou de
Boufflers.
Il faut mettre à part , dans ses premiers volumes publiés à
Berlin , les fables qui s'y trouvent mêlées, et qui sont deve-
nues classiques. Ce sont pour la plupart des petites compo-
sitions charmantes, pleines de goût, de tact et de finesse.
Tandis que son contemporain Hagedorn imitait les fables
de La Fontaine , Lessing , qui était loin de déprécier notre
grand fabuliste, visait cependant à se frayer encore en ce
genre une route nouvelle. Ainsi il s'applique moins à émettre
des maximes , des principes de morale , qu'à revêtir des
couleurs de l'apologue une pensée saillante ou un sentiment
profond. Ses fables n'ont pas cette bonhomie qui nous
plaît tant chez notre excellent La Fontaine : elles sont vives,
piquantes, et se terminent quelquefois par une pointe épi-
grammatique.
Parexemple : un âne se met en route avec un lion, auquel
il sert de cor de chasse ; un autre âne le rencontre et lui
crie : — Bonjour, frère'. — Insolent! dit le compagnon du
lion. — Eh bien . quoi ! répond l'autre , parce que tu te
trouves auprès de notre roi , en es-tu moins un âne?
Hercule admis dans l'Olympe après ses longs travaux
commence par s'incliner devant Junon. — Comment ! lui
dit-on, oublies-tu qu'elle a été ton implacable ennemie?
— Non , répondit-il , mais elle mérite ma reconnaissance ,
car je dois à ses persécutions tout ce que j'ai accompli de
grand, tout ce qui me procure aujourd'hui l'entrée dans
le ciel.
C'est là une pensée profonde qui sort du caractère que
nous attribuons ordinairement à l'apologue.
Enfin , ses deux fables qui ont pour titre la Brebis et Ju-
piter, et la Brebis et Junon. sont deux morceaux pleins de
mélancolie et de sentiment.
La réputation de Lessing , comme poète, repose sur son
théâtre. Je ne parle pas de son Jeune Savant et de quelques
autres comédies de sa première jeunesse qui n'annoncent
que de la facilité et du talent ; mais lorsqu'il fut plu^ avancé
en âge , lorsqu'il eut mûri le fruit de ses études et do
RF.YUK DK PARIS.
99
observations , il comprit tout ce qu'il y avait de faux et de
vide dans l'état du théâtre allemand, et, au lieu de s'aban-
donner machinalement au torrent , au lieu de viser au suc-
cès éphémère qu'il eût sans doute obtenu en travaillant
comme Gottsched , il résolut de lutter de toutes ses forces
contre cette tendance fausse et antinationale de l'art dra-
matique dans son pays.
Par sa traduction de Diderot et sa pièce de Miss S«ra
Sampson , il visa d'abord à détrôner cette déclamation
pompeuse , cet appareil de convention , cette parure d'em-
prunt des tragédies de son temps. Il voulut faire voir aussi
que, pour intéresser le public à un drame, il n'était pas
nécessaire de ne lui jamais montrer que des rois et des
reines, des domestiques qui s'appellent contidens , et des
héros qui ne boivent ni ne mangent, qui ne peuvent ni rire ni
pleurer comme tout le monde, qui toujours posent , se dra-
pent , font la statue et s'appellent seigneur.
Minna de Barnhelm est une pièce tout allemande par les
situations, par l'intrigue, par les événemens auxquels elle
se rapporte , par les personnages. Peut-être le caractère du
major de Tellheim, et surtout celui de son fidèle Werner,
6ont-ils un peu outrés, peut-être leur position à l'égard de
Minna est-elle trop romanesque; mais on oublie prompte-
mentees défauts pour se laisser aller à tout ce que le dialo-
gue a de vif, de spirituel, à tout ce que la plupart des scènes
ont de comique et d'intéressant.
Emilia Galotti , que les auteurs des Ciiefs-cTœuvrc des
Théâtres étrangers ont reproduit dans leur colleetion , est
un des plus beaux ouvrages qui aient jamais paru sur la
scène , et les Allemands en admirent encore la verve , l'é-
nergie , la vérité et la passion , même après tout ce que
Schiller et Goethe leur ont donné d'admirable en ce genre.
La critique ne sait à laquelle des deux pièces accorder la
préférence, (TEiniliu Galotti ou de ISiathante Sage ,• mais
Nathan-le-Sage n'a d'une composition dramatique que la
forme. Ce n'est ni une tragédie ni une comédie, c'est un
large tableau où des personnages se meuvent avec une phy-
sionomie bien caractéristique et une grande majesté; c'est
un beau cadre que l'auteur s'est choisi pour y faire entrer
100 REVUE DE PARIS.
toutes ses hautes et généreuses idées sur la philosophie
théologique, tout son système religieux. Celte pièce, telle
qu'elle est , ne peut pas être représentée sur la scène , et ,
telle qu'elle est aussi , on ne peut la lire qu'avec une sorte
de recueillement. Elle ne remue point l'amedu lecteur par
les situations dramatiques et les ressorts ordinaires ; mais
elle produit sur celui qui la comprend bien l'effet d'un mo-
nument antique : on s'en approche avec respect, on s'arrête
en silence devant le portail, on monte avec une joie timide
les degrés qui conduisent dans l'intérieur de l'édifice; on
ne se lasse pas d'admirer ces belles proportions ; vos pen-
sées grandissent . mais restent calmes; vos idées s'bai mo-
ment avec ces belles colonnes qui s'élèvent de terre, droites,
majestueuses , pleines de force. En regardant l'ensemble de
cet édifice, vous ne voyez plus ni la matière, ni l'architecte,
mais l'art qui a taillé ces chapiteaux, la poésie qui a rangé
symétriquement cette haute colonnade et les rayons de lu-
mière qui se répandent à travers le dôme.
Il est vrai que, pour avoir une juste opinion de IS'athan-le-
Sage, il ne faudrait pas prendre ce. te pièce dans l'imitation
que nous en a donnée M.-J. Chénier. Le poète français,
dont je suis loin d'ailleurs de contester le mérite, n'a nulle-
ment compris ce qu'il y a de grandiose dans l'œuvre de
Lessing. Il a fait de Nathan un pauvre moraliste qui débile
quelques maximes de philantropie ; du sultan , un bon-
homme assez niais ; du templier , une mauvaise tète ; le
tout assaisonné de quelques épigrammes irréligieuses re-
nouvelées de Voltaire, et qui ne pouvaient nullement entrer
dans la puissante et majestueuse conception de Lessing. Il
a retranché de sa pièce le caractère de la jolie et capricieuse
Siltah , le caractère humoristique et généreux du derviche;
je ne parle pas de la peine qu'il a prise de changer le nom
oriental de Daja eu celui de Brigitte, et d'enlever à la
jeune juive son nom de Recha pour en faire M11' Zoé. A
l'époque où il écrivait, le bon goût ne permettait sans doute
pas de prendre de grandes licences dans le calendrier des
héros de théâtre, et Ducis s'est bien cru obligé de débaptiser
l'immortelle Desdemoua de Shakspeare pour eu faire une
Édelmoue. Mais il est curieux de voir comme ce pauvre Ché-
REVUK DE PARIS. 10 i
nier se tourmente pour réparer la sottise de l'auteur alle-
mand qui n'avait pas craint ( voyezquel crime! ) de manquer
à l'unité de lieu , et de quelle adresse il a besoin pour faire
arriver sur la même place , à tour de rôle , Nathan et le tem-
plier, le patriarche de Jérusalem et la juive Rccha , qui s'ap-
pelle Zoé ; la vieille Brigitte et le sultan ; pour amener en un
seul jour , sur cette même place , le récit d'un incendie , une
dispute, une scène d'amour, une discussion religieuse, un
complot du patriarche, une réconciliation, des secrets de
famille , des confidences intimes , une grande réunion du
sultan , de Nathan ,de sa fille adoptive ,du templier, et enfin
un mariage. Ma foi' bénies soient les places de Jérusalem
qui peuvent voir en un jour tant de belles choses !
C'est surtout par ses» travaux de critique que Lessing a
des droits à la reconnaissance de sa nation. C'est là qu'il
s'attaque directement à ce ridicule échafaudage littéraire
qui s'élève devant lui ; c'est là qu'il concentre parfois toute
son activité, toute son intelligence, tout ce qu'il a de
verve naturelle et de savoir. Ses articles répandus en di-
vers recueils, ses lettres sur la littérature du jour sont tout
autant de traits lancés contre le mauvais goût de ses con-
temporains, autant d'armes avec lesquelles il combat sans
cesse pour détruire les vieux préjugés littéraires, les vieil-
les ornières qu'il rencontre , et mettre à leur place des idées
neuves , fortes , durables. Un des ouvrages de critique où il
a le mieux résumé ses principes, et avec lequel il a exercé
la plus grande influence , est sa Dramaturgie. Il publia ce
livre en forme de journal , pendant son séjour à Hambourg;
il en paraissait un numéro chaque semaine ; le premier date
dulermai 17b" , le dernier du 19 avril 1708. Là, tour à
tour, il examine les pièces allemandes et les pièces traduites
que l'on joue ; il fait la biographie des poètes , donne des
conseils à l'acteur , exprime en style clair, énergique, ses
idées sur l'art dramatique , sur le style et les règles de la
tragédie , sur les gestes et les déclamations. Tantôt il s'aban
donne à sa bonne humeur et plaisante avec grâce et finesse
sur les ridicules qu'il observe ; tantôt il a recours à la science ,
au raisonnement ; il explique et commente le texte
d'Aristote ; montre comme on l'a mal compris, et discute
9 9.
102 REVUB DE PARIS.
pied à pied le terrain littéraire mis en contestation. A
travers tout cela il y a deux hommes qui sont comme ses
deux points de mire , et auxquels il revient sans cesse : l'un
dont il ne parle jamais qu'avec enthousiasme, c'est Shaks-
peare ; l'autre qu'il poursuit à outrance par le sarcasme ou
par le raisonnement , par l'analyse et la réflexion , c'est
Voltaire. Singulière chose cependant ! Tandis que Voltaire
se faisait porter en triomphe dans Paris , tandis que ses pièces
excitaient chez nous une telle admiration . il y avait au fond
de l'Allemagne un homme, encore assez obscur, qui le
jugeait avec une grande sagacité , et parlait de ses œuvres
dramatiques , comme on devait en parler en France cin-
quante ans plus tard. Il faut voir comme il s'attaque à lui
avec courage et persévérance, comme il le prend dans l'en-
semble de ses compositions et dans leur détail, dans la
peinture de ses caractères et dans ses inventions dramati-
ques! Parle-t-on de ISinus dans Sémiramis? ullva.dit
Lessing, un poète dramatique , un seul peut-être, c'est
Shakspeare. Dans Hamlct l'apparition du vieux roi nous fait
dresser les cheveux sur la tète . et monsieur de Voltaire ne
nous a donné , avec son ombre de Ninus . qu'une risible fan-
tasmagorie. «
De Mérope? Il prouve qu'elle est calquée sur celle de
MafFei.
De Zaïre ? Voici comment il s'exprime : o L'amour même .
s'il faut en croire un critique français, a dicté Zaïre ; il
serait plus juste de dire que c'est la galanterie. Je sais une
tragédie à laquelle l'amour a donné la vie et la couleur:
c'est le Bornéo ci Juliette de Shakspeare. A la vérité, la
Zaïrcàc M. de Voltaire exprime très-bien ce qu'elle éprouve:
mais qu'est-ce que ce langageartificiel auprès de celte pein-
ture vivante de l'amour qui s'insinue dans notre ame pour
absorber toutes nos pensées , envahir tous nos sentimens,
se mettre lui seul à la place de toutes nos passions , et de-
venir notre maître, notre tyran? Seulement il faut recon-
naître que M. de Voltaire possède à merveille le style de
chancellerie de l'amour; c'est bien là le langage adroit,
subtil , nuancé . le langage de l'amour qui mesure tous ses
mouvemens. et pèse toutes ses expressions, afin de ne rien
RK\ IIS DE PAIUS. 1 0 -i
hasarder qui puisse déplaire au sophiste ou au froid tri-
nque ! u
Ouand il en vient à exprimer la manière dont il conçoit le
drame, il présente tous les argumens sur lesquels , un demi-
siècle après, notre école romantique devait s'appuyer.
« ISous ne pouvons pas, dit-il, prendre pour modèle absolu
le style de la tragédie ancienne; là, les personnages se
rencontrent sur la place publique et parlent en plein air en
face du peuple; chez nous, au contraire, nos drames se pas-
sent dans l'intérieur des maisons , dans le secret d'un appar-
tement, souvent dans le tèle-à-téte. Le style pompeux , pare,
boursouilé, n'indique chez le poète aucune émotion et ne
peut en produire aucune , tandis qu'elle liait naturellement
d'un langage simple, d'un dialogue naturel et sans préten-
tion. » •
Plus loin il dit , en parlant de notre théâtre :
(i Lorsque le théâtre, à L'aide de Cornedle, eut fait quelques
pas hors de son ancien état de barbarie , les Français le re-
gardèrent comme touchant déjà à la perfection. Racine pa-
rut y mettre la dernière main , et l'on ne demanda plus s'il
était donné au poète de se montrer plus touchant, plus patl.e
tiqueque Racine, car on regardait la chose comme impossi-
ble ; dès-lors toute l'ambition des auteurs dramatiques se
borna à se rapprocher plus ou moins de l'un ou l'autre de
leurs deux grands devanciers.
» Mais celui qui exerça la plus pernicieuse influence, c'est
Corneille ; car Racine n'agit sur ses contemporains que par
son exemple, tandis que Corneille agit à la fois par son
exemple et par ses préceptes , qui furent accueillis comme
des oracles et suivis à la lettre par tous les poètes. Pour moi.
je me ferais fort , en les prenant mot à mot , d'en montrer
la sécheresse , la froideur et le résultat antidramaiique. »
Lessing a fait une œuvre de critique plus belle et plus
imposante encore que sa Dramaturgie , c'est le Laocoon. Li
il envisage l'art sous ses deux faces : l'une est la partie ma-
térielle, la forme , la couleur; l'autre est le sentiment in-
time qui lui donne la vie et l'expression. 11 sépare les limi-
tes de la peinture de celles de la poésie. La peinture , con-
sidérée comme art plastique , doit s'attacher à rendre la nu-
10-i REVUE DE PARIS.
ture avec toutes ses combinaisons; elle doit être empreinte
de l'idée du beau dans le choix de ses sujets comme dans
l'exécution. Mais la matière qu'elle emploie est bornée, l'es-
pace où elle se meut a ses limites. Elle ne peut pas viser à
rendre des conceptions abstraites, des objets indéfini*, et
de là vient ce qu'a toujours pour nous de choquant l'allégo-
rie représentée par les arts plastiques ; tandis que la poésie
s'élance sans frein et san- entraves , du milieu des ob-
jets extérieurs , vers le monde intérieur , qui ne se révèle
qu'à l'ame : la matière ne l'arrête pas ; l'espace s'étend sans
bornes devant elle , l'univers lui appartient. Elle se ravale-
rait en ne s'attachant qu'à de simples descriptions de faits
ou de lieux ; elle remonte à sa véritable hauteur en explo-
rant les rêveries intimes , les passions de l'ame , en planant
dans le domaine des pensées mystérieuses et infinies. »
La publication du Laocoon fut accueillie , en Allemagne,
avec enthousiasme, et les attaques de quelques ignorans et
injustes détracteurs , tels , par exemple , que Klot , ne servi-
rent qu'à faire mieux ressortir les idées profondes et la haute
conception de cet ouvrage. Mais depuis le jour où il fut écrit,
la science critique a fait de grands progrès, et ce n'est
pas sans raison , il faut le dire, que Goethe. Tilck. les frères
Schlegel , ont attaqué quelques principes émis dans le Lao-
coon , et notamment celui qui place la peinture au rang des
arts plastiques , et qui retranche la poésie dans une catégo-
rie toute spéciale, tandis qu'elle doit être au contraire
envisagée comme le mobile de tous les autres . comme la
pensée de création et d'harmonie . qui se retrouve dans les
proportions d'un monument , dans l ensemble d'un tableau.
Du reste , le Laocoon n'en est pas moins une des plus belles
productions de la littérature allemande, et la publication
de ce livre, à une époque où les idées d'an étaient encore
fausses et me*quines , compléta l'œuvre de Winckelmann .
et produisit des résultats inappréciables.
Comme philosophe , Lessing n est point systématique ; il
ne veut point prêcher de dogme- absolus . il ne -on ;e pas à
se faire chef de secte. Il y a une grande corrélation entre le
point de vue sous lequel il envisage la littérature et celui
sous lequel il envisagea la théologie. En littérature, il vent
REVUB D£ PARIS. 10S
briser ce tissu d'idées étroites qui enveloppent le vrai beau ,
les sources pures de l'art ; en théologie , il s'efforce de ren-
verser tout cet appareil de thèses scolastiques , de discus-
sions erronées qui dérobent aux yeux du vulgaire l'admi-
rable simplicité de l'Évangile. Là , il s'attaque à ces esprits
bornés qui , pour étudier la poésie , ne remontent point à
ses inspirations vraies et naturelles , mais la prennent dans
des phrases toutes faites , dans un assemblage de règles
raides et embarrassées ; ici , il s'attaque à ces hommes qui
ont fait de la religion une science , et de ses doctrines un
sujet d'argumentations subtiles, ardues, attachées à la lettre
plutôt qu'à l'esprit du lexte qu'ils discutent.
Sa religion, à lui , c'est le christianisme , mais le chris-
tianisme large , pur , grandiose , dégagé de toutes les formes
passagères , de toutes les additions disparates que les théo-
logiens lui ont données ; le christianisme tolérant et géné-
reux qui a produit la parabole de la femme adultère et celle
du Sam aritain. Sa religion est belle , mais d'une beauté sim-
ple et majestueuse. Il aime les hommes et leur parle avec
dignité ; il explique ses principes , mais non pas pour con-
damner ceux qui les rejetteraient. Son drame de Nathan est
la plus parfaite image de son idée religieuse , et ses Dialo-
gues sur la franc-maçonnerie , son livre sur Y Éducation du
genre humain, expriment tous ses sentimens sur l'ensemble
de l'humanité, sur ses progrès et sur sa destination. De là
vient que par sa manière d'envisager l'humanité comme un
grand tout qui progresse sans interruption, les saint-simo-
niens ont pu le ranger dans leur école, tandis que par ses
croyances à un nouvel évangile , à une nouvelle régénéra-
tion , il est tombé dans le mysticisme de F. Schlegel.
Au reste , pour rendre à Lessing complètement justice , il
ne faudrait pas restreindre ses travaux et son influence
dans les trois catégories que nous venons d indiquer. Peu
d'hommes ont embrassé un cercle de connaissances aussi
étendu et aussi varié que lui j peu d'hommes pourraient lui
êtrucomparés pour la puissance intellectuelle avec laquelle il
pénétrait toutes les questions , pour l'admirable organisation
qui pouvait le faire passer sans étonnement et sans embarras
d'une œuvre de poésie à une œuvre de critique, d'une question
103 REVUE DE PARIS.
de théologie à une question d'art, d'un roman moderne à
un médailler antique. Sur toutes les branches delà science,
sur un ensemble de faits, comme sur les moindres détails,
partout il porta son esprit d'analyse et son rigide et con-
sciencieux talent d'observation.
En critique, en littérature, en théologie , Lessing a été
un réformateur , mais non point un réformateur qui détruit
sans rien réédifier. Il a montré les erreurs de son temps ,
mais aussi il en a indiqué le remède ; il a cherché sans cesse
la vérité, et n'a pu la faire luire qu'à travers d'innombra-
bles difficultés. L'édifice qu'il entreprenait, il ne l'a point
achevé ; la route qu'il avait prise, il ne l'a point suivie jus-
qu'au bout ; mais il a posé les pierres angulaires de cet édi-
fice , il a ouvert la véritable voie à ceux qui le suivaient ; et ,
sans vouloir porter atteinte au génie de Klopstock, nous
pourrions dire que l'ancienne littérature se termine à Les-
sing. et qu'il est le père de la nouvelle.
X. Marmier.
*H*
PAYSAGES DE PROVENCE.
LA FONTAINE DE VADCLUSEj
f
Rien ne rappelle à l'imagination de plus poétiques idées
que ce nom doux et harmonieux , la Fontaine de Vaucluse.
On se figure un admirable paysage sous le ciel radieux de
la Provence, un épais feuillage, des eaux limpides, un air
tiède et embaumé , gracieux tableau qu'anime le souvenir
de Pétrarque et de Laure. Aussi , tout bon Provençal a-t-il
fait le pèlerinage de Vaucluse, et bien des voyageurs se
sont détournés de leur chemin pour visiter ce coin de terre
fortuné.
Autrefois, pour faire ce pèlerinage dans les règles et au
complet, on passait par Avignon. On allait voir dans le
château papal le portrait de la belle Laure, peint par Si-
mon de Sienne, et dans l'église des Cordeliers, son tombeau
à côté du tombeau de Crillou , le brave Crillon , celui qui
n'était pas à la bataille d'Arqués. Lorsque François Ier vint
en 1533 à Marseille, où son fils Henri , duc d'Orléans , qui
fut depuis le roi Henri II , épousa Catherine de Médicis, il
visita le tombeau de Laure et y inscrivit quelques vers ; car
on le sait, François 1er fut toujours le poète des dames et
surtout un poète de circonstances. Le voyageur , après avoir
contemplé le mausolée de Crillon et celui de Laure, copiait
sur son album les vers du roi chevalier. Mais rien de tout
cela n'existe plus aujourd'hui ; les vers sont effacés, les mo-
numens ont disparu j la révolution , en passant dans l'église
des Cordeliers, n'a respecté aucune poésie. Avant cette
108
BEVUE DE PARIS.
époque , les reliques de Laure avaient été vendues à des gen-
tilshommes anglais par un sacristain concussionnaire.
Maintenant qu'il n'y a plus ni reliques , ni portrait, ni
sonnet à Avignon , il est indifférent de passer par la ville des
papes , ou de suivre une autre route ; aussi beaucoup de gens
qui vont visiter la fontaine , prennent-ils le chemin le plus
court; ils traversent la Durance sur le bac entre Orgon et
Cavaillon. Cavaillon et Lille, que l'on «rouve-un peu plus
loin, sont deux jolies petites villes, ceintes d'eaux et de peu-
pliers , isolées et riantes. De Cavaillon à Lille et de Lille à
Vaucluse, la route s'étend à travers une campagne peu pit-
toresque , mais productive, plantée de garances et de mû-
riers , double richesse du pays. Le village de Vaucluse , qui
apparaît tout-à-coup à l'angle d'un chemin difficile et pier-
reux , est assez bien : ses eaux sont vives et claires , sa ver-
dure est épaisse, ses maisons sont neuves, son église est
vieille , ses villageois sont frais et joyeux. On voit tout d'a-
bord que c'est là un village qui a quelque chose à vous mon-
trer et qui attendait votre visite ; tout y est propre et bien
tenu , de bonne raine et de bon accueil. Le paysan ne vous
regarde point avec des yeux ébahis; nul ne vient sur sa
porte pour vous voir passer ; les enfans ne vous fuient pas
d'un air effarouché. Il se trouvera tout de suite quelqu'un
pour vous indiquer l'auberge, et pour tenir la bride de votre
cheval quand vous mettrez pied à terre. L'hôtelier viendra
au devant de vous, il vous demandera poliment votre goût
et votre heure , et vous offrira un verre de vin du Comtat
pour vous rafraîchir en attendant le dîner. Quand vous irez
à la fontaine , les enfans viendront s'offrir à vous servir de
guides , quoique le chemin soit tout droit et de quelques pas
seulement; si c'est l'été ou le printemps ou l'automne, ces
enfans demi-nus vous demanderont de leur jeter une pièce
de monnaie dans la Sorgue, et vous les verrez plonger dans
les eaux transparentes et se rouler sur le sable du fond.
La Sorgue est la rivière que forment les eaux de la fontaine.
Cette préface, vous le voyez, n'est pas sans charme;
mais tout change dès que vous entrez dans le roman. A peine
avez-vous quitté Vaucluse pour aller à la fontaine, la campa-
gne devient triste, le paysage se désole. C'est une nature
U I \ 01 I)K PARIS. 101)
nride et pauvre ; plus d'arbres ni d'herbes ; le chemin est es-
carpé, rompu ; le sol aigu et croulant : un vrai paysage de
Provence , où rien n'est beau que le ciel. Et quand vous de-
mandez où est la fontaine et si vous en êtes loin , le guide
étend le bras et vous dit : — C'est là. — Vous qui étiez venu
l'imagination exaltée, avec votre fontaine toute faite, à
l'ombre, sous de vieux arbres et dans des chèvre-feuilles et
des fleurs, il vous faut bien décompter ! Des collines blan-
ches et pelées , de la poussière , des cailloux qui luisent au
soleil, voilà tout; et au pied d'une montagne coupée à pic
comme une gigantesque muraille , une sorte de caverne hi-
deuse et un grand trou où dort une eau morne et verte :
— C'est la fontaine de Vaucluse.
Pour compléter l'effet produit sur vous par cette étrange
déception , votre guide ne manquera pas de vous dire que
ces eaux forment un abime dont on n'a jamais pu sonder la
profondeur, et à ce propos il vous racontera une légende,
vieille de cinquante ans environ. Un habitant de Vaucluse
avait été fasciné par la fontaine ; chaque jour, il venait s'as-
seoir sur ses bords ; il y passait plusieurs heures , et ce n'é-
tait qu'à grand' peine souvent qu'on l'arrachait à sa contem-
plation. Un jour, cet homme mariait sa fille; au plus beau
moment du repas de noce, il quitte la table, court vers la
fontaine, escalade la montagne qui la domine, et se préci-
pite Quelques-uns le virent tomber, mais nul ne vit
surnager son cadavre que les eaux engloutirent et gar-
dèrent.
L'eau de ce gouffre ne dort pas toujours cependant ; aux
deux solstices elle se réveille, grossit, s'anime et sort de son
repaire; elle est belle alors, courant, se heurtant et ger-
boyant à travers des blocs de pierre jetés sur son passage
par hasard ou à dessein. Mais le paysage ne participe en rien
à cette vie : les collines sont toujours nues , la montagne est
toujours à pic , la verdure toujours absente. Et c'est ici que
Pétrarque a composé ses gracieuses chansons ! C'est ici qu'il
a aimé Laure ! Comment le croire? A un génie sauvage , à un
amour en deuil, donner ces sites arides, ces aspects déco-
lorés , mais au doux faiseur de sonnets , au tendre et plato-
nique amant de Laure, à l'Italien Pétrarque , il fallait de
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l'ombre et du parfum, et non ces landes ingrates où l'on
ne trouve ni un pin ni une lavande.
La poésie du lieu en disparaissant a emporté avec elle la
poésie de la légende , et voilà que tout s'en est allé en vous ,
l'enthousiasme et la foi. Vous ne croyez plus à rien après
avoir été ainsi trompé. Les amours de Pétrarque et de Laure
étaient dans votre esprit inséparables du frais paysage que
vous aviez rêvé, et vous voilà tout disposé à écouter celui
qui , dépouillant le vrai texte des broderies dont on l'a sur-
chargé, et prenant en face de cette Thébaïde le rôle de froid
et simple historien , viendra vous dire :
François Pétrarque était un pauvre réfugié italien. Son
père , Gibelin , fut banni de Florence, sa patrie. François , né
dans l'exil, à Arezzo, le 20 juillet 1304, partagea la pros-
cription de son père, et vint, enfant, s'établir avec lui à
Carpentras. Plus tard , on l'envoya étudier le droit à Mont-
pellier : mais à cette école célèbre, le jeune Pétrarque s'oc-
cupa moins de codes que de vers. Son père brûla ses livres
de poésie et le fit partir pour l'université de Bologne : le
vieux Gibelin était cependant l'ami du Dante ! A Bologne
comme à Montpellier, Pétrarque obéit à son invincible vo-
cation. Le monde n'a jamais manqué de ces fils de famille
qui, plantés pour la toge, fleurissent pour la poésie. On
voulait faire de lui un avocat ecclésiastique, il se fit poète.
One ode à Benoit XII lui valut d'être nommé chanoine à
Lombez. Il habita tour à tour Lombcz, Vaucluse, Avignon,
Parme et Rome , où il conspira avec Ricnzi , et fut couronné
au Capitole. Ses sonnets et ses chansons avaient rempli de
son nom la France et l'Italie, lorsqu'il reçut deux lettres à
Vaucluse : l'une était du sénat romain qui l'invitait à venir
>se faire couronner au Capitole; l'autre de son ami le Florentin
Robert de Bradi, chancelier de l'université, qui lui offrait le
même honueur à Paris. Pétrarque partit pour Rome; en
passant à Naples, le roi Robert d'Anjou lui donna sa plus
belle robe , le priant de la porler le jour de son couronne-
ment. Après ce triomphe , Pétrarque reprit sa vie errnnte,
et, à l'âge de soixante-dix ans, mourut dans la bibliothèque
dePadoue, d'une attaque d'apoplexie , comme un financier.
Quanta Laure, la Laure de Pétrarque, elle n'a jamais
BP.VUh DB PAB1S. 1 1 1
existé qu'en poésie. Au poète de chansons et de sonnets i'
faut un nom à qui dédier ses vers, un nom doux , sonore , e»
d'une rime facile. Cela a toujours été ainsi depuis Anacréon
et Tibulle jusqu'à Pétrarque et à nous. Laure n'a jamais été
pour Pétrarque qu'une de ces idoles de convention , un nom
facile et agréable à chanter. Puis sont venus des gens qui on!
pris ce nom au sérieux, qui ont cherché une réalité dans
cette fiction , qui ont voulu à toute force donner une
bonne fortune au poète, et matérialiser son culte. Ce
nom banal de Laure, ils ont voulu le rendre officiel en y
ajoutant un nom de famille , et ils se sont mis à explorer le9
archives de l'époque, n'hésitant pas à compromettre la mé-
moire d'une honnête femme en l'investissant authentique-
ment de toute cette renommée que Pétrarque avait jetée au
hasard. Ils ont trouvé , et ce n'était pas malaisé , une con-
temporaine de Pétrarque nommée Laure, Laure de Noves ,
mariée à un sieur de Sade ( ce nom de Sade ne pouvait échap-
per à une erotique célébrité) , et avec cette femme ils ont
fait leur roman. Oui sait si un jour on ne fouillera pasnos re-
gistres de l'état civil pour trouver la Lisette de Béranger ?
N'est-ce pas, je vous le demande, un étrange abus que
d'entrer ainsi dans la vie privée d'un poète en passant par
les vagues fictions de sa rêverie ? Et voyez combien cette lé-
gende de Pétrarque et de Laure porte avec elle tout le mal-
heur de l'indiscrétion et du mensonge ! Le lieu d'abord , fa-
vorable sans doute à un solitaire travail , mais si peu fait pour
servir de théâtre à une bocagère passion j et puis cette Laure
de Sade qu'ont choisie ses romanciers, et dont les chroni-
ques nous font de si malheureux portraits. Cette Laure était,
selon ces incontestables documens, une fort médiocre beauté,
épaisse et rousse; bonne épouse du reste, et mère de onze
enfans. Pauvre Pétrarque ! voilà la Charlotte que vous ont
donnée ceux qui ont voulu faire de vous un "Werther '
Mais je m'arrête , car peut-être trouvera-t-on que c'est un
tort et une mauvaise action de dépoétiser ainsi une si vieille
et si gracieuse légende. Il est des superstitions que le temps
et la poésie rendent sacrées, des mensonges que l'histoire
adopte et dont elle se fait une inviolable parure. Si les pein-
tres donuent à Vaucluse de frais ombrages , et nousrcpré-
112 REVUE DE PARIS.
sentent Pétrarque en habit de troubadour assis à côté de
Laure, et un luth en main, qu'importe ! El pourquoi leur
dire que celte verdure est fausse, que Pétrarque était un
moine tonsuré, et Laure une vaine fiction ou une ridicule
et massive réalité ? Le village de Vaucluse vit de ce roman .
et ce roman ne fait tort à personne, pas même aux curieux
désabusés qui, s'ils ne trouvent là ni la nature ni les souve-
nirs qu'ils attendaient, sont amplement dédommagés par les
truites de la Sorgue.
Quand vous revenez de la fontaine , désabusé et mécon-
tent, vous retrouvez à Vaucluse, comme à votre arrivée,
l'hôtelier sur sa porte, qui vous salue joyeusement et vous
montre votre couvert mis sous la treille. Asseyez-vous, pèlerin!
Et d'abord , pour vous débarrasser le cœur de toute arrière-
pensée, voici un livre où vous pouvez jeter votre mauvaise
humeur et enregistrer votre déception ; un de ces in-folios
où le voyageur écrit sa pensée , son émotion , sou avis, son
secret , son nom. Lisez, car il y a des pages curieuses, toutes
pleines qu'elles sont de vers et de prose. Vous y rencontre-
rez quelques bouderies, quelques sévères boutades, mais
beaucoup plus de louanges et d'apologies. Dans ce livre , les
quatrains passionnés, les dystiques admiratifs étouffent Pé-
pigramme. Quelques lignes frondeuses disparaissent entre
les invocations à la Muse et les apologies cadencées. Que
voulez-vous ? Tant de gens s'étaient arrangés pour trouver
le lieu poétique, et avaient préparé leur improvisation sur
cette donnée! Ils ont pensé que le temps avait déformé les
lieux , décoiffé la colline et dépouillé la plaine ; et dans ce
désert fait par cinq siècles ils ont trouvé assez, de
encore pour satisfaire leur religion. En leur montrant sur
une éminence à gauche de la fontaine , les murs délabrés
d'un château qui appartint aux évèques de Coraillon . on leur
a dit : a Voilà le château de Pétrarque , » et ils ont salur
ruines pieusement ; on leur a dit un peu plus loin :«\
le jardin de Pétrarque , » et ils ont mis à leur ceinture une
tleur de ce jardin; « Voiîi le laurier de Pétrarque. * ei ils
ont attaché à leur chapeau une branche de ce laurier, ar-
l>re chéri du poète, et dont le nom. par son analogie avec
celui de Laure , lui a fourni tant de délicieux concetti. Si on
RKVUE DR PARIS. I 1 î
leur avait dit : « Voici l'empreinte des pas de Pétrarque, •
ils se seraient prosternés et auraient baisé le sable. Heurenx
les hommes qui ont cette foi vive et forte, car le royaume
de la poésie leur appartient !
Après avoir payé votre tribut au livre de l'auberge, dinez,
et ne vous étonnez de rien dans votre repas en apprenant
que l'aubergiste deVauclusc est un aneien cuisinier du due
d'Olrante. Et puis, en quittant la table, si vos regards se
portent vers les rochers de la fontaine, vous serez moins
surpris du séjour de Pétrarque à Vaucluse, et vous vous l'ex-
pliquerez aisément en pensant que Pétrarque aimait sans
doute les truites. Vous conviendrez que pour ces truites tous
les sonnets du poète, tout le renom du lieu et toute la lé-
gende de Pétrarque et de Laure ne sont pas une trop belle
enseigne.
LA SAINTE-BAUME.
De Marseille à la Sainte-Baume, Aubagne est le premier
relais. Aubagne est une petite ville gueuse et fière , comme
il y en a beaucoup en Provence. Ce fut jadis un nid de hobe
reaux, aujourd'hui c'est un gîte de rouliers. Avec cela , une
antique origine; un nom écrit partout dans l'histoire delà
province et des reliefs de la féodalité que rien ne peut ex-
tirper. Redevances, fours banaux, péages, toutes choses
tombées ailleurs, vivent là et engraissent le procureur aux
dépens du manant. Chaque jour aux tribunaux d'Aix arrivent
d'Aubagne quelqu'un de ces procès féodaux qui reculent de
deux siècles la Thémis du déparlement. Mais ceux qui font
le pèlerinage de la Sainte-Baume se soucient peu de ces par-
ticularités. Aubagne n'a pour eux qu'un titre au renom, c'est
d'être la patrie de l'abbé Barthélémy. Un petit monument
bien mesquin , planté sur la croupe d'une rue escarpée , a été
naguère élevé à la mémoire de cet écrivain , de sorte que les
pèlerins de la Sainte-Baume saluent, en passant, le buste
de l'auteur du Voxjage tPAnaehareii.
Malgré sa glorieuse maternité , Aubagne se soucie fort peu
de littérature; parmi les indigènes, ceux qui ne suivent pas
la carrière cosmopolite du roulage , se livrent à deux indus-
tries : le jeu et la contrebande La maréchaussée provein
9 10,
114
REVUE DE PABIS.
a plus à faire dans ce bourg que dans le reste da départe-
ment ; elle y est sans cesse sur pied pour fureter les brelans
clandestins, ou à cheval pour déjouer la fraude des contre-
bandiers.
En sortant d'Aubagne, on se trouve dans une campagne
riche et riante. De Marseille à Aubagne, la route encaissée
entre deux murailles , laissait à peine apercevoir des rochers
pelés, de pauvres maisons et des oliviers poudrés à blanc.
Ici la verdure reparaît épaisse et variée, et de frais sentiers
conduisent jusqu'au château de Gémenos. Vers l'époque de la
révolution, M. d'Alberlas , seigneur de Gémenos, fort aimé
de ses vassaux , leur donnait . pour célébrer sa fête , un ban-
quet sous les platanes de son parc. Au milieu de ce repas , il
fut tué d'un coup de fusil que lui tira un magister à qui l'é-
cole du village venait d'être retirée. Cet événement est pour
les habitans de Gémenos le plus mémorable qui se soit passé
depuis 1789. De la révolution et de l'empire, tous les faits se
sont effacés dans leur mémoire , mais le meurtre du marquis
d'Albertas y est resté présent. C'est une légende qui mûrit.
Le village est égoïste dans ses souvenirs; il se soucie peu de
ceux qui concourent à l'histoire générale, et conserve seu-
lement ceux qui doivent former sa chronique privée.
De Gémenos, le chemin s'embellit encore jusqu'à Saint-
Pons; Saint- Pons, site classique dont Delille a chanté les
charmes. 11 est vrai que l'aveugle Delille a chanté aussi la
fontaine de Vaucluse et célébré ses ombrages ; mais le poète
des jardins pouvait, sans se compromettre, exercer sur Saint
Pons sa verve fleurie. C'est un admirable paysage ; c'est le
coin le plus vert de la Provence; c'est une ravissante retraite
avec des gazons touffus , de belles herbes, un sombre feuil-
lage, une végétation puissante et folle qui fait partout saillir
et ruisseler la verdure. Saint-Pons est pour les Marseillais ce
que la vallée de Montmorency est pour les Parisiens. Chaque
dimanche, de joyeuses caravanes viennent s'ébattre sous
les vieux arbres et au bord des frais ruisseaux decetle Tempe.
Pour que rien ne manque aux sauvagesjardins de Saint-Pons,
on y trouve les ruines d'un monastère fondé au commence-
ment du treizième sièele par une communauté de femmes
établie sous la règle de Citeaux. Au quinzième siècle , les re-
BRVUR DE TARI*. 115
ligieuses de Saint-Pons se retirèrent à Hyèrcs. Après Saint-
Pons , ces dévotes femmes ne pouvaient mieux choisir que
les coteaux d'Hyères tout parfumés par les orangers.
En quittant les doux ombrages de Saint-Pons pour se di-
riger vers la Sainte-Baume , voici que l'on rentre dans le
paysage provençal. Ce sont d'arides collines où quelques
romarins épara poussent entre de rudes cailloux, où çà et
là le pin projette sa tige grêle et son feuillage hérissé. Après
quatre heures d'une marche pénible, arrivé au faite d'une
colline , la plus haute et la plus nue de toutes celles que vous
avez franchies, vous découvrez tout-à-coup un immense
pays. A vos pieds s'étend une vaste plaine , à votre droite
s'élève une verte montagne : c'est la Sainte-Baume de Pro-
vence.
Une forêt couvre cette montagne ; puis , des hautes cimes
de ses arbres* touffus s'élance un rocher que l'on appelle le
Saint-Pilon. Au bas de ce rocher , vous voyez , sur ses teintes
grises, une tache blanche apparaître : c'est l'ermitage et la
chapelle de la Sainte-Baume. Dans la plaine, vous aperce-
vez une espèce de ferme d'assez chétive apparence : c'est un
couventde trappistes, c'est le gite où les pélerinsdc laSainte-
Baume passent la nuit.
Il faut voir le soleil se coucher derrière la Sainte-Baume
et endormir ses rayons dans le sombre feuillage de la forêt,
puis descendre dans la plaine et se diriger vers le couvent,
où l'on arrive à nuit close. Dans la plaine , paissent de nom-
breux troupeaux, dont les pasteursdorment auprès de grands
feux ; ces feux sont les étoiles du berger , qui vous guident
dans votre nocturne voyage.
Les trappistes de la Sainte-Baume sont des moines misé-
rables et hospitaliers : chaque fois qu'on frappe à leur porte,
ils ouvrent, selon l'Évangile. Aussi , dans ce pays désert et
giboyeux , les passans et les chasseurs font-ils, sans façon,
du couvent une hôtellerie.
On sait que la règle de la Trappe commande un silence
absolu. Dans la communauté , deux hommes ont seuls la pa-
role , le supérieur et le frère qui reçoit et sert les étrangers.
Le supérieur actuel est un ancien officier de dragons, qui
pnrait s'accommoder fort bien des invalides qu'il s'est don-
1 I 15 REVUE DE PARIS.
nés. Le maitre des cérémonies est un bommeentre deuxâges,
gai , officieux , et qui , chargé de parler pour tous ses frè-
res , s'acquitte consciencieusement de son emploi. En temps
de chasse surtout, les hôtes ne manquent pas au couvent ;
mais si grande que soit l'affluence , on ne refuse à personne
un souper et un lit. Le souper est servi aux étrangers dans
le réfectoire , à l'heure où les trappistes prennent ce repas :
pour les religieux , il se compose d'un plat de légumes cuits
à l'eau. Ces légumes sont offertsaux étrangers avec un assai -
sonnement mondain , et l'on y joint un plat de viande, si
c'est un jour où les commandemens de l'Église le permet-
tent. Ce repas frugal et silencieux ne dispose guère à la
gaieté les convives de hasard qui le prennent ; mais ce qui
serre l'ame , c'est deVoir quelques-ups des religieux manger
leur pain sec à genoux. Cette pénitence d'écoliers est un af-
fligeant spectacle lorsqu'on voit des hommes faits et des
vieillards contraints à s'y humilier. A tout prendre , ce cou-
vent de trappistes est quelque chose d'assez sale et d'assez
prosaïque. Il y a des gens qui s'attendent à trouver un abbé
de Rancé dans chacun de ces moines , et qui regardent la
Trappe comme un havre de paix et de grâce . où l'on vient
se reposer des orages de la vie et éteindre ses passions. Ceux-
là seront vite désabusés par la réalité. Les trappistes de la
Sainte-Baume sont tousde grossiers paysans, à la face idiote,
que le fanatisme a racolés et que la fainéantise retient ; car
depuis qu'ils ont achevé la bâtisse de leur maison , ces bons
religieux vivent dans l'oisiveté de la prière et se nourrissent
de la manne que fait pleuvoir la charité chrétienne dans le
sac toujours béant des frères quêteurs.
Une nuit passée à la Trappe est loin d'être une nuit de re-
pos. A chaque heure la cloche se fait entendre . et les reli-
gieux , à cet appel . sont obligés de se lever du lit de camp
où ils dorment et de se rendra à la chapelle pour prier. Ce
boute-prière , qui sonne à de si fréquentes reprises . procure
aux voyageurs un sommeil entrecoupé . auquel ils mettent
tin volontiers dès l'aurore pour aller visiter l'ermitage de
la Sainte-Baume. Le frire hospitalier les accompagne et les
guide dans ce pèlerinage. A travers la forêt qui couvre la
montagne de la Sainte-B.iume . un chemin conduit par et
nKVUP. DE PARI*:. 1 17
douces sinuosités jusqu'à la grotte qu'habita Madeleine ;
Madeleine, cette poésie de l'Ecriture, qui versa ses parfums
de courtisane sur les pieds du Christ , qu'elle essuya de
6es cheveux ; Madeleine , qui , après sa vie mondaine , s'ou-
vrit , par le repentir et l'amour , les deux portes du ciel.
La légende rapporte que les gentils, voulant martyriser
Marie-Madeleine, ainsi que deux autres saintes femmes^
Marie , sœur de Lazare , et Marthe , et deux saints hommes ,
Lazare et Maximin , les exposèrent , un jour ilr tempête , sur
DU frêle esquif dépouillé de voiles et d'avirons. Mais le Sei-
gneur veillait sur ce vaisseau ; les flots furent dociles sous sa
carène , le ciel redevint bleu sur son mât , et les vents souf-
flèrent doux et favorables sur sa poupe; de sorte qu'il aborda
sans avaries sur les cotes de la Camargue. De là les saints
personnages se répandirent dans la Provence , où ils por-
tèrent les paroles de l'Évangile', et Madeleine termina son pè-
lerinage sur la montagne de la Sainte-Baume, où elle Ht
pénitence pendant trente-trois ans.
Ses reliques, retrouvées par Charles d'Aragon, comte de
Provence , furent déposées dans la grotte qu'elle avait ha-
bitée. Après avoir passé la nuit au couvent de la Trappe ,
après avoir gravi à la pointe du jour le Saint-Pilon , d'où
l'on découvre presque toute la Provence , on redescend et
o"h s'arrête dans cette grotte que tant de pieux souvenirs
consacrent. Un frère trappisîe vous y vend pour une au-
mône des chapelets bénits , et votre guide vous montre une
staluc dans l'attitude de la douleur, qui passe pour l'image
de Madeleine , et auprès de laquelle les gens dévots font de
profondes prières. Or voici l'histoire de celte statue ■
M le marquis de Valbelle était un gentilhomme de Pro-
vence dont la richesse faisait proverbe , un véritable mar-
quis de Carabas, qui allait d'Aix à Paris (deux cents lieues) ,
à petites journées , en couchant chaque soir dans ses terres.
Cet opulent seigneur aima Mllr Clairon , et lorsque celte
grande tragédienne fut morte, il lui fit élever un magnifique
mausolée dans les jardins de son château de Tourves , situe
dans le Var , près de la Sainte-Baume. A la révolution ,
Tourves fut ravagé, et l'on n'épargna pas le monument
funèbre qui fut brisé , et dont les débris , recueillis put
1 18 REVUE DE PARIS.
mains charitables, furent transportés à la Sainte-Baume. De
sorte que cette sainte statue, devant laquelle les pèlerins se
prosternent, n'est autre chose qu'une pleureuse qui déco-
rait le profane tombeau de Mlle Clairon de la Comédie-Fran-
çaise, Madeleine, moins la pénitence, qui ne s'ouvrit qu'une
porte du ciel.
EccÈaB Gcijot,
LES
POÈTES MORTS AVANT LAGE
Vous me demandez d'où vient , en un siècle qui a si pea
de croyances , cette hâte de mourir qui se révèle autour de
nous par tant de suicides? Je ne sais ; une autre fois peut-
être tenterai -je de l'expliquer. Aujourd'hui ce triste specta-
cle de notre époque ne me préoccupe que de lui-même. II
n'est pas de jour si beau qui ne garde une tache de sang de
quelque infortuné jeune homme, et nulle année plus que
celle-ci ne restera sillonnée de ces tragiques souvenirs.
Plusieurs lèguent en mourant à ce monde quelques vers
d'anathème ou de morne désespoir. Il semble que la poésie
ait été leur dernière illusion, et qu'ils soient morts parce
que la poésie elle-même n'a pu soulever de leur vie le poids
du désenchantement. Ils rappellent sans cesse à ma mémoire
cette foule de jeunes poètes si vite disparus de ce monde ,
que beaucoup n'ont laissé sur la terre aucune trace de leur
passage
Notre ame a des sympathies cachées parmi les générations
delà tombe. Rencontrez-vous sur le marbre le nom d'un jeune
homme frappé de mort dans son premier combat , le nom
d'une jeune femme lentement descendue au cercueil, tenant
encore son premier-né sur ses genoux, vous vous prenez aussi-
tôt de pitié pour ces tendres âmes si vite retournées à Dieuj
et après avoir reconstruit des destinées qui ont été si courtes
dans le passé , vous les faites, en imagination , se continuer
dans l'avenir. Vous replacez la jeune femme aux bras de son
120 RKVUE DP. PARIS.
époux , vous relevez le corps du jeune homme sur le champ
de bataille , et ils revivent l'un pour la gloire, l'autre pour
le bonheur.
C'est bien là ce que j'éprouve lorsque , dans mes solitai-
res études , parcourant les âges divers de la création poéti-
que, je rencontre l'un de ces génies adolescens qui furent
moissonnés avant leur maturité. Je relis alors avec émotion
quelques pages du livre sur lequel chacun d'eux a exhalé avec
son premier chant le dernier souffle de sa vie mortelle.
«< Venez à moi , » leur dis-je , et ils viennent . et je cause
familièrement avec ces jeunes et mélancoliques ombres :
« Yoye'z. , le jour meurt, les brises du soir agitent légèrement
» les cimes à demi dépouillées des sycomores. C'est l'heure
» où sur la terre vous alliez chantant et rèvani pour l'avenir
» des choses que les hommes d'alors ne comprenaient pas ;
» l'heure où sur tes lèvres , 6 André , notre langue se faisait
» si 'douce , qu'elle semblait une gracieuse étrangère née
» comme toi dans Bysance ; l'heure où, le front pâle, ô
» Gilbert, tu disais anathème à ce monde impie qui te repous-
» sait , toi , venu de Dieu ! Racontez-moi . pour que je puisse
» le raconter à ceux qui vous aiment , votre pèlerinage de
» douleurs, non pas cette vie extérieure et bruyante que
» chacun voit , qui se rassassie du pain de tous, qui s'éclaire
» au soleil de tous, mais cette vie intérieure du génie, alors
>» que , timide et faible encore , s'interrogeant sur le chemin
• qu'il doit suivre . il prend dieu en tiers de ce solennel eu-
™ tretien avec lui-même ...» Ils me disent alors le laborieux
enfantement d'une pensée qui se cherche, qui se sent ger-
mer, mais qui n'a pas encore trouvé la forme sous laquelle
elle doit éclore aux yeux des hommes. L'idiome que nous
faisons servir à nos besoins d'ici-bas n'est qu'une grossière
traduction de la langue du poète , et celle-là , musique de la
terre , n'est elle-même que le dernier écho â'une langue plus
pure , qui est la musique des cieux ! Car entre les cieux et la
terre il est uue échelle infinie de langues mystérieuses dont
la plus vulgaire se confond avec le chant de IVi-enu >ur le
bord des sources . avec le cri de l'insecte sous le- feuilles,
et dont la plus sublime va se perdre dans l'ineffable silence
de l'ange qui se voile pour adorer.
REVUE DE PARIS. 121
Puis après leurs peines amèrcj, ce sont leurs joies qu'ils
me confient. Loin d'eux ces joies retentissantes du triomphe
qui se nourrissent des acclamations de la foule ! La joie de
ces natures choisies est l'orgueil naif de l'intelligence qui a
trouvé, elle aussi, la parole qui crée : elle ressemble, cette
joie, au frémissement de la branche qui se redresse fière-
ment après avoir abandonné le fruit qui la courbait vers la
terre. Mais ces ravisseraens intimes d'une pensée créatrice ,
ils commençaient à peine à les coûter que la mort est venue.
Leur génie n'a pas eu d'âge mûr : ils ne comptent pas pour
le monde , et ce n'est qu'aux imaginations solitaires qu'ap-
partient l'humble culte de leur gloire.
Le nombre est grand , hélas! des poètes morts avant le
temps. La France a eu sa part de ces fleurs fanées avant le
soir, de ces étoiles disparues avant le matin; mais, pour
quelques noms que l'histoire a sauves de l'oubli, que d'au-
tres , aveo le secret de leur talent, ont aussi emporté avec
eux le secret de leur nom !
Les plus beaux, les plus purs entre tous, ce sont ceux dont
Gray a dit : Ils ont approché la coupe de leurs lèvres , et , la
trouvant trop amère , ils l'ont rejetée. Il y a ceux-là d'abord,
chères âmes , qui n'ont pris en ce monde qu'un baiser de leur
mère et quelques gouttes de son lait. En s'éveillant à la vie
de l'homme de ce sommeil mystérieux dont ils dormaient
avant de naître , ils ont à peine ouvert les yeux , et les ont
refermés aussitôt. Ce sont de pauvres petits anges, disent
ceux qui les pleurent. Non , ce sont des poètes qui nous quit-
tent ; ils diront là-haut ce que c'est qu'une mère , et les anges
deviendront jaloux de ces orphelins de la terre; mais eux,
tombés du sein maternel, un doux regret les suivra jusqu'au
sein des félicités divines. Quelque chose va leur manquer au
ciel , le sourire de celte femme qu'ils n'ont entrevue qu'un
moment. Lorsque Dieu aura dénoué leur langue, ils mêle-
ront à sa louange le nom de cette femme bien-aimée ; ils
trouveront des chants pour elle, car ce sont de pauwcs
petits poètes... morts avant l'âge.
D'autres sont nés un malin de printemps et ont essayé de
vivre : car l'existence leur a souri dans le calice des lïcurs
et dans la molle clarté des astres , ils ont grandi , et en eux
» n
122 REVUE I»E PARIS.
grandissait en même temps ce vague et paissant amour de
la nature ; ils ont cherché les solitaires sentiers de la forêt, le*
chemins embaumés qui mènent aux montagnes ; ils se sont
assis aux bords des fleuves , demandant au Hot où il allait ,
et[à l'écorce flottante où le courant Pavait prise. L'étoile leur
a dit le secret de sa lumière , la fleur le mystère de son par-
fum. Les uns ont aimé le soleil pour son éclat éblouissant ;
les autres se sont recueillis avec amour dans la mystérieuse
fraîcheur des nuits ; et c'est au milieu de ce doux enivrement
de la pensée contemplative que la réalité est venue les sur-
prendre.Le monde lésa réclamés brusquement pourses fêtes
et pour sesdouleurs, et ils n'ont rien compris aux douleurs de
ce monde , rien à ses fêtes. Lui parlaient-ils la langue de leur
ame, ce monde souriait de pitié . et les savans daignaient leur
apprendre que le soleil est poussière et poussière aussi les
fleurs. Ne valait-il pas mieux mourir que de survivre a cette
poésie de leur berceau? Ils sont morts, morts avant l'âge.
Un autre a vécu plus avant ; il a vu le monde , et il a com-
pris la loi du monde ; il a vu que cette loi est écrite sur deux
tables : Tune , tombée du ciel , rappelle à l'homme qu'il ap-
partient à la cité d'en haut; l'autre, ouvrage de l'homme
lui marque sa place parmi les êtres de la création , et définit
ses droits et ses devoirs. Il a compris que cette loi est double,
parce que double est l'existence de l'homme , extérieure
et mobile par un côté, invisible et immortelle par l'autre,
et tournée vers la cité divine. Ce poète a vécu de cette double
vie , homme parmi les hommes , ange parmi les anges. Mais
bientôt sa nature spirituelle s'est vue aux prises avec ce qui
était matière en lui; car dans les imaginations vives, entre
l'homme et l'ange . l'harmonie ne saurait durer ; le sage seul
sait maintenir la paix entre ces deux puissances. Le poète ,
comme le vulgaire , est l'esclave dos ^ens et de l'orgueil . ou,
comme 'es anges , le noble apôtre des vérité* saintes ; calme
et sublime, s'il ne regarde qu'à la loi divine, impétueux
comme la passion , aveugle comme elle, s'il n'a vu que la
loi humaine ; lord Ryron . s'il succombe; Lamartine, s'il
triomphe Mais qu'il en est , hclas ! qui n'ont ni la force hé-
roïque qui se donne à la vérité . ni l'orgueil puissant qui se
débat sous elle avec grandeur! Ceux-là périssent dans 1*
REVU* DE PARIS. 123
lutte, et ce 6ont encore des poètes morts avant Page.
Et celui qui n'a trouvé en soi qu'un génie impuissant à se
produire, ne le plaindrons-nous pas? Il faut une langue à
6on génie, et la parole humaine se consume stérilement sur
ses lèvres. Encore si d'autres hommes ne possédaient pas le
merveilleux don qui lui a été refusé ! Maisd'autreschantent,
et le monde écoute; d'autres gémissent , et le monde pleure;
d'autres prient , et le monde adore. Seul de tous ceux que la
Muse visite , il se sent déshérité de la voix qui chante, de la
voix qui gérait, de la voix qui prie. Une sombre jalousie
s'empare alors de son ame .jalousie sublime cette fois , mais
dont on meurt. II meurt, et c'est encore , ô mon Dieu ! un
poète mort avant l'âge !
Encore s'il» s'en allaient tous arec leur génie !
Mais combien ont encore la force de vivre après que l'ins-
piration les a quittés ! l'homme continue encore sa destinée
que déjà le poète a fini la sienne. Le monde croit encore
que ceux-là vivent , parce qu'il les voit manger de sou pain ,
boire à ses fontaines, dormir sous les arbres de ses chemins.
Oui , ils vivent encore de la vie des sens ; mais la vie du gé-
nie , où est-elle ? C'étaient des poètes , et les voilà des hom-
mes ! Ils chantaient , et ils parlent ; ils volaient , et ils mar-
chent. Il est des heures dans celte existence nouvelle où la
poésie leur revient , mais comme une voyageuse qui s'arrête
un moment pour reprendre haleine sur le seuil d'une maison
connue , et qui repart aussitôt.
Ah! plaignons-les, ces âmes tristes, et ne nous hâtons
pas de les condamner , car toutes ne sont pas déchues.
Regardez bien cet homme, jeune encore, que vous
voyez gravir la montagne. Il y a une douloureuse histoire
entre les deux rides qui déjà sillonnent son front. Lui aussi
a rêvé la gloire , mais pour en faire rejaillir l'éclat sur une
tète aimée ; il a rêvé les chants suaves , mais pour les épan-
cher comme un parfum d'amour sur les pieds d'uBe femme
choisie entre toutes; et , la raain dans la main de cette
femme, il s'est avancé avec une douce insouciance au-devant
de l'avenir. Cet avenir se parait de loin des plus riantes
promesses , et il est venu avec la misère, et la faim s'est
assise au foyer de la maison. L'amante est devenue une pau
12-i REVUE DE PARIS.
vre et simple épouse mélancoliquement penchée sur un ber-
ceau; le front du jeune homme est devenu inquiet etmorose;
il pense encore à l'avenir; mais ce n'est plus cet avenir qui
se nomme la postérité , c'est l'aven ir de demain , l'avenir de
la soif, l'avenir de la faim. Il a dit un long adieu à la Muse:
et s'est mis à remuer la terre pour y faire germer l'épi qu1
doit nourrir sa famille.
Oh ! ne laissons pas arriver jusqu'à lui le soupir de la
brise qui passe, le cri de l'oiseau qui se cache sous la
feuille , le murmure du ruisseau qui fuit dans l'ombre entre
les saules , la voix de la tempête qui gronde dans la vallée ;
car toutes ces voix diraient au poète de chanter . et la poésie
est un hôte funeste à la pauvreté. — Qui donc habite sous
ce chaume ? dira quelque jour lord Byron qui court au galop
vers les Alpes. — Un homme simple et sa famille , répond
le guide. Arrête , arrête , ô Childe-Harold ! descends de che-
val , et viens serrer la main de cet homme. Comme toi , il
naquit poète ; mais , vois , il est mort avant l'âge.
Celui-ci ne sait pas encore quel sort Dieu lui a fait. Ses
premières années, il les a vécues au sein d'un collège . dans
l'insouciante égalité du jeune âge. Il sait seulement qu'il a
une famille , une mère dont le baiser mouillé de douces lar-
mes l'attend à chaque automne , et il a laissé aller toute son
ame à cet amour de la famille, la première passion de l'en-
fant , la plus pure passion de l'homme fait. Puis, comme
dans le cœur du poète toute passion s'exhale par la poésie ,
à mesure qu'il a grandi, il a compris qu'il fallait celte lan-
gue aux émotions du foyer domestique. Cependant, au nu-
lieu de son oublieuse existence, uu matin son père vient le
prendre. « Mon fils, te voilà presque un homme , et chaque
homme a son fardeau ici-bas. Seulement les heureux choi-
sissent le leur. Tous les chemins te sont ouverts, toutes les
carrières sont à toi ; regarde et choisis, car tu M des heu-
reux , tu es riche ! » Kiche ! ce mot traverse comme un éclair
cette ame jusque-là étrangère à la vie réelle, Riche ! il pourra
donc faire des heureux L'enfance est naturellement |
reuse et inso ueieuse d'elle-même. Mais ce n'est jamais im-
punément qu'on met la main dans l'or. C'est une lutte qui
.s'engage . lutte terrible, car le vaincu sera l'esclave du vain-
BK\ l » Dl PARIS. 1 2",
queur. Esclave de l'or t l'homme fera le mal ; le bien , s'il
est son maître S'il triomphe , à la bonne heure ! c'est la
vertu avec le génie S'il succombe , le froid du métal passe
vite à son ame. En touchant le seuil splendide de la maison
paternelle , le jeune homme s'est senti de l'orgueil. Celte
maison éiait naguère à ses yeux le sanctuaire d'une félicité
ineffable , maintenant il a hâte d'en sortir; il a de l'or , et
l'or paie l'amour, paie la puissance, paie le bruit; tout
cela, bonheur des âmes vides. Le voilà riche, admiré,
courtisé , envié de tous. De tous ? oh ! non pas , car ce n'est
plus bélat I qu'un poète mort avant l'âge.
Celui-là , vainqueur de tous les obstacles, est resté poète
dans le siècle , mais à la condition de veiller jour et nuit ,
comme la prêtresse antique , sur le feu sacré de ses croyan-
ces. Puis il est allé aux rivages lointains chercher une voix
qui parle de l'avenir dans la cendre des générations du
passé. Il a gravi les sentiers du mont Oreb , les rochers so-
nores des cataractes de la vieille Egypte , la cime hautaine
de Delphes , la prophétique cité ! De ces hardis sommets des
religions antiques il a regardé dans le cœur de l'homme
pour y trouver le secret des futures destinées du genre
humain. Mais ce secret est celui de Dieu , et la part de l'hu-
manité est assez belle de l'espérance. Un hymne donc à l'es-
pérance? 11 chante, mais les hommes déjà n'entendent plus.
Le poète , en revenant à la terre natale , la retrouve en proie
aux révolutions. Pendant qu'il cherchait au loin l'avenir ,
l'avenir se hâtait sourdement , et les événemens marchaient
plus vite que ses idées. Ne lui dites pas que ce n'est plus au
moment où le navire peut s'ensevelir dans l'océan que le
matelot abandonne la manœuvre pour écouter le chant de
l'oiseau qui passe : il le sait. Ne lui dites pas qu'un \vcnt
âpre va dessécher bien vite sur ses lèvres celte rosée de
poésie qu'il vient épancher sur les âmes; il le sait encore.
Un noble devoirlui reste à remplir. Il se plongera intrépide-
ment dant la sombre et majestueuse poésiede l'action, la der-
nière qui nous reste quand l'autre s'en est retournée. Quand
la patrie veut des bras qui combattent et non plus des voix
qui chantent , ce sont ses bras qu'il lui apporte. Y'oilà désor-
mais sa mission C'est toujours une ame grande, une ame
9 11.
126 REVUE DE PARIS.
sainte ; mais le poète, où est-il ? Le poète est mort avant
l'âge.
Si , par l'un de ces beaux jours qui . vers la fin del'hiver,
décèlent déjà l'approche du printemps , vous êtes allé vous
promener au soleil, vousaurez vu sans doute un jeune homme
languissant et flétri se traîner douloureusement d'arbre en
arbre vers ce rayon sous lequel vous vous êtes réfugié. Il va
lentement , et lentement promène autour de lui des regards
indifférens à toute chose , hormis à ce beau soleil , son ami
d'automne qui revient. Les yeux éteints du malade se rani-
ment par degrés, et un vague sourire se dessine sur ses lèvres
pâles à mesure que lui arrivent les tièdes émanations du
printemps. Ce jeune homme fut un poète. Mais l'ame s'est af-
faissée sous le poids du corps, et c'est le corps maintenant
qui défaille après l'ame. Savez-vous ce qu'aujourd'hui la poésie
est pour lui ? La première feuille qui verdit sous le soleil de
mars , la dernière qui jaunit sous la brise de décembre Le
jour où ses sensations confuses seront redevenues des pen-
sées , ce jour-là le feu se sera un instant ranimé pour s'étein-
dre. L'esprit aura fait effort pour soulever la matière, et la
matière se brisera pour lui donner passage. L homme achè-
vera de mourir ; mais le poète, il y a long-temps déjà qu'il
est mort.... hélas ! mort avant l'âge.
Que ne se hâte-t-il aussi de quitter la terre . celui dont la
raison s'est égarée , pauvre orphelin délais^' de la vie intel-
lectuelle ? Dès l'enfance , il aimait à se précipiter dans ces
mystérieuses profondeurs de l'intelligent*] abimes sur le
penchant desquels chancelait le pied , tournait la tète de
Pascal. Un attrait invincible l'attirait à ces hauts et effrayans
problèmes, ame, Dieu, néant, éternité. Il avait, pour les com-
prendre, la parole inspirée de* saints livres . mais lui même
il voulait les lire sur le front de Dieu, sur la face des mondes.
Il montait, montait, montait toujours, et le vertige l'a saisi
sur ces hauteurs encore vierges de la pensée. Il y ace vertige
de tout le monde qui vous prend sur les tours élancées des
cathédrale-; . qui vous attend au bord des précipices, que
vous retrouverez sur les falaises de l'oeran : mais il en est
un autre plus étrange qui s'empare de l'ame aussi bien que
du corps. Celui-là vous plonge dans une sorte de sommei'
REVUR DE PARIS. 127
ivre qui vous transforme tout entier. On éprouve 6ous son
empire non plus seulement la crainte de se laisser tomber ,
mais je ne sais quelle tentation fatale de se précipiter. Une
irrésistible fascination s'exhale des grands aspects de la na-
ture, vallées sans fond , mer sans bornes. Oh ! la délicieuse
ballade que celle où Goethe raconte l'histoire du pécheur
attiré , entraîné par la nymphe des eaux,! Eh bienj! cette
séduction inexpliquée encore du monde physique , on a vu
des aines réprouver en face du monde des idées. Malheur à
elles, car leur raison s'endormira dans l'épouvante ! Que de
nobles intelligences victimes de cette sublime préoccupation •'
que d'Empédocles dévorés par la flamme inexorable du vol-
can !... Ce sont autant de poètes moissonnés avant le temps.
Il en est un autre qu'il faut plaindre , celui qui , après avoir
conquis un beau nom par un beau livre , met sa renommée
au service d'une avarice ambitieuse, et se trouve un matin
n'avoir traversé la gloire que pour arriver plus vite à la for-
tune. Il élait né grand poète , il mourra spéculateur habile.
Ingénieux mécanicien delà parole , lorsqu'il a tiré une œu-
vre de la poussière de son atelier, il lui met au front un beau
titre , la couronnant de fleurs , comme le marchand de l'an-
tiquité faisait les esclaves qu'il menait vendre. Habile à se
façonner selon les caprices du moment, il sait où peut s'ar-
rêter la popularité de tel goût, et commencer la vogue de
tel autre. Ce qu'il faut à l'oisiveté du riche , l'été, sous les
ombrages de sa villa, età sa turbulenteaclivité dans les longs
soirs de l'hiver, nul ne sait cela mieux que lui. Donnez-lui
seulement en or le poids de son génie , et il vous le livre tout
entier. Depuis ce livre éloquent, œuvre sacrée de ses veilles
au jour de la pauvreté, le poète est mort mort avant l'âge;
mort comme celui qui a jeté sa vie en proie à l'ambition, mort
comme celui qui a livré son cœur au ver de la volupté, comme
celui qu'une grande douleur a brisé , comme celui dont la
raison a défailli , comme celui qui a fait de ses prédilections
les plus chères un long sacrifice au devoir.
Ils vivent cependant chacun de ce souffle que Dieu leur
laisse ; mais , au terme de cette existence empruntée , vient
une heure, heure solennelle où chacun d'eux, redevenu poète
tout-à-coup , ramène ses regards en arrière sur les long»
I _ I REVUE DE PÀHIS.
jours qu'il a vécus. L'ambitieux se ressouvient avec amer-
tume de cette jeunesse où tout fut candeur et dévouement,
le voluptueux voit lui apparaître pour la dernière fois les
douces et fraîches rêveries de son jeune âge qu'il a trainées
toutes souillées , tout échevelées, d'orgie en orgie . et l'un
et l'autre se sentent ressaisis violemment par ce démon de
la poésie , poésie vengeresse maintenant . dont la parole
brûle les lèvres qu'elle touche, et qui. dans un langage d'une
sombre magnificence . leur demande compte de ses dons.
Mais ces dons . elle vous les rapporte à ce moment suprê-
me, ô vous dont la noble jeunesse les trouva moins beaux
que la vertu . moins doux que le sacrifice ! En une heure
d'inspiration sublime se résument pour vous les plus intimes
jouissances de celte vie d'éclat et de renommée dont vous
avez généreusement détourné les yeux; et cette heure cou-
ronne magnifiquement votre obscure, mais sainte desti-
née . comme ces feux allumés sur les hauts lieux . qui n'en
éclairent que la cime, et laissent à l'humble clarté delà
lune les flancs de la montagne.
Il renaitra aussi un moment à la poésie l'infortuné dont
l'intelligence est demeurée captive au fond des abîmes du
doute. Il retrouvera sa raison avant de mourir, pour éprou-
ver ce qui arrive au voyageur . lorsque le soir , avant de
s'endormir, il se soulève un moment sur sa couche avec le
vague souvenir de sa longue et périlleuse journée. Oh! puisse
alors la mémoire du poète ne revoir dans le passé que le
jour du départ , si beau , si frais, si parfumé «l'espérance ,
si différent , hélas! de tous ceux qui l'ont suivi!
Maintenant paix à vos cendres . familles déshéritées de la
Muse , pauvres génies orphelins ensevelis dans la tombe !
Aux autres le bruit et la renommée , à vous le silence et l'ou-
bli ! Aux autres le culte des générations . à vous l'indiffé-
rence des âges ! Aux autres les glorieuses funérailles, à vous
les gouttes d'eau lustrale que le passant jette par pitié sur
le drap noir étendu à la porte d'une maison ! Aux autre»
les apothéoses de la foule . à vous le vague regret q
promeneur . en automne . donne à tout ce qui meurt avant
'e temps '
| VK.
LE FILS DU MILLIONNAIRE
HISTOIRE bE PROVINCE.
Les étrangers que la saison des eaux minérales allire
chaque année dans la peine ville de Bourbon se plaisent à
remarquer, au centre de la ville, une vieille maison noire
comme si le feu y avait passé , et qui présente dans sa con-
struction les principaux caractères de l'arctiitecture du
quinzième siècle. Aux deux angles de la façade s'élèvent
deux tourelles dont les toits pointus soutiennent des girouet-
tes de dimension peu commune. La porte, à cintre sur-
baissé , est surmontée d'un écusson de pierre que supportent
deux lions en relief , et dont les armoiries , soigneusement
grattées à l époque de la terreur , ont fait place à un cadran
solaire. Les fenêtres, partagées par une croix de pierre en
quatre compartimens , sont ornées de figures grotesques
d'hommes, de femmes et d'animaux. Au bord du toit . qua-
tre ou cinq grandes figures de renards et de lévriers s'avan-
cent horizontalement sur la rue , et font l'office de gout-
tières ; enfin l'édifice est couronné par trois mansardes
délicatement sculptées, au sommet desquelles s'élèvent
comme trois panaches des ornemens de plomb assez sem-
blables pour la forme à des pied-; d'artichauts.
Comme tout ce qui porte l'empreinte d'un temps recule .
celte maison gothique inspire à la fois un sentiment de
respect et une sorte d'intérêt rêveur. On pense à ce qu'elle
a pu être dans sesjoan de jeunesse et de splendeur; on
ISO REVUE DE PARIS.
aime à se demander quelle sorte de gens ont tour à tour
vécu dans son enceinte, quelles joies et quelles douleurs y
ont été éprouvées. Malheureusement sur tout cela il n'existe
aucune tradition , pas même une de ces fables populaires
attachées en tout pays aux murs des vieux bâtimens , et
qu'on répète sans y croire pour amuser l'imagination des
voyageurs. Tout ce que les habitans de Bourbon savent de
cette demeure , c'est qu'elle fut construite jadis pour un
chancelier de France , et que depuis longues années elle
appartient à Mme Deschamps , veuve d'un homme de loi,
bonne femme, très-entendue en affaires, et qui loue ses
appartemens le plus cher possible durant la saison des eaux.
Si par hasard la personne qui donne ces renseignemens est
étrangère à l'industrie locative, elle a soin d ajouter :
« Entrez pour voir l'intérieur , il est plus gai que la façade ,
et vous serez reçu à merveille. »
En effet , une cour régulière bien sablée et garnie de
j.lates-bandes se présente d'abord à la vue . et sert comme
de vestibule à un assez beau jardin. A droite on remarque
un large escalier en pierre , à gauche le petit salon où
Mm« Deschamps se tient d'ordinaire. C'est la pièce la plus
moderne de la maison : elle est boisée et peinte en gris ; des
gravures encadrées de bois noir , et représentant toute
l'histoire de la chaste Susanne , sont disposées le long des
murs, suivant l'ordre chronologique ; en face d'un secré-
taire en marqueterie , sur lequel est une pendule d'albâtre,
6e trouve un petit piano de forme ancienne chargé d'un
panier à ouvrage, d'un gros volume in-folio servant de
presse à des rubans, et d'un coussin sur lequel deux ou trois
chats dorment habituellement côte à côte. La décoration
de l'appartement est complétée par une douzaine de chaises
de tapisserie , remarquables en ce que l'étoffe dont elles
sont recouvertes ayant fait jadis partie d'une riche tenture
qui représentait la chasse de Diane . chaque siège paré d'un
lambeau pris au hasard n'offre à l'œil que des dessins bizar-
res et des tigures tronquées. Sur l'un , c'est la moitié d'un
bras ou les trois quarts d'une tète ; sur l'autre, des cornes de
cerf ou la hure d'un sanglier.
Le 15 juin )8.. , à 7 heures du matin , M™e Deschamps,
RKVl F Dl PARIS. 131
qui s'était levée avec le jour, déjeunait , en camisole et en
bonnet de nuit , près de la fenêtre de son salon donnant sur
la rue. Elle remplissait de son embonpoint demeuré une
bergère assez large pour deux, et dans celte position sa
personne semblait taillée à quatre étages : d'abord le ven-
tre , ensuite la poitrine , puis le double menton , enfin une
figure épanouie où se perdaient en quelque sorte des traits
encore fins et agréables , quoiqu'ils eussent au moins soi-
xante ans. Son déjeuner, posé sur une table ronde , con-
sistait en une tasse de café et quelques tranches de pain
grillé. Sur la même table , entre le pot à crème et le su-
crier, un petit chat gris se tenait gracieusement assis sur
ses pattes de derrière , et regardait d'un œil plein de con-
voitise le café fumant dans lequel Mmc Deschamps versait
avec méthode , et pour ainsi dire goutte à goutte, une crème
aussi blanche qu'épaisse. De temps en temps , le petit chat
avançait doucement la patte jusque sur le bord de la tasse ,
puis il la retirait aussitôt , soit par crainte d'une correction ,
soit à cause de la chaleur. La vieille dame mangeait en
silence , ne prêtant aucune atlention à la pantomime de son
favori ni à ses miaulemens plaintifs et caressans , lorsque
trois coups frappés aux carreaux de la fenêtre atlirèrent ses
regards de ce côté. Elle reconnut à travers les vitres la
figure longue et affairée de Mme Firmin , l'une de ses voisi-
les. — Est-ce que nous allons ensemble au marché ? dit
Mme Deschamps eu ouvrant la fenêtre. C'est mon jour de
provisions : un moment , et je suis à vous.
— Il ne s'agit , ma chère amie , ni de marché ni de provi-
sions pour l'instant , répondit Mme Firmin d'une voix basse
et mystérieuse , j'ai une nouvelle importante à vous commu-
niquer.
— Importante pour moi ? dit Mme Deschamps avec vivacité.
— Pour nous deux , ma chère.
— En ce cas , entrez vite , vous me conterez cela pendant
que je ferai ma toilette.
— Oh ! je n'ai pas le temps à présent, et d'ailleurs je n'ai
aucune envie que les voisins nie voient entrer chez vous de
si bonne heure; il ne faut point donner l'éveil à la curiosité
ma nouvelle exige le plus grand secret.
1 52 REVUE DE PARIS.
— Bah ! bah ! qui serait assez fin pour deviner ce que vous
allez me dire à l'oreille? Allons, ma voisine, entrez vite , il
n'y a personne dans la rue.
— C'est vrai; mais aux fenêtres : ne voyez-vous pas l'abbé
Barbeau planté à la sienne ? C'e^t le plus grand sournois de
la terre , et l'on ne peut rien lui cacher : sous le prétexte de
ne pouvoir dormir à cause de ses crampes , il passe la nuit à
épier le prochain; aussi Dieu sait ce qu'il raconte? hier
encore Mais je vous dirai tout cela tantôt après dî-
ner, sur les quatre heures; et jusque-là motus, entendez-
vous?
— Madame Firmin , vous me mettez le diable en tète avec
votre mystère. Mon ménage ira tout de travers. Ah-çà , au
moins , soyez exacte : à quatre heures précises.
Les deux voisines se dirent adieu , et Mmc Deschamps re-
vint à son café , mais il n'en restait plus une seule goutte.
Durant la conversation , le petit chat s'était dépêché, sans
bruit et avec une rare précision , d'avaler tout le contenu de
la tasse , qui paraissait avoir été rincée par la main la plus
soigneuse. Content de sa bonne fortune, il peignait ses
moustaches encore humides , lorsque sa maîtresse s'aperçut
du larcin. a Le fouet, le fouet ! monsieur Griffon , vous, aurez
le fouet , » s'écria-t-elle en poursuivant l'animal . qui, sau-
tant légèrement de meuble en meuble, courut se réfugier
sous une chaise , où il se blottit, le corps allongé, la queue
tremblante et les yeux braqués comme deux rayons de lu-
mière sur la figure fâchée de M<nf Deschamps; mais la co-
lère de la vieille dame s'apaisa bientôt , ou pour mieux dire
changea l'objet. Le crime du chat fut mis sur le compte de
Mme Firmin. « <Ju'est-ce qu'elle me veut . murmurait
M,ue Deschamps , avec ses grands secrets qu'elle ne peut dire
que le soir? C'était bien la peine de me déranger pour si
peu de chose , quelque commérage . des bagatelles Je ne
m'en occuperai pas . et je n'y veux plus songer. ■ Mais elle
eut beau se répéter plusieurs fois ces derniers mots, elle y
pensa toute la journée. Après une foule de conjectures et
beaucoup d'impatience, l'heure de la révélation sonna à
l'horloge de la ville . et M'»r Firmin ne tarda pas à se mon-
trer. Mais avant de rapporter l'entretien que le- deux voisi-
REVUE TIF PARTS. 133
nés eurent ensemble, il est nécessaire d'entrer dans quelques
détails qui les feront mieux connaître.
Depuis la mort de son mari, Mffle Deschamps était restée
en possession d'une fortune de 3 à 4,000 livres de rentes,
qu'elle administrait avec une parfaite économie, ne dépensant
juste par an que le tiers de son revenu. Cette parcimonie ,
qui ne devait profiter qu'à ses héritiers collatéraux , prove-
nait moins chez elle d'un instinct d'avarice que de l'envie
de passer pour une excellente femme de ménage , ou , selon
le vocabulaire provincial, pour une femme de mérite. Quatre
fois par an , ni plus ni moins , elle dérogeait avec éclat à ses
habitudes, en donnant un grandissime diner. Heureuse-
ment la servante de la maison savait les secrets du pot au
feu, et ne contait à personne avec quels sacrifices d'absti-
nence sa maîtresse rétablissait l'équilibre. Pour rendre à
Mmc Deschamps pleine justice, il faut dire que ce n'était
par une vanité vulgaire qu'elle donnait ces dîners célèbres
dans toute la ville ; elle professait une sorte de vénération
religieuse pour sa maison , cette antique demeure d'un chan-
celier de France; et c'était afin de lui rendre quelque chose
de son ancienne splendeur, afin qu'elle ne dérogeât pas entre
ses mains , que la bonne dame se croyait obligée à ces frais
trimestriels de représentation. Comme toutes les passions
humaines, l'amour de Mm*Deschamps pour sa maison pouvait
bien avoir aussi son coté d'égoisme. Cette maison était la
source la plus productive de son revenu ; et tant que durait
la saison des eaux, les baigneurs étrangers payaient chère-
ment l'honneurd'y loger. Avant tout. elle désiraitavoir pour
locataires des personnes titrées, de hauts fonctionnaires, ou
des gens connus par leur fortune ; majs dans les mauvaises
années elle était moins aristocrate , et agréait en soupirant
tous ceux qui se présentaient.
Quanta M'"c Firmin, c'était une mère de famille âgée d'en-
viron cinquante ans , pleine d'activité et de savoir-faire.
Restée veuve au bout de quelques années de mariage, san3
fortune et avec quatre filles , elle avait trouvé le moyen de
les faire élever aux dépens de ses parens , de ses amis , et de
ses voisins mêmes, sans qu'il lui en coûtât rien. Mais il |*a-
gissait de les marier, car elles étaient devenues grandes , et
B 12
13 \ REVUE DE PARIS.
c'était le point difficile. Mme Firrain y songeait nuit et jour,
et jamais ses vues ne s'arrêtaient sur des partis médiocres.
Il lui fallait quatre gendres riches , ou d'un rang élevé, ou
même l'un et l'autre à la fois , si la chose était possible. Du
reste la beauté de ses filles lui semblait justifier suffisamment
la hauteur de ses prétention» maternelles. A l'affût de toutes
les occasions qui pouvaient se présenter d'un bout à l'autre
du département , elle épiait en outre avec autant d'adresse
que de persévérance les célibataires, jcunesou vieux, français
ou étrangers, qui arrivaient aux eaux de Bourbon. En un
mot , elle était pour les gens à marier qui se rencontraient
sur son passage comme un chien d'arrêt pour le gibier. Ru-
ses , expédiens, intrigues, rien ne lui coûtait dès qu'elle
avait cru entrevoir un moyen de parvenir à son but.
L'amitié des deux voisines, quoique assez récente . était
fondée sur la base la plus solide, celle d'un intéièt récipro-
que- L'une, pour faire valoir sa maison et se procurer des
locataires selon son cœur , spéculait sur la prodigieuse ac-
tivité , les nombreuses relations, et, comme elle le dirait
elle-même, sur les belles connaissances de la mère de fa-
mille; et celle ci, en revanche, comptait trouver des maris
pour ses filles parmi la clientèle de son amie. Dès qu'elles
furent assises l'un à côté de l'autre dans le petit salon ,
Mme Firmin ouvrit ainsi la conversation. — Nous voilà déjà
au milieu de juin , ma chère , et pas un seul baigueur chez
vous!
— Il ne s'agit pas de cela, mais de votre secret, interrom-
pit Mme Deschamps avec un peu d'humeur , et puis je ne vois
pas de raison pour me lamenter si tôt ; la saison ne fait que
commencer, et M. Portai , le fameux médecin de Paris, m'a
fait promettre une famille entière de gens comme il faut. Ce
sera pour mon premier.
— Et que diriez- vous , ma voisine, si je vous procurais .
pas plus tard que ce soir , un locataire pour votre second ?
que diriez- vous . hein ?
La figurede Mmc Deschamps s'éclaircit tout-à-coup, et elle
répondit d'une voi\ doucereuse : — Ce que je dirais? je di-
rais qu'il n*y ■ pas de meilleure voisine, de meilleure amie
que Mme Firmin.
uni- k i>! VABIt. 18o
— Eh bien ! ma chère, vous pouvez à l'instnnt même pré-
parer les trois chambres du second . pour y recevoir le fils
d'un millionnaire.
— Le fils d'un millionnaire ! s'écria M,ne Deschamps avec
emphase et en levant les bras, je vais tout de suilc.. .. Fran-
çoise, Françoise... Mon Dieu , la vieille sotte! voilà qu'elle
est dehors ; je l'ai envoyée en commission.
— Ne vous fâchez pas , dit M '" Firmin, vous avez le temps;
on n'arrivera guère que sur les sept heures. Mais . ma chère
amie , service pour service , j'en ai un à vous demander , et
en outre la plus grande discrétion.
Le sourire disparut aussitôt du visage de Mme Deschamps,
et elle se dit à elle-même : <* Diantre, la voisine veut que je
lui paie sa commission; elle a toujours besoin d'argent, et
il va falloir que je lui en prête. » Puis, reprenant tout haut :
— Un service, dit-elle , ma chère? ah ! vraiment de tout
mon cœur, c'eat-à-dire si j'en ai le moyen , car vous sa-
vez...
— Je sais, répondit M»ne Firmin sans attendre la fin de la
phrase , je sais ce que vous êtes capable de faire. » Et en
parlant ainsi elle donna à sa voisine une poignée de main
tout amicale. Celle-ci , de plus en plus effrayée de cet empres-
sement qui lui semblait de fort mauvais augure , tirait sa
main à elle et reculait sa chaise en disant : — Voisine, ma
chère voisine... à propos, je ne vous ai pas conté la bonne
aubaine qui vient d'arriver à l'abbé Barbeau. Il a reçu 300
francs d'arriéré sur lesquels il ne comptait plus; il est dans la
joie de son amc, le pauvre cher homme, et je lui ai entendu dire
que la somme entière était au service de ses amis , moyen-
nant (> pour l()t) , comnic de juste ! Il est si obligeant !
— Je ne m'en suis guère aperçue , dit M"e Firmin; mais
laissons l'abbé et ses cent écus; si mon plan réussit, voisine,
vous et moi nous en aurons bien d'autres à notre service,
et cela sans intérêts.
— Un plan ! reprit Mm« Deschamps tant soit peu rassu-
rée; un plan! mais dites-moi donc tout rondement de quoi
il s'agit. (Juel diable de préambule vous faites depuis un
quart d'heure ! Allons , au fait.
Mme Firmin allongea la tête , et , regardant de droite < t
136
REVUE DE PaRIS.
de gauche, elle mit ses deux mains de chaque coté de sa
bouche et dit : — Eh bien ! ma chère , il faut que nous ma-
riions ma petite Juliette à ce fils de millionnaire.
— Ah ! madame Firruin . y pensez-vous ? Juliette est une
jolie enfant, c'est vrai ; mais le fils d'un millionnaire , un
homme si riche !
— Justement , ma chère , ce sera un homme trop grand
pour calculer comme nous autres; il voudra faire un ma-
riage d'inclination , et ma Juliette est charmante , élevée
comme un ange, car vous savez qu'elle a été à Paris... Je
me, charge de conduire l'affaire dès qu'elle aura été emman-
chée , mais c'est là le point difficile. Vous m'entendez , chère
voisine, et pour cela je compte sur vous.
— Volontiers . madame Firrain , volontiers ; on pourra
tâter ie terrain, cela ne coûte rien ; mais pourquoi nous oc-
cuper de Juliette . votre dernière, avant de songer aux trois
aînées? En bonne justice...
— C'est mon affaire , madame Deschamps. Au reste , je
vous dirai en confidence que j'ai des projets pour les trois
autres. Le mariage de ma Thérésia est déjà en fort bon
train. Sa pauvre cousine est au plus mal ; les médecins ne
lui donnent pas quinze jours de vie.
— Sa cousine , ah ! ah! mais je ne comprends pas bien
ce que la mort de cette dame peut avoir de commun !...
— Ah! madame Deschamps, on voit bien que vous n'ê-
tes pas mère de famille ! Vous ne comprenez pas qu'une fois
la cousine enterrée il restera un homme veuf , encore jeune ,
riche . et qui plus est sans enfans; que ma Thérésia sera là
pour pleureravec lui, et qu'il scconsolera avec elle. Croyez-
vous donc que j'aurais envoyé celte pauvre enfant à la cam-
pagne durant la saison des eaux . pour être garde-malade
auprès de sa cousine . et rien de plus? Non . madame De#-
champs . non ; c'est une affaire sûre . c'est une affaire d'or.
Mais parlons de Juliette : cette enfant est mon bijou , c'est
la plus gentille et la plus aimable des quatre . et voilà pour-
quoi je la destine à notre fils de millionnaire.
— Dieu veuille . ma voisine , que tout cela réussisse! Mais
quel est le nom du monsieur ?
— Emile Raymond. Ecoutez cette petite lettre, que
Rl\ I 1 DK PARIS. I .7
Mmc d'Arnaud , qui est malade à sa campagne , m'a envr
pour vous la communiquer, écoutez :
Paris, le 10 juin 18...
« Madame et chère amie .
« Permettez-moi de vous recommander , ainsi qu'à l'ex-
cellente Mme Deschamps, dont je n'oublierai jamais les soins
affectueux , un jeune homme plein de mérite à qui l'on a
conseillé l'usage de vos eau\ minérales. C'est M. Emile Ray-
mond, dont le nom déjà célèbre ne doit pas vous être in-
connu ; il compte rester à Bourbon un mois pour le moins ,
et selon toute apparence il y arrivera le 15 au soir. Ayez la
bonté de l'aider de votre mieux pour tous les arrangemens
nécessaires, et agréez , madame et chère amie, l'assurancede
mes sentimens les plus dévoués. »
— Bon, dit Mme Deschamps; mais qui nous dit que ce
M. Emile Raymond soit le fils d'un millionnaire ?
— C'est moi qui le dis, répliqua vivement Mme Firmin ;
écoutez encore et ne m'interrompez plus. L'hiver dernier,
quand j'étais à Paris , chez ma cousine Lebas . rue Chariot ,
au Marais , on ne parlait dans tout le quartier du Temple
que des bals de M. Raymond , le fameux banquier million-
naire. J'allais avoir une invitation pour moi et pour Juliette
quand mes maudites affaires m'ont rappelée ici. Eh bien!
c'est le propre fils de ce M. Raymond qui vient aux eaux.
La chose tombe sous le sens, un nom célèbre, un nom qui
ne doit pas nous être inconnu : pesez ces expressions , ma
voisine , etjugez vous-même s'il y a lieu d'?voir le moindre
doute.
Mm« Deschamps fit un signe de tète , et elle ajouta: — Je
serai ravie que Juliette devienne une grande dame; en at-
tendant , voilà un locataire comme il en faut à ma maison.
— Elle cadeau de noces , reprit M1"' Firmin en souriant,
voilà ce qui ne vous manquera pas non plus.
— Ah ! fi donc , fi donc, ma chère voisine; ne croyez pas
que l'intérêt
9 12.
138 REVUE DE PARIS.
— Mon Dieu , à qui le dites-vous , Madame Deschamps ,
vous la meilleure amie, la plus généreuse ?
Ce compliment fit sourciller la vieille dame ; le mot géné-
reuse surtout lui paraissait cacher quelque piège. Cependant
elle se rassura complètement lorsque sa voisine eut ajouté :
Ah çà ! je tous quitte , je suis très-pressée ; il faut que j'aille
préparer Juliette, lui donner le mot d'ordre. Convenons de
nos faits, en voici le programme : 1° faire bon visage à
M. Emile Raymond ; 2° l'inviter à diner demain chez vous ,
et l'empêcher de se rencontrer avec la grande Constance ,
que je trouve toujours sur mes talons quand je veux produire
mes filles.
— A merveille pour cela, je comprends, interrompit
Mme Deschamps ; mais le diner est-il si nécessaire?
— Absolument; c'est le meilleur moyen de brusquer la
première entrevue. Vous aurez ma fille et moi . l'abbé Bar-
beau , personnage muet à table . qu'il faut caresser pourqu'il
ne nous trahisse pas, et enfin Mme Audriet , qui est à moitié
sourde et aux trois quarts aveugle.
— Mais demain, voisine , un diner demain ! y songez-vous?
Je n'ai rien de prêt , et vous savez commej aime à faire les
choses. Il me faut huit jours.
— Huit jours ! ah, Dieu de Dieu ! ce serait la mort de notre
projet. Si nous ne prenons pas les devans . ce sera pour une
autre, madame Deschamps, et adieu le cadeau de noces. La
mère de Constance est à l'affût , l'intrigaute ! Aucune bassesse
ne lui coûtera. Il n'y a donc pas de temps à perdre. Si vous
voulez, je vous prêterai une poularde, un filet de bœuf et
six assiettes de dessert.
— Merci , merci , ma voisine , dit Mme Deschamps d'un air
piqué; je trouverai moyen d'arranger tout cela et de faire
honneur a ma maison.
— Eh bien ! adieu donc , je vais guetter à la fenêtre l'ar-
rivée du futur.
Mme Firmiu , en prononçant ces derniers mots, prit son
ombrelle pour sortir ; mais son amie l'arrêta et lui dit : —
Croyez-vous qu'on ait parle à Taris du prix de WÊÊ appar-
tenons?
— Je n'en sais rien . mais qu'est-ce que cela peut faire ?
KK\ 1,K 1)L l'A RIS.
1-SO
— Gela fait beaucoup ;un millionnaire ne lient pas à l'ar-
gent , el dans tous les cas il doit pâj cr pis I qu'un autre. Je
lui louerai <> t'r. par jour au lieu <!<■ i.
— Mais, ma voisine, pourquoi faire des exceptions? Cela
pourrait effrayer le jeune homme ; d'ailleurs il vous est re-
commande.
— Madame Firmin, vous ne songez qu'à vos affaires; il
me semble qu'il n'y aurait pas de mal à ce que je fisse les
iuiennes en même temps
— Eli bien! arrangeons-nous : louez vos chambres du
second 4 francs 10 sous par jour..,
— Non pas, il me faut ;"> francs, pas un sou de moins.
Songez donc que j'ai besoin de m'indemniser de tous les
frais que va m'occasioner ce mariage; n'ai-je pas déjà une
diner ?
— Bien, bien, voisine, comme vous voudrez. — El Mme Fir-
min sortit, puis revint sur ses pas d'un air empressé. — J'ou-
bliais, madame Deschamps, une recommandation impor-
tante : ne faisons devant ce jeune homme aucune allusion à
la fortune de son père, si lui-même n'en parle pas le pre-
mier. Je ne serais pas fâchée d'avoir l'air d'ignorer totale-
ment qu'il est riche. Et d'ailleurs il sera bien plus agréable
pour lui de se croire aime sans intérêt... Adieu.— Et Mn,t Fir-
min sortit cette fois pour tout de bon.
La vieille dame , restée cule, prit deux ou trois prises de
tahaed'un Sir pensif, cl en branlant la tête comme quelqu'un
qui n'est pas entièrement sur d'être satisfait ; puis elle se leva
de son siège . et dit à moitié haut , à moitié entre ses dents :
<i Tout cela est bel et bon ; mais , quoi qu'en dise la voisine ,
je louerai 6 francs h ce jeune homme , je le dois pour l'hon-
neur de ma maison : les gens riches n'estiment les choses
que quand on les leur l'ait bien payer. Voilà qui est dit. u Et
là-dessus elle alla préparer l'appartement destiné au fils du
millionnaire.
Quand l'arrosoir , le balai et la brosse eurent passé dans
tous les coins et recoins , M",c Deschamps, un plumeau à la
main , s'arrêta au milieu de la chambre , et jeta autour d'elle
un regard de satisfaction , un regard attendri , semblable à
celui d'une mère qui vient d'acheverla toilette de son enfant.
140
REVUE DE PARIS.
v> Quelle chambre charmante! quel bel appartement! « s'écria-
t-elle à plusieurs reprises , n'ayant pour son enthousiasme
d'autre confident qu'elle-même , circonstance heureuse qui
lui épargnait les chancesprobables d'une vivecontradiction.
En effet , l'appartement du second sur le devant, celui où
s'étaient conservés le plus de vestiges de l'ancien état de la
maison , avait par cela même quelque chose de si étrange
que la servante refusait obstinément d'y entrer seule après
le coucher du soleil. Pour tout autre œil que celui d'un anti-
quaire passionné , il offrait une parfaite alliance du laid , du
triste et de l'incommode. La principale chambre était un
énorme galetas qu'éclairait une seule fenêtre divisée en qua-
tre panneaux dont les vitres , enchâssées dans de petites la-
mesde plomb , étaient taillées , les unes en carré et les autres
en polygone , de manière à s'ajuster ensemble et à former
un dessin régulier. En face de la porte s'élevait une cheminée
gigantesque dont le manteau, décoré de moulures gothiques,
était soutenu par deux figures d'anges ailés , en tunique , et
l'étole au cou. Au lieu de plafond . des solives cannelées en
chêne d'Irlande , autrefois d'un beau jaune clair, maintenant
brunes et enfumées, seprolongeaient parallèlement d'un bout
à l'autre de la pièce; enfin des meubles de toutes les époques,
depuis le bahut du seizième siècle jusqu'à la chiffonnière
contournée du dix-huitième, des sièges de toutes les formes
et de toutes les couleurs , figuraient pêle-mêle le long des
murailles en partie boisées , en partie couvertes d'une vieille
tenture en maroquin doré. Après avoir accompli avec une
minutieuse exactitude letravail de propreté que. pour l'hon-
neur dû sa maison, elle ne confiait jamais à personne, M™f Pes-
champs alla reprendre sa place habituelle dans le petit salon,
en face de la fenêtre. Elle tira de son panier à ouvrage un
morceau de tapisserie réservé pour les grandes occasions
comme ouvrage de cérémonie . et se mit à travailler avec une
distraction visible , portant ses yeux tantôt sur la fenêtre
qui donnait sur la rue , tantôt sur le cadran de la pendule .
et fredonnant entre ses dents une vieil air d'opéra-comique
dont les paroles semblaient faire allusion aux pense
bfol qui l'occupaient :
RLYl 1 M PARIS. 141
Faut attendre avec patience ,
Le jour de d'main c'est un beau jour.
Sur les huit heures, le claquement d'un fouet de poste,
musique toujours douce à l'oreille des habi tan s d'une ville qui
possède des eaux minérales , se fit entendre à travers les cris
des enfans et les aboiemens des chiens. Beaucoup de têtes
se montrèrent aux fenêtres : « Une calèche ! une calèche ! »
disait-on , et quelques-uns ajoutaient : « C'es*t un baigneur !
— C'est un voyageur! disaient les autres; il ne fera que pas-
ser. — Non, la voiture s'arrête à la Houle-d'Or. — Eh ! mon
Dieu non ! elle va plus loin. — Au diable! dit l'aubergiste de
la Boule- d'Or , qui s'était un peu trop hâté d'arriver sur
le devant de sa porte, ce sera encore pour quelque baraque
bourgeoise. D Pendant ce temps, la calèche arrivait en faco
delà vieille maison, dont la propriétaire, toute rayonnante
de joie , s'avança en faisant à l'étranger , qui aussitôt mit
pied à terre, une révérence des plus gracieuses. C'était un
homme de vingt-huit à trente ans , d'une figure agréable
et surtout pleine d'expression; il répondit d'une manière
polie aux empressemens de sa future hôtesse ; mais il parut
plus attentif à considérer la façade de la maison qu'à écou-
ter le détail de ses agrémens intérieurs, sur lesquels Mme Des-
champs ne tarissait pas. Lorsque le jeune homme entra dans
l'immense chambre à coucher dont il a été parlé plus haut ,
son attention à tout examiner devint encore plus grande ; il
se promenait de long en large, il allait d'un meuble à l'autre,
et s'écriait : « C'est très-curieux , c'est vraiment curieux! »
Encouragée par ces exclamations de bon augure, Mme Des-
champs se hasarda aussitôt à parler des C francs par jour-
« Tout ce que vous voudrez, madame, répondit l'étranger
en continuant son examen et en regardant avec une expres-
sion de plaisir la cheminée, la fenêtre, la tenture et les meu-
bles ; tout ce que vous voudrez ; cet appartement me plait au
dernier point! >•> Ces paroles, qui satisfaisaient à la fait la
double passion de Mmc Deschamps , arrivèrent droit à son
cœur, et ce fut avec une émotion qui allait jusqu'aux larmes
qu'elle répondit à son locataire. En prenant congé de lui
142 REVUE DE PARIS.
avec de nouvelles cérémonies , elle eut soin de l'inviter à
dîner chez elle pour le lendemain.
Dès le matin de ce grandjour, tandis que Françoise allu-
mait les fourneaux et commençait les préparatifs du diner,
Mme Deschamps se rendit en toute bâte chez sa \oisine.
Mme Firmin avait passé une très-mauvaise nuit , tour à tour
agitée par l'espoir du succès et par la crainte d'un revers; sa
figure , longue et tirée, ses yeux fatigués, juraient avec le
visage frais et les regards brillans de sa fille. La tête chargée
d'un triple rang de papillottes , Juliette se tenait à genoux
devant sa mère , qui passait au fer les boucles de ses cheveux
blonds enveloppées de papier noir. Cette opération parais-
sait causer une vive impatience à la jeune fille ; elle faisait
une mine boudeuse et regardait les mouches voler en atten-
dant le moment de sa délivrance. — Je t'assure, maman,
disait-elle lorsque Mme Deschamps entra dans la chambre ,
je t'assure que je ne me soucie pas du tout de ce fils de mil-
lionnaire.
— Taisez-vous, petite sotte , et ne vous remuez pas tant,
car je vais vous brûler, dit Mmc Firmin d'un ton sec et sé-
rieux ; et apercevant sa voisine , elle ajouta avec une grande
volubilité de langue : — Eh bien! ma chère madame Des-
champs, il est arrivé en calèche; contez-moi tout cela, qu'a t-il
dit? qu'a- t-il fait? comment est-il?
— Charmant ! charmant ! répondit la vieille dame avec une
expression d'enthousiasme.
Juliette secoua la tète en souriant avec malice : — Oh!
vous dites cela , madame Deschamps , parce qu'il est riche!
— Pas du tout ! mademoiselle ; je dis qu'il et charmant ,
parce qu'il est poli, très-poli, qu'il connaît son monde,
qu'il ne chicane pas sur le prix des ehosea , qu'il a toutes les
manières d'un homme comme il faut . entendez-vous ?
Juliette haussa les épaules d'un air incrédule et dédai-
gneux.
— Et puis, ajouta M»*»' Deschamps . c'est un fort joli gar-
çon ; il a i\es yeux noirs longs comme cela , et la vieille
dame allongeait un de ses gros doigts potelés et chargés
de bagues.
— Et ses cheveux ? dit Juliette.
REVUE DE PARIS. 1 \ ',
— Noirs comme ses yeux. Ah! tu auras là un joli mari,
mon bijou !
— Ma. lame Deschamps , est-il fjrand ou petit ?
— Ni l'un ni l'autre ; taille moyenne , très-bien mis et fait
à peindre.
— Tiens, maman, dit Juliette en riant, c'est-il drôle!
voilà justement comme je les aime.
— C'est fort heureux! dit la mère. Croiriez- vous , ma-
dame Deschamps, que celte petite péronnelle ne voulait
pas en entendre parler? Mademoiselle disait que tous les
hommes riches sont bètes !
En ce moment ||*m Deschamps . qui était près de la croi-
sée , fit un Reste de surprise , et s'écria : — Tenez , le voilà
qui passe, là à droite; il va aux bains !
La mère et la fille se précipitèrent à la fois du côté de la
croisée!; mais aussitôt M">e Firmin arrêta Juliette par le
bras : — Ne vous montrez pas comme cela , mademoiselle ■
ne vous montrez pas !
— Oh.'je l'en prie maman, laisse-moi le voir, dit Ju-
liette en se déballant et en frappant du pied avec impa-
tience ; laisse-moi donc , il faut bien que je sache s'il me
plaira !
— Ce n'est pas nécessaire, tenez-vous tranquille; tout
le mouvement que vous vous donnez va vous brouiller le
teint.
— Ah ça , mes amies , reprit Mme Deschamps , je vous dis
adieu, car je n'ai pas le temps de jaser : le jeune homme a
accepté mon dîner; ainsi tenez-vous sous les armes pour
quatre heures précises. De ce pas je vais inviter l'abbé avec
Mme Audriet , et puis aider un peu Françoise à la cuisine. Ce
n'est pas pour vous le reprocher, mais vous me donnez une
fière besogne.
Lorsque la vieille dame fut sortie , M«»« Firmin s'assit dans
l'embrasure de la croisée , et ordonna à Juliette de se pla-
cer devant elle. « Ah ça , ma fille , dit-elle avec gravité , vous
rappelez-vous la leçon que je vous ai faite hier? *
Juliette leva les yeux comme pour chercher; puis, frap-
pant ses mains l'une contre l'autre : —Oui, maman, je
sais... Tu m'as dit de me faire adorer du fils du million-
144 REVUE DE PARIS.
naire , d'être jolie , d'être aimable et de montrer mes talens.
— Sans doute , mademoiselle , c'est le fond de la chose ,
maisjeneme suis pas expliquée si crûment.... En vérité ,
ma fille, vous avez encore lespril si peu formé, queja-'
mais l'on ne croirait que vous avez passé trois ans dans la
capitale.
— Mais , maman , tu te trompes aussi , toi , tu te trompes
toujours quand|tu parles de cela ; c'est trois mois que je sui3
restée à Paris, et j'aurais bien voulu....
— Taisez-vous, mademoiselle, et songez qu'une fille de
votre âge doit répondre oui à tout ce que dit sa mère. Je
t'assure, Juliette, que si tu ne sais pas mieux te conduire ,
je ferai venir Alexandrine , Thérésia ou Naida , pour épouser
le fils du millionnaire !
Cette menace, prononcée d'un ton sévère, effraya telle-
ment la jeune fille, qu'elle se mit à pleurer. Ses larmes eu-
rent le double effet d'attendrir le cœur maternel de M^0 Fir-
min , et de lui faire craindre qu'un chagrin trop vif ne vint
tout-à-coup gâter le teint frais et reposé de sa fille; elle
s'empressa d'essuyer les yeux de Juliette avec un linge
mouillé , afin qu'ils ne devinssent pas rouges. La paix ainsi
rétablie, on s'occupa de la toilette. Cette occupation dura
trois heures , et mit au supplice la pauvre Juliette , dont le
désir deplaireétailloin d'être égal à l'ambition de Mœe Fir-
min. Tiraillée par les mains de sa mère , et presque étouffée
dans son corset, elle murmurait entre ses dents : — Ah'
s'il n'avait pas les yeux noirs, comme je le détesterais !
Enfin, le dernier coup de peigne fut donné , la dernière
épingle attachée , et la jeune fille, raide dans sa robe comme
une poupée habillée de taffetas gommé, reçut Tordre de
marcher bien droite pour la vérification définitive, et de ne
plus s'asseoir jusqu'au dîner, afin de n'être pas chiffonnée.
Heureusement quatre heures sonnèrent bientôt.
Lorsque la mère et la fille entrèrent dans le salon de
Mme Deschamps, où tous les convives se trouvaient déjà
réunis, l'abbé Barbeau et Mne Audriet, qui éîaient gens de
bon appétit , firent un ah ! ah ! de plaisir , et le jeune étran-
ger se leva d'une manière polie, mais sans adresser à Ju-
liette ce regard d'admiration sur lequel Mme Firmin avait
RBVU1 nK l'ARis. 1 \.)
compte pour le débol ; nu contraire , il eut peine à s'empê-
cher de sourire en voyant la révérence cérémonieuse, la
tournure à la fois guindée et importante de la mère , et le
singulier attifnge de la jeune personne, surchargée de coli-
fichets et de rubans de toutes les couleurs. Mme Firmin s'a-
perçut, sans en deviner la cause, que leur entrée n'avait
produit aucun effet ; niais il fallait plus d'un échec pour la
déconcerter. Avec son assurance ordinaire, elle entama la
conversation, en disant à Mme Deschamps : u Mille pardons,
ma chère, si nous arrivons un peu tard , Juliette s'est ou-
bliée à son piano, après avoir terminé un paysage à l'a-
quarelle; nous n'avions plus que dix minutes pour la toi-
lette , à peine si nous avons eu le temps de nous habiller ;
voilà notre excuse. Tout cela fut prononcé d'une voix flûtée
et avec une sorte de grasseyement parisien que M"" Firmin
affectait dans les occasions solennelles. A chaque mensonge
de sa mère, Juliette baissait les yeux et rougissait ; mais il
est difficile de savoir si le trouble qu'elle «'prouvait était dû
tout entier à sa droiture de cœur , car la vue de M. Emile
venait de produire sur elle une impression qui la rendait
encore plus timide qu'à l'ordinaire.
On se mit à table. Mmc Audrict et l'abbé dévoraient ; mais
ce dernier, pendan' qu'il mangeait de son mieux, trouvait
encore le moyen ue regarder tout le monde en dessous.
Mme Deschamps entassait les morceaux sur les assiettes, et
faisait les honneurs de son diner avec un grand luxe de
paroles. Quant au jeune Parisien , il s'ennuyait beaucoup et
trouvait un peu rude le métier d'homme poli en province.
Parlant peu et d'un air distrait , il n'adressait pas même
un coup d'œil à MU* Firmin qui avait élé placée en face de
lui. La pauvre Juliette avait fini par croire , sur la parole
de sa mère , qu'elle plairait infailliblement dès qu'on l'au-
rait vue. La parfaite indifférence de celui dont elle devait
enlever le cœur d'assaut fut pour elle une véritable morti-
fication ; de plus, elle tremblait d'être grondée et punie de
son peu de succès en rentrant à la maison , et cette crainte,
à laquelle se mêlaient d'autres pensées d'une nature vague
et mystérieuse, amena une larme au bord de ses paupières;
clic baissa la tète, et, le moment d'après , soit pour respi-
9 [3
1 46 REVUE DE PARTS.
rer plus à Taise , soit par une inspiration de coquetterie ,
elle se délivra à la fois de son grand chapeau rose et d'une
écharpe de barége ponceau. Cette partie ridicule et désa-
vantageuse de sa toilette ainsi enlevée , Juliette montra un
très-joli visage et tous les charmes d'une fille de dix-sept
ans. Ce petit coup de théâtre, qui attira l'attention des
convives, produisit un léger changement sur la physiono-
mie du jeune étranger ; ses regards, distraits jusque-là,
prirent de temps en temps une direction qui fit battre de
joie le cœur de Mmc Firmin : « Le coup s'est fait attendre,
pensa-t-elle , mais il sera décisif} le fils du millionnaire e^t
à nous ! »
Après avoir vu figurer sur la table quinze plats de des-
sert que Mme Deschamps avait étalés, dans la double inten-
tion de se montrer magnifique etde faire honte à M21' Firmin
de sa proposition de la veille , les convives se levèrent et
passèrent tous dans le jardin , à l'exception de l'abbé, qui
s'esquiva , sous prétexte d'aller dire son bréviaire, et de
Mme Audriet , qui s'endormit. Au bout de quelques minutes .
la maîtresse de la maison laissa la mère et la fille seules
avec le jeune étranger. Grâce à celte absence, qui la ren-
dait maîtresse de la conversation, Mme Firmin eut soin de
glisser au milieu d'un flux de paroles trois informations im-
portantes , à savoir que Juliette était grande musicienne,
qu'elle lisait l'italien aussi couramment que le français, et
qu'elle déclamait les vers comme Mlle Georges. Dans plus
d'une occasion la jeune fille avait reçu , sans trop d'embar-
ras, ces éloges dont sa mère était prodigue; mais cette fois
le rouge lui monta au visage , et elle ressentit une émotion
dont elle ne pouvait se rendre compte. Pour n'en pas enten-
dre davantage , elle s'arrêta seule au milieu d'une allée de-
vant un rosier en fleurs , qu'elle se mit à effeuiller avec
tant de distraction qu'une épine lui entra dans le doigt.
"Elle fit un petit cri , et au môme instant une personne qn
rêverie lavait empêchée d'apercevoir . la prit amicalement
par la taille; c'était Mn1' Deschamps qui revenait tout es-
soufflée , après avoir rais ordre à son ménage : — Ah ça ,
«lit-elle , si tu te piques les doigts, tu ne pourras pas neu*
jouer du forte; et faisant quelques pas vers M Raymond ,
IlEVUB DE PARIS. 1 \"J
qui s'avançait : — Monsieur , vous aimez la musique , 6ans
aucun doute ? Eh bien ! vous allez entendre une virtuose;
la voilà ! — Oh ! je ne sais rien , dit Juliette en baissant les
yeux et en balbutiant comme une pensionnaire. Sa mère
lui pinça le bras avec colère , tout en conservant sa physio-
nomie riante et cérémonieuse. La jeune fille se lut , et d'un
air docile suivit la compagnie jusqu'au salon. — Que vas-lu
nous jouer ? dit Mme Firmin en débarrassant le piano des
chiffons qui l'encombraient ; que vas-lu nous jouer, chère
enfant ? Le choix est assez difficile. Commence toujours par
une fantaisie de Hertz ; tu nous donneras après du Beetho-
ven et du Rossini. Juliette regarda sa mère avec des yeux
effarés, et, toute tremblante, resta debout devant le piano
ouvert. — Allons , dépêchons-nous, dit M«ne Deschamps en
prenant un chat sur ses genoux et sa tapisserie à la main ,
on est prêt à vous entendre. — S'avancant d'un air douce-
reux comme pour aider sa fille à s'arranger sur sa chaise,
M»s ! Firmin lui dit à l'oreille : — Si tu fais la sotie , je te ré-
ponds que demain je fais revenir Naïda. Allons, joue vite et
fort, n'importe quoi.— Ces paroles produisirent sur Juliette
l'effet d'un coup électrique ; elle n'hésita plus, et prome-
nant ses doigts sur les touches du vieux piano, elle en tira
des sons maigres et fêlés ; à peine savait-elle où ses mains
se posaient; la gauche faisait constamment le même accom-
pagnement de batterie, et la droite divaguait au hasard.
Grâce à l'emploi de la pédale , et à tout le mouvement qu'elle
se donnait, la pauvre fille parvint à réaliser le désir de sa
mère, et fit en effet beaucoup de bruit. Pendant ce temps
M"* Firmin battait la mesure du pied et de la tète, Mm« Des-
champs , transportée d'aise , applaudissait , le jeune homme
avait un air glacial, et Juliette pleurait devant son pupitre ,
comprenant, pour la première fois de sa vie, qu'elle était
fort ignorante et qu'on la rendait ridicule.
Lorsque trois accords faux curent terminé ce brillant mor-
ceau de musique , la jeune fille quitta le piano, et , baissant
toujours les yeux , alla s'asseoir à quelque distance , comm«
pour échapper à tous les regards. — Mais pourquoi l'éloi-
gnes-tu, Juliette? dit l'impitoyable M""» Deschamps, tu n'en
es pas quitte t ma fille, il nous faut à présent un peu de dé-
148 HEVUE DE PARIS.
clamalion; n'est-ce pas, monsieur?— L'étranger, qui croyait
dès-lors être au bout de son rôle de complaisance, et cher-
chait des yeux son chapeau, répondit à contre-cœur : — Je
serai charmé si mademoiselleveutbien... — Allons ,mapetite
belle , allons , reprit la bonne dame stimulée parles regards,
les signes, les coups de pied d'encouragement de Mm« Fir-
min , donne-nous une jolie tirade ; le songe d'Athalie , par
exemple, ou la déclaration de Phèdre à Hippolyte, ou bien...
— Non , ma chère , dit Mme Firmin d'un ton pércmptoire,
il faut de la gradation en tout, il faut que Juliette ménage
ses moyens; le passionné et le terrible viendront plus lard.
Commençons par quelque chose de doux et de pastoral.
— Ma foi! ma voisine , vous avez raison; du pastoral,
quelque chose d'amusant , de gai , comme les satires de Boi-
leau. Il y en a une qui me fait toujours rire , et j'en sais deux
vers depuis quarante ans :
Sur un lièvre flanqué de six poulets éliques,
S'élevaient trois lapins
— Nous ne savons rien de Boileau , dit Mme Firmin; c'est
trop froid. Je propose une idylle, une charmante idylle de
Fontenelle :
Sur la fin d'un beau jour , au bord d'une fontaine.
— Ah ! oui, reprit Mme Deschamps. Ismcneet Corilas,}e la
connais aussi , moi , et elle se mit à déclamer :
Mais n'ayons pas d'amour, il est trop dangereux !
— Voilà un joli vers ! ajouta-t-elle; c'est aussi un bon con-
seil pour vous, jeunesgens, et elle fit un éclat de rire qui dura
près d'une minute. Juliette rougissait à faire pitié. M. Ray-
mond, quoiqu'il fût à cent lieues de comprendre ce qu'il y
avait de finesse là dessous . éprouvait un certain embarras;
il souffrait par bonté de cœur du roi absurde qu'on allait
faire jouer devant lui à celte jeune fille timide et modeste;
mais son air froid et son peu d'empressement ne sauvèrent
pas la pauvre enfant; elle récitait déjà le second vers de la
fameuse idylle :
h F. VU F. DE TÀIUS. 149
Coulas sans témoin entretenait Ismène
lorsqu'un joyeux éclat de voix se fit entendre à la porte. Au
même instant, l'abbé Barbeau entra suivi d'une jeune per-
sonne de grande taille, très-brune d'ailleurs, et douanières
fort dégourdies.
A cette vue , Mme Firmin resta pétrifiée ; c'était la grande
Constance, l'éternelle rivale de ses filles, que l'abbé amenait
pour faire niche à sa voisine dont il avait deviné les projets.
Revenue de sa première surprise, Mme Firmin , toujours ha-
bile en ressources, trouva aussitôt un expédient pour con-
treminer la méchanceté de l'abbé. Le jour baissait, et une par-
tie du salon était déjà fort obscure. Par un bonheur inattendu,
la chaise de la mère de Juliette se trouvait placée de ce côté; à
force de politesses , de complimens et d'amitiés apparentes ,
elle eut soin d'attirer son ennemie auprès d'elle , et de la
faire asseoir précisément dans l'endroit le moins éclairé ,
dans un recoin où il était impossible que l'œil d'Emile Ray-
mond pût pénétrer ; alors , se tournant vers Mme Deschamps ,
elle lui dit à l'oreille quelques mots. G race à cette confidence,
l'obscurité s'épaissit de plus en plus, et gagna même tout
l'appartement , sans que la maîtresse de la maison songeât
le moins du monde à faire apporter de la lumière. M. Emile
profita des ténèbres qui enveloppaient la société pour faire une
retraite qu'il méditaitdepuislong temps, et s'esquiver à petit
bruit. A peine eut-il fermé la porte que Mine Firmin proposa
une partie de whist , qui eut lieu en effet , et où elle se mon-
tra extrêmement gaie. — Le soir , en se couchant , elle dit à
sa fille : « Ce diable d'abbé et sa géante ont été bien attra-
pés ! — Et nous aussi, maman, reprit Juliette d'une voix
triste. — Va , tu n'y entends rien , répliqua la mère , le jeune
homme est fou de toi! »
Durant les quinze jours qui suivirent, ïes deux voisines
firent assaut d'adresse et de zèle pour amener une seconde
entrevue; mais tous leurs efforts furent inutiles. M. Ray-
mond, hors les heures de bain et de promenade , se tenait
obstinément renfermé dans sa chambre ; on eût dit qu'il
était sur ses gardes, car toujours il trouvait quelque dé-
9 13.
I ÔO REVUE DB PA.EIS.
faite pour éluder les invitations de son hôtesse : — C'est un
philosophe ! dit un jour la vieille propriétaire. — Non, non ,
ma chère, répondit la mère de famille avec une assurance
qu'elle était loin d'avoir intérieurement , il est amoureux ,
très-amoureux ! N'avez-vous pas vu comme il [regarde en
l'air, dans le jardin, dans la cour et même en pleine rue ?
II a presque toujours les yeux au cie'. — M"»e Deschamps ne
put s'empêcher de rire : — Ah', ma voisine , reprit-elle, vous
n'y êtes pas ; si ce jeune homme va le nez en l'air , ce n'est
pas pour Juliette, ma pauvre madame Firmin ; malheu-
reusement ce n'est pas pour elle , c'est pour ma maison ,
qu'il examine depuis les cheminées jusqu'au pavé ; s'il est
amoureux, c'est de mes mansardes historiées, et je vous
avoue que cette passion ne lui fait aucun tort dans mou
esprit. — Mme Firmin eut peine à contenir un violent accès
d'humeur , et les deux voisines se séparèrent en haussant
les épaules , et en disant l'une de l'autre : Elle est folle ï
Cependant Juliette , contre son habitude, devenait rêveuse
et avait de fréquentes insomnies} le souvenir de l'étranger,
de sa voix douce , de ses grands yeux noirs , lui était resté
au cœur. A force d'y rêver , elle perdit sa gaieté d'enfant ,
et ses belles couleurs disparurent; enfin, depuis ce fatal dî-
ner, c'est le nom qu'elle-même lui donnait, une sorte de
révolution s'était opérée dans son esprit : elle apercevait
sous leur véritable jour la conduite et les projets de sa mère;
elle se promettait de n'y tremper en rien, et même de les
déjouer avec fermeté. Ce n'était qu'avec répugnance qu'elle
se laissait conduire chez Mme Deschamps , bien qu'elle sentit
au fond de son ame un vif désir de revoir cet Emile si froid
pour elle; mais la fierté lui était venue avec l'amour. Quant
à M. Raymond, malgré des charmes extérieurs auxquels il
n'était pas du tout insensible, une petite provinciale aussi
sottement élevée n'avait rien d'assez intéressant pour l'oc-
cuper un seul jour , et le lendemain du diner il ne pensait
pas plus à M,le Firmin qu'à sa mère.
Quoiqu'elle fût sérieusement inquiète , M"' Firmin ne per-
dit pas courage : « Il faut frapper un grand coup, » se dit-
elle un matin, et elle courut chez sa voisine. — Madame Des-
rhamps, je pars «l je vous laisse Juliette; ces lambineru
EEVL'K OE PARIS. 1 i) I
m'assomment j j'ai trois autres filles à pourvoir , et il n'est pa*
juste que je perde tout mon temps avec celle-ci.
— Comment, s'écria Mr"e Deschamps, quelle idée ! je ne
comprends pas ce que vous voulez dire.
— C'est pourtant clair, ma chère amie ; je veux dire que
jevous confie Juliette parce que je vais aller mettre en irain
le mariage de Naida ; voilà un régiment qui arrive à Moulins,
le colonel n'est pas marié , et vous seriez fâchée vous-même
si je perdais cette bonne occasion.
— Mais , madame Firmin , pourquoi me laisser Juliette ?
— Pour qu'elle soit toute la journée , le matin et le soir, à
deux pas de M. Emile Raymond; qu'il puisse la rencontrer
dans la cour, sur l'escalier , au jardin, au jardin surtout , je
vous le recommande ; Je grand air et la verdure font toujours
de l'effet sur le cœur des jeunes gens !... La petite a de beaux
yeux, et je vous réponds qu'avant trois jours
— Me mettre Juliette sur les bras ! interrompit Mra* Des-
champs avec humeur ; ah ça ! mais nous n'avions pas mis
cette clause dans notre marché, dans notre arrangement ,
je veux dire....
La bonne femme s'effrayait de la responsabilité qui allait
peser sur elle , et plus encore du surcroit de dépenses qua
ce nouveau commensal occasionerait dans son ménage.
— Ma chère voisine , lui dit Mme Firmin d'un ton attendri,
après avoir tant fait pour nous , ne reculez pas , je vous en
conjure; il faut que Juliette reste quinze jours ici, c'est in-
dispensable , c'est le sine quu non. Que la noce ait lieu , et
vous aurez
— Allons, dit M,Qe Deschamps, n'en parlons plus, je pren-
drai Juliette.
— Ah! je vousreconnaisbienlà! Tâchez seulement de pous
ser les choses un peu vite , amenez des entrevues, des téte-à-
ttic, chauffez, chauffez!
— Mais si le feu allait trop grand train ?
— Laissez faire.
— Madame Firmin , c'est que les choses peuvent tourner
.1 l'amour, sans tourner au mariage.
— Laissez faire.
— Cependant , si je m'apercevais. ..
152 REVUB DK PARIS.
— Eh ! laissez faire.
— Ma chère amie , je vous préviens que pour l'honneur
de ma maison je dois veiller à ce qu'il ne se passe rien que
de convenable.
— Bien , très-bien , c'est ce que je voulais dire ; adieu ! Je
vais vous envoyer ma fille.
Transportée d'une manière aussi inattendue dans la mai-
son vers laquelle se dirigeaient toutes ses pensées , Juliette
éprouva beaucoup de trouble , et ses résolutions de réserve
et de fierté chancelèrent considérablement. Les heures où
Emile devait entrer, sortir, passer dans la rue, étaient celles
qu'elle choisissait pour broder auprès de la fenêtre, à
demi-cachée derrière le rideau ; par moment elle était ten-
tée de faire remarquer sa présence et de se faire adresser
quelques paroles les plus indifférentes, les plus cérémonieu-
ses; mais un instinct de pudeur et de timidité la retenait.
Trois jours se passèrent sans qu'Emile Raymond se doutât
le moins du monde que la jeune personne avec laquelle il
avait dîné habitât sous le même toit que lui ; et chaque jour
Mme Deschamps reçut régulièrement une lettre dont la sub-
stance était : « Où en sont les choses ; le jeune homme s'est-
il déclaré ?» A la lecture de la dernière la bonne dame
secoua la tête d'un air qui voulait dire : Si cela continue ,
adieu le cadeau de noces ; et ce ne fut pas en vain que cette
pensée lui trotta par la tête durant une partie de la nuit.
Quoique son esprit fût d'ordinaire peu inventif, elle imagina
un stratagème , et le lendemain matin , épiant le moment
où son jeune locataire entrait dans le jardin un livre sous
le bras : « Juliette , dit-elle , va-l'en tout de suite me cueil-
lir un gros bouquet de persil. « Sans défiance du piége
qu'on lui tendait , la jeune fille appela le petit chat dont les
tours interrompaient souvent ses rêveries, et courut avec
lui d'un seul trait jusqu'au bout du jardin. Dès qu'elle eut
pris sa course , Mmc Deschamps monta de toute la vitesse de
ses jambes au haut d'une des tourelles qui flanquaient la fa-
çade de *a maison , et d'où la vue s'étendait très-loin : elle
tenait à la main une lorgnette d'Opéra que lui avait laissée
en souvenir un baron allemand dont elle citait souvent la
politesse et le savoir-vivre. Parvenue , non sans fatigue . à
RF.VUK DR PARIS.
15*
ce qu'elle appelait son belvédère , elle s'installa devant une
petite fenêtre quidonnait sur le jardin; la lorgnette futdirigée
de ce côté par la vieille dame , dans une double intention :
celle de voir si, comme elle le disait elle-même , le feu pren-
drait aux étoupes , et si cette explosion tant désirée n'amè-
nerait rien de contraire à l'honneur de sa maison.
Le temps était superbe , le soleil à moitié caché, l'éclat
des fleurs, leur parfum, le chant des oiseaux , tout ce qui
fait le charme d'une bellematinée se réunissait pour animer
la jeune fille et lui donner une sorte de vertige de plaisir et
de bien être ; son arae éprouvait le besoin de se répandre
en mouvemens de joie et de gaieté; elle souriait au ciel, aux
fleurs , à la verdure ; elle se sentait libre et heureuse comme
les papillons qu'elle suivait de l'œil dans les mille détours
de leur vol capricieux; le petit chat faisait autour d'elle les
gambades les plus joyeuses , s'élancant après les grosses
mouches qui bourdonnaient le long des plates-bandes , ou
se mettant en arrêt devant chaque oiseau qu'il voyait sau-
tiller en picotant sur le sable des allées. Celle folle joie du
gracieux animal fut encore un stimulant pour Juliette ; elle
allait et venait à travers le jardin, courant toujours et ne pen-
sant déjà plus au persil qu'elle devait cueillir. Plusieurs fois
elle passa et repassa devant un cabinet de verdure où
M. Raymond venait de s'asseoir. Au bruit d'un pas vif et lé-
ger, il leva les yeux de dessus son livre, et reconnut, non sans
un peu de surprise, dans cette jolie enfant qui voltigeait au-
tour de lui , la petite provinciale qui lui avait paru si gau-
che ; oui , c'était bien la même jeune fille, mais embellie
par la liberté dont elle jouissait en ce moment, embellie par
l'absence d'apprêt et de mauvais goût dans sa toilette , par
sa simple robe de percale et ses cheveux relevés sans bou-
cles sur le sommet de la tête. Emile la suivait des yeux avec
un extrême plaisir et sans faire un seul mouvement, de
crainte de l'effaroucher par sa présence. Il la vit au plus
fort de ses courses folâtres s'arrêter subitement , prendre
un air pensif et se diriger vers un banc de gazon qui tou-
chait au treillis garni de branches de vigne et de clématite
sous lequel il était placé. Elle s'assit et baissa la tête sur sa
poitrine qui semblait agitée , tandis que le bout de son pied
15 i REVUB DE PARIS.
traçait sur le sable quelques caractères confus. Bientôt cette
distraction rêveuse prit tous les caractères de la tristesse .
et des larmes, quelle essuyait à mesure , coulèrent une à
une sur ses joues. Intéressé par ce spectacle , et cherchant à
deviner ce qui se passait alors dans ce cœur déjeune fille ,
saisi d'un chagrin si vif au milieu des élans d'une joie pres-
que enfantine , l'étranger devint pensif à son tour , et laissa
tomber par megarde le livre qu'il tenait à la main. Ce bruit
fit tressaillir Juliette, elle tourna la tête brusquement , et
ce ne fut pas sans frayeur qu'elle aperçut à travers le treil-
lage les yeux noirs d'Emile Raymond. Se voyant découvert,
le jeune homme s'avança vers elleet lui dit d'une voix douce :
— Je vous ai fait peur , mademoiselle ?
— Oui, monsieur, répondit Juliette sans se déranger,
quoiqu'elle eût l'intention de faire un mouvement pour quit-
ter sa place ; oui , vous m'avez fait bien peur, car je ne vous
croyais pas là.
— Y a -t- il long-temps que vous êtes ici , reprit Emile dans
le dessein de la rassurer , je ne vous ai aperçue qu'à l'in-
stant même?
Cette question dissipa en partie l'embarras de Juliette ,
car elle pensa que M. Raymond ne l'avait pas vue pleurer.
— Vous êtes venue de bien bonne heure faire une visite à
M'ne Deschamps , ajouta celui-ci après un moment de silence
durant lequel il prit place sur le banc.
— Ce n'est pas une visite , monsieur ; je demeure ici depuis
trois jours.
— Vraiment? que je suis fâche de ne pas l'avoirsu plus tôt.
Celte simple phrase fit briller de plaisir les yeux de la
jeune fille; mais une expression de dépit parut sur son vi-
sage lorsque Emile eut ajouté : — Vous n'avez donc pas
Joué du piano ? à vous entendre j'aurais pu deviner que c'é-
tait vous.
— Ah ! monsieur, pourquoi vous moquer de moi? dit Ju-
liette avec un accent triste et doux; ce n'est pas bien de vol
tre part , je vous croyais un si bon cœur!
— Me moquer de vous , mademoiselle , dit Emile de plut
en plus intéressé par cette naïveté d'enfant , oh ! je ne me le
pardonnerais pas !
RTVUK Dl PAT.IS. ) 55
Et cependant vous le faites bien réelleneol, car ce n'est n.i«
«ans iniention que vousparlezde cevilain piano; si au moin,,
en vous apercevant de mon ignorance , vous aviez pu devi-
ner combien je souffrais... Combien il m'en a coûté d'obéir
aux ordres de maman !
— En vérité, mademoiselle , je suis touché, vivement tou-
ché de la peiue que je vous ai faite.
— A la bonne heure, répondit Juliette , je vous crois h
présent , et je vous trouve bien bon ; mais dites vrai , n'est-
ce pas que ma musique et mes vers vous ont* bien diverti à
mes dépens ?
— Ne croyez pas cela , ne le croyez pas.
— Si , je le crois et j'y pense toujours , car j'en ai été dé-
solée ; je craignais tant de vous avoir déplu !
L'aveu que renfermaient ces paroles ne fut pas perdu pour
celui à qui elles étaient adressées ; quant à la jeune fille, elle
n'avait aucune conscience de l'interprétation qu'on pouvait
donner aux mots qui venaient de lui échapper. En ce mo-
mentané guêpe de la plus grosse espèce se mit à tourner
en bourdonnant autour des deux interlocuteurs , allant plu-
sieurs fois de l'un à l'autre comme pour choisir avec réfle-
xion la tête sur laquelle elle voulait se poser. Emile se leva
aussitôt, et battant l'air avec son mouchoir, il força Tin-
secte à s'éloigner ; mais ce ne fut que pour un instant. La
guêpe revint à la charge, montrant cette fois une prédilec-
tion particulière pour le visage de la jeune fille qu'elle en-
tourait de cercles qui allaient se rétrécissant déplus en plus.
M. Raymond reprit son mouchoir , poursuivit de nouveau
la guêpe jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue et revint s'as-
seoir sur le banc : — C'est une chose incroyable , dit-il , quo
l'acharnement de ce maudit insecte. — Oui , répondit Ju-
liette ; mais une chose encore plus singulière , c'est qu'il y
a des idées qui sont comme cela ; plus on veut les chasser ,
plus elles reviennent. —Emile trouva de la grâce dans ce
propos ; il sourit et reprit la conversation sur un ton plus
élevé. Le soin qu'il eut de mettre tout ce qu'il disait à la por-
tée de son interlocutrice rendit à la jeune fille sa liberté*
d'esprit et son enjouement naturel. Animée par le plaisir
qu'elle trouvait à cet entretien, elle en devenait plasjolit,
156 REVUE DE PARIS.
et à travers son ingénuité M. Raymond découvrait, avec un
intérêt toujours croissant, qu'elle ne manquait ni d'intelli-
gence ni de finesse : k Quelques leçons, disait-il en lui-même,
et l'on ferait d'elle une femme charmante. »
L'attention plus vive des deux côtes favorisa une nouvelle
attaque de la guêpe qui , suivant l'obstination naturelle à
son espèce, n'avait fait qu'une retraite simulée , et. chan-
geant de tactique , au lieu de perdre le temps à tournoyer ,
s'abattit sur une des mains de Juliette et la piqua de ma-
nière à lui arracher un cri. Hors de lui en la voyant toute
pâle de la souffrance qu'elle éprouvait , M. Raymond saisit
sa main déjà enflée , et, après d'inutiles efforts pour en faire
sortir l'aiguillon , la porta à ses lèvres sans intention bien
précise, par un mouvement dont il ne fut pas maître. En ce
moment , Mm(> Deschamps qui, du haut de l'observatoire où
elle était placée en vedette . avait suivi d'un œil satisfait la
scène que nous venons de décrire , trouva que l'intimité des
jeunes gens faisait des progrèsbeaucoup trop rapides et qu'il
y avait péril pour l'honneur de sa maison. Son attention
redoubla, et la lorgnette fut braquée avec autant de fixité
que le télescope d'un astronome ; mais ce qu'elle avait pris,
grâce à la distance ,pour un baiser des plus tendres , ne fut
suivi d'aucun fait remarquable. Elle vit Juliette faire quel-
ques pas accompagnée de M. Emile , puis sortir seule du
jardin et se diriger vers le salon : « Ah ! voilà qui va bien, »
se dit-elle complètement rassurée, et elle descendit aussi
vite qu'elle put.
Huit ou dix jours après cet événement, la bonne dame
écrivit la lettre suivante :
« Ma chère madame Firmin , mes occupations m'ont privée
jusqu'à présent du plaisir de répondre à vos lettres , non af-
franchies , soit dit en passant; je suis charmoe d'avoir à
vous apprendre que depuis un certain jour où j'envoyai Ju-
liette cueillir du persil au jardin , le jeune homme s'est épris
d'elle si bien que je commence à trouver un peu rude la
garde de cette petite ; je suis continuellement aux aguets , et
ce qui me chicane surtout , c'est que la déclaration n^a pas
encore eu lieu. Tous les soirs je questionne là-dessus votre
Juliette, qui me répond que M. Emile n'y songe guère , qu'il
RI VUF. DP. PARIS. 15/
n'a pour elle que de l'amitié et que cela suffit à son cœur.
Venez donc , ma chère amie , metlre fin à toutes ces sornet-
tes et me décharger de ma responsabilité. Je ne puis faire
deux métiers à la fois , soigner ma maison et .sur\ ciller une
jeune fille; c'est très-sérieusement que je vous le dis. Vous
trouverez M. Raymond si bien installé auprès de la petite ,
qu'on le croirait son frère ou son mari ; cependant je puis
vous certifier que tout se passe entre eux convenablement ;
il y a des œillades et des sourires d'intelligence , mais comme
je suis toujours là , il n'y aura pas autre chose, jusqu'à votre
retour, surtout s'il a lieu prochainement.
d J'ai encore à vous dire que Juliette néglige son forte
pour l'italien qu'elle apprend avec M. Emile. Toute la jour-
née je n'entends plus que des Amo, des Ama, et d'autres
baragouinages. Ce qui me fâche pour le moins autant, c'est
qu'au lieu de lui faire réciter de beaux vers d'un auteur
connu, le jeune homme passe trois ou qualres heures à lui
lire les poésies d'un certain Lamartine.
• Adieu , ma chère madame Firmin ; je suis , en attendant
le plaisir de vous revoir,
» Votre affectionnée
» Amable Deschamps , née Cotikeac. »
La réponse ne se fit pas attendre :
« Ma chère amie,
» J'avais prévu que les choses tourneraient aussi bien que
vous me l'annoncez , et cependant je m'en réjouis comme
d'une surprise. Malgré votre conseil, je ne partirai pas en-
core ; il faut laisser au jeune homme le temps de s'engager
tout à-fait. D'ailleurs, nous n'avons rien à craindre de Ju-
liette ; je lui ai donné, à elle et à ses sœurs, des principes de
vertu trop solides; vous pouvez donc, sans inconvénient,
vous relâcher de votre surveillance et laisser nos jeunes gens
seuls , afin de leur donner du courage et d'accélérer la mar-
che de cette affaire.
9 14
158 REVUE UE PARIS.
» Je suis dans une bonne veine , tout me réussit; le ma-
riage de ma Naïda est aussi en très-bon train. Au dernier bal,
le colonel a dansé trois contre-danses avec elle ; de plus ,
ma chère , il lui a serré la main et répété au moins dix fois
qu'elle était charmante. En sortant du bal, il lui a attaché
«es soques , et, malgré nos refus, a voulu, à toute force, lui
donner le bras jusqu'à la maison. Adieu , ma chère voisine ,
embrassez pour moi Juliette : j'ai déjà annoncé, mais en
confidence , son mariage avec le fils d'un millionnaire.
» Votre sincère amie,
» LÉOÎÎTIXE FrRMt!C. •
Cette lettre parut à Mme Deschamps fort peu satisfaisante ;
cependant une pensée la détermina à prendre les choses en
patience. «Plus l'affaire traînera, se dit-elle, plus long-
temps je garderai le jeune homme, et six francs par jour
valent bien un peu de tracas. « Celte puissante considéra-
tion l'emporta sur toutes les autres , et la vieille dame se ré-
signa , non sans un certain effroi , à courir toutes les chan-
ces de son rôle.
L'intimité dont Mmc Deschamps avait tracé le tableau à
sa manière et que , suivant ses nouvelles instructions . elle
favorisa dès-lors par de fréquentes absences, ne provenait
pas tout-à-fait de la même source pour les deux personnes
qui, sous cette inspeciion quasi maternelle, y consacraient
la plus grande partie de leur journée. Du côté de la jeune
fille , c'était un premier amour naïf, exalté , absolu ; de l'au-
tre, il n'y avait guère que cet attrait de douce camaraderie
dont la puissance est grande sur les hommes que des goûts
sérieux tiennent éloignés du momie . mais qui . peu constant
et peu exclusif, conduit rarement au mariage. 11 n'avait pas
fallu à M. Raymond plus de huit jours d'expérience pour
qu'il trouvât parfaitement insipide la société des eaux de
Bourbon , et prit la résolution formelle de ne plus voir que
la campagne et ses livres. Cette résolution , fermement c
cutée jusqu'au jour de la rencontre au jardin , n'avait pu
tenir après la découverte si piquante et si pleine d'intérêt
HRVUK DK PARU. J St>
d'un naturel de jeune fille gracieux, délicat et inculte,
comme une fleur sauvage. L'idée d'employer chaque jour
quelques heures au développement de cette intelligence
comprimée par l'éducation provinciale , cette idée où se mê-
lait d'une manière confuse , à l'entraînement irrésistible
qu'exercent la jeunesse et la beauté, quelque chose de fra-
ternel et même de préceptoral , fut la première base d'une
liaison que l'habitude resserra de plus en plus, et qui in-
sensiblement prit un caractère de tendresse. Les leçons f
données avec inspiration et écoulées avec un respect reli-
gieux, eurent un succès étonnant. Tout un monde d'idées
nouvelles s'ouvrit pour la jeune fille , et M. Raymond éprou-
vait toutes les joies d'un auteur devant son ouvrage. Ce-
pendant il y avait de grandes chances pour qu'au terme de-
là saison des eaux il se remit en roule, n'emportant du
Bourbon qu'un serrement de cœur et un souvenir bientôt
effacé par de nouvelles impressions, si quelque incident
fortuit, une de ces mille péripéties qui arrivent à point
nommé pour transformer en engagement effectif un amour
do contemplation , ne venait au secours de la passion un peu
aventureuse dont la pauvre Juliette s'était éprise. C'est ce
qui arriva en effet, et dans une seule soirée, l'affection
calme du frère pour la sœur, l'affection grave du mailre
pour l'élève , prit toul-à-coup ce degré de vivacité qui était
le terme des espérances et de l'ambition de Mme Firmin.
Le comité de baigneurs , habitués du casino , qui exerçait
bénévolement l'intendance des menus plaisirs de la colonie
étrangère, fil colporter dans toutes les maisons de la ville
une liste de souscription pour un bal. Emile , tout en assu-
rant qu'il ne dansait jamais , que le monde l'ennuyait , et
que par conséquent il n'irait pas à cette réunion , s'inscrivit
comme souscripteur , ce qui parut à son hôtesse une mar-
que de prodigalité tout à-fait significative j quanta Juliette
elle reçut avec une froideur peu commune à son âge l'invi-
tation qui lui fut adressée. « Puisqu'il ne danse jamais, je
n'aime plus la danse , » se dit-elle avec résolution et de la
meilleure foi du monde. Mais quand le jour du bal fut arrive,
l'esprit de jeune fille se réveilla chez elle comme en surs.uit,
et elle déploya tout ce qu'elle avait d'adresse féminine pour
160 REVUE DE PARIS.
déterminer Mme Deschamps à l'y conduire ; la chose était
difficile , et cependant Juliette y réussit. Alors faisant , non
sans émotion , une autre tentative : — Est-il bien décidé que
vous ne dansez plus , dit-elle à M. Raymond j est-ce un vœu
que vous avez fait?
— Un vœu , répondit-il , mon Dieu non , c'est tout sim-
plement
— Ah ! si ce n'est que cela , interrompit la jeune 611e , ve-
nez ce soir au bal par amitié pour moi.
Emile aurait mieux aimé que cette idée ne fût pas venue à
la personne dont il dépendait déjà plus qu'il ne se l'avouait
à lui-même , il eût préféré de beaucoup une de leurs soirées
tête à tête. Mais après un moment d indécision et toute
d'humeur , il céda et promit d'être prêt à huit heures pré-
cises.
Durant toute la journée, MUe Firmin fut d'une joie folle ,
riant , chantant et mêlant ces accès de gaieté à ses prépara-
tifs de toilette. Après une grande délibération avec elle-même,
délibération où , grâce à l'absence de sa mère , l'instinct du
beau goût l'emporta, elle choisit une parure très-simple. En
l'apprêtant, elle disait tout bas avec un sourire : « Oh ! pour
le coup , je lui plairai ! ■» L'heure de la toilette arriva , et ,
malgré son innocence , Juliette y mit tous les raffinemens
d'une coquetterie consommée; elle essaya dix manières d'ar-
ranger ses cheveux qui étaient remarquablement beaux , et
de draper autour de ses blanches épaules les plis de sa robe
de mousseline ; enfin un dernier coup d'oeil à sa glace lui
ayant appris qu'elle avait tiré le meilleur parti possible de
ses avantages personnels , elle se rendit , agitée de plaisir
et d'impatience , dans le salon de Mrae Deschamps, pour y
attendre ceiui dont un seul regard devait la payer de tant
de soins.
Après un quart d'heure d'espérance , la porte s'ouvrit, et
M. Raymond parut , mais beaucoup plus pâle que d'habi-
tude, et dans son négligé du matin. — Mon Dieu , mon-
sieur , s'écria Juliette , qu'avez-vous ? ne venez-vous pas au
bal?
— Non, je suis contraint d'y renoncer, répondit Emile
eu s'asseyant . j'ai une violente migraine , et je viens vous
EEVtTE DK PAHIS. \Q{
prier de ra'excuser. — Par un mouvement dont elle ne fut
pas maîtresse . Juliette posa sa main sur le front du jeun©
homme et s'écria : — Comme vous êtes brûlant ! ah ! vous
souffrez plus qtie vous ne dites !
Cette action , accompagnée d'un regard où se peignait la
sympathie la plus vive . causa à celui qui en était l'objet une
soudaine émoiion; le cœur lui battit avec force, pendant
qu'il attachait ses yeux sur cette gracieuse figure de femme
penchée vers lui avec l'expression de la confiance et du dé-
vouement.
Mais vous ne répondez pas , reprit Juliette, est-ce que
vous êtes plus mal? Et elle pressait toujours sur le front
d'Emile sa main que l'inquiétude rendait tremblante.
-Cela ne sera rien, répondit-il d'un ton qu'il s'efforçait
de rendre calme, tandis qu'une foule d'idées s'agitaient
tumultueusement dans son esprit, idées de peine dans l'iso-
lement, et de bonheur à deux ; idées de souffrances adoucies
et de chagrins partagés ;-cela ne sera rien , allez ce soir
au bal , et
—Au bal , interrompit Juliette en retirant vivement sa
main , au bal ! croyez-vous que le souvenir de votre souf-
france n'y viendrait pas avec moi, ou que je pourrais danser
en me disant : Il est malade ? Non, non, monsieur Emile, je
n'ai ni si mauvais cœur , ni si peu d'amitié pour vous !
-Vous m'aimez donc? s'écria Emile dans une sorte de
transport.
Lajeune fille ouvrit avec étonnement ses deux grands yeux
mouillés de larmes, et répondit d'un ton de reproche : -
Comment, vous ne le saviez pas?
Ces paroles qui n'étaient que l'expression irréfléchie
d une affection aussi pure que tendre , prirent un sens bien
différent des qu'elles arrivèrent à l'oreille d'un homme na-
turellement passionné et déjà troublé au dernier point par
les circonstances de ce téte-à-téte inattendu. Saisi d'une
sorte de vertige et précipitant une déclaration qui était dans
son cœur, mais qui aurait pu y dormir long-temps encore .
il prit entre ses mains les deux mains de la jeune fille , et
les serrant avec vivacité pendant que ses yeux répondaient
par un regard de feu à des regards pleins de candeur et
9 U.
)Q3 REVUE DE PAT.IS.
d'innocence :— Ma Juliette, s'écria-t-il hors de lui, ma bien-
aimée, ma femme!.... La jeune fille pâlit lout-à-coup et fit
un effort pour se dégager; mais Emile la retint , et répéta
d'un ton plus accentué :-Oui , ma femme ! est-ce que vous
uc voulez pas être à moi pour toujours ?
—Laissez-moi, dit Juliette de plus en plus troublée, et si
tremblante que ses genoux fléchissaient , laissez-moi ;— et
elle alla se jeter sur un fauteuil à l'autre bout du salon.
Ce nom de femme avait retenti dans son ame comme une
accusation; il venait de lui révéler le mystère de ses propres
sentimens, mystère que son heureuse inexpérience de la vie
lui avait dérobé jusque-là. En comprenant son cœur et celui
d'Emile, elle rougissait et s'effrayait à la fois de ce qu'elle
avait dit et de ce qu'elle avait éprouvé. Quant à Raymond ,
il ne conservait pas assez de présence d'esprit pour se faire
une idée bien exacte de ce qui se passait alors dans le cœur
de Juliette; tout ce qu'il vit, c'est qu'elle séloignait de lui ,
et qu'elle semblait le repousser par un caprice inexplicable.
—Je me suis trompé , dit-il d'une voix altérée par la sur-
prise et le dépit , je me suis trompé.
Juliette gardait le silence et demeurait les yeux baissés,
effeuillant,' avec une sorte de tremblement nerveux , uu
bouquet de fleurs qu'elle tenait à la main ; lorsque Emile,
touchant son front comme s'il eût éprouvé un redoublement
de souffrances, dit : «Tout à l'heure , quand je me croynx
heureux, je ne sentais plus mon mal. » A peine ces paroles
eurent-elles frappé l'oreille de la jeune fille quelle se leva ,
et , d'un pas ferme , alla s'asseoir près d'Emile en disant :
—Pardonnez-moi la peine que je viens de vous faire. Ce
n'est pas mon cœur qui est resté muet. J'étais si éionm
confuse!.... Que dois-je vous dire pour que vous soyez en-
core heureux?
—Dites-moi, Juliette, que je n'ai point fait un rêve, .i
que vous serez ma femme , si votre mère y consent !
La jeune fille répondit quelques mots sans suite mêles di
sourires et de larmes , et cacha dans ses mains son joli vi-
sage. En ce moment , l'un de ceux pour lesquels on donne-
rait des années de vie, la porte s'ouvrit brusquement, t[
U"- rvschamps parut on grandi toilette avec une robe de
BF.VUF. DE PA1US.
)G,i
taffeta9 puce et un bonnet à dentelles surmonté d'énormes
pavot! : — Ah ça ! dit-elle en jetant sur les jeunes gens un
regard scrutateur, où on sommes-nous? est-on prêt pour
le bal? — Furieux d'une si sotte interruption , Emile ne ré-
pondit pas un mot, mais Juliette s'écria vivement : — Kous
n'irons pas au bal !
— Ah ! par exemple , voilà un singulier caprice. Et pour-
quoi donc, ma petite, vous êtes-vous faite si belle ce soir?
— Ce sera pour moi, dit Emile, pour moi seul , n'est et
pas , Juliette?
A cette allocution familière , M°»e Deschamps fixa de
grands yeux la jeune fille qui , sans paraître embarrassée ,
répondit :— Oui , oh oui ! pour vous seul ! en m'habillant f
je n'ai pas eu d'autre idée. Mais tenez , regardez-moi en-
core, ajouta-t-elle en se plaçant debout devant Emile de
manière à ce qu'il put embrasser d'un seul coup d'œil tout
l'ensemble de sa toilette , D'est-ce pas , je suis bien mi^e
aujourd'hui ? »
Le regard qui répondit à ces paroles fit rougir la jeune
fille , car elle s'aperçut aussitôt qu'elle avait les bras nus et
les épaules découvertes. Elle se relira toute confuse derrière
la taille volumineuse et l'énorme bonnet de Mmc Deschamps,
tandis que M. Raymond souriait en baissant les yeux.
— Mais, mais, dit Mme Deschamps affectant un ton rigide
pour conserver jusqu'au bout le décorum, qu'est-ce que cela
signifie, mademoiselle?
— Ce que cela signifie ? reprit Juliette d'un air tout à la
fois naïf cl décidé , cela veut dire que nous nous aimons tous
deux, monsieur et moi, et que déjà il m'appelle sa femme.
— A la bonne heure, dit Mrae Deschamps donnant à sa voix
cl à toute sa contenance une gravité matronale ; à la bonne
heure , ce mot est d'un honnête homme : vous avez des m<
honorables, monsieur, je n'ai rien à dire.
Mais la vieille dame eut à peine débile celle dernière
phrase de son rôle, que laissanl déborder la joie qui lui rem-
plissait le cœur , à la vue d'un si beau succès , elle se mit à
fredonner, en sautillant :
Ira ,la, la , la , u quand la noce?
1(H
KKVL'E I>E PARIS.
Et complétant pour elle seule cette agréable improvisa -
tion elle ajouta dans sa pensée :
A quand la noce et mon cadeau ?
— Voyons , dit-elle en s'arrêtant tout essoufflée . parlons
raison : monsieur a-t-il fixé l'époque de la célébration?
— Si j'ai le bonheur d'obtenir le consentement de Mme Fir-
min, répondit Emile, j'espère Mais sa joyeuse hôtesse
l'interrompit par un éclat de rire dont il ne comprit nulle-
ment Tà-propos : — Oh ! pour cela . dit-elle riant toujoHrs ,
je n'ai pas d'inquiétudes : la chère voisine sait qui vous êtes;
elle sait que »
Ce fut le tour de Juliette d'interrompre , car le ronge lui
montait au visage, et sa délicatesse s'effarouchait des indis-
crétions de Mme Deschamps : — Mon Dieu , madame, cria-
t-elle, voilà Griffon qui mange vos gants!
— Au chat ! au chat ! dit Mme Deschamps en donnant sur le
piano un grand coup de mouchoir ; puis , revenant au pre-
mier sujet de la conversation : — Et le bal? dit-elle ; voilà
neuf heures qui sonnent , je ne veux pas perdre mes frais de
toilette !
— Pour moi , dit Juliette , je perds les miens avec plaisir.
Mme Deschamps, restons ici , nous ferons du thé pour ce pau-
vre M. Emile.
Le lendemain du jour qu'avait terminé cette soirée déci-
sive, M. Raymond vint dans la matinée saluer Juliette, et
lui communiquer une lettre qu'il voulait adresser à M"1' Fir-
min : — Lisez ! dit-il , je vous en prie ; ce que j'ai à vous of-
frir est bien peu de chose. Si j'avais le monde, je le donne-
rais
— Voilà ce qui s'appelle parler! s'écria Mme Deschamps;
voili'i Mais Juliette se hâta de l'interrompre par des pa-
roles sans suite , et , prenant le papier qu'Emile lui présen-
tait : — Je ne lirai pas cette lettre ; mais, si vous le permet-
tez .j'écrirai au bas quelques lignes. — M.Raymond sortit
aussitôt pour lui en laisser le loisir.
— Quel honnête jeune homme ! dit M"0 Deschamps en le
voyant s'éloigner ; la fortune ne le rend pas plus fier. Allons,
REVUE DE PARIS. 105
ma petite Juliette , donne-moi un peu ce papier pour voir ce
qu'il chante.... — Comme elle achevait ces mots , la porte
«'ouvrit avec fracas, et Mm Firmin parut, la figure altérée
par une émotion qui ressemblait fort à la colère. Juliette fit
un cri de surprise , et courut se jeter au cou de sa mère.
— Ma bonne maman , dit-elle , ma chère maman ! que tu
arrives à propos! Si tu savais!.... Ah ! que je suis heureuse!
Au lieu de répondre à ces tendresses, M»' Firmin repoussa
rudement sa fille, et dit d'un ton aigre : — Oui , j'arrive
fort à propos. Allons, mademoiselle, suivez-moi, et ren-
trons chez nous !
— Mais un moment , ma chère voisine , dit Mme Deschamps
tout effarée, qu'avez-vous donc, et qu'est-ce que cela veut
dire ?
— Je n'ai pas de temps à perdre en explications, madame
Deschamps ; j'ordonne à mademoiselle de me suivre , et cela
suffit , je pense, pour qu'on m'obéisse!
— Voilà qui est incroyable ! reprit la vieille dame ; voilà
de belles façons d'agir ! mais je suis sans rancune , et je ne
veux pas tarder une minute à vous apprendre la bonne nou-
velle : notre jeune homme s'est enfin déclaré, ma voisine • il
n'attend que vous pour épouser votre fille.
— Épouser ma fille ! dit M™e Firmin avec un redouble-
ment de mauvaise humeur ; il a compté sans son hôte ; qu'il
aille chercher une femme ailleurs... Allons, Juliette, votre
chapeau et votre châle.
Aux dernières paroles de sa mère, la jeune fille s'était
jetée sur une chaise, pâle et agitée d'un tremblement con-
vulsif.
— Ahçà! voisine, dit M»» Deschamps dont la surprise
était devenue de la stupéfaction , qu'avez-vous à dire à pré-
sent contre ce mariage que vous avez tant souhaité, pour le-
quel vous auriez laissé faire?... Suffit... Diable, vous êtes
maintenant bien difficile ! mépriser le fils d'un millionnaire!
— Le fils d'un millionnaire ! répéta Mme Firmin presque
suffoquée par la colère... Voisine, vous me le paierez...
— Quoi... Mais... c'est un peu fort... en vérité... La pau-
vre M«n« Deschamps ne put que balbutier des paroles sans
suite; il lui fut imposs ible de compléter une seule phrase.
168 REVUE DE PARIS.
— Oui , madame, vous me le paierez î C'est un tour in-
fâme que vous m'avez joué. Tromper une mère de famille,
prendre contre elle le parti d'un petit saute-ruisseau, d'un...
Allons, Juliette, pas de pâmoison. Voyez-vous , je ne suis
pas en humeur de les souffrir... Votre chapeau !...
— Moi, je vous ai trompée , madame Firmin , dit la vieille
propriétaire en levant les mains comme pour attester son
innocence, je vous aitrompée! Un saute-ruisseau!... Voisine,
voisine , vous êtes une ingrate! vous m'avez mis sur les bras
la garde de votre fille , un diner et des ports de lettres , et
vous venez me chercher querelle pour vous dispenser de
rendre... Je connais vos rubriques; mais cela n'ira pas
comme vous croyez ; j'en appellerai à toute la ville , je dirai
â tout le monde votre belle conduite !
— Et moi la vôtre , madame Deschamps. Abuser de la cor-
fiancé que j'avais en vous pour précipiter une jeune personne
dans un abîme de séduction ! Fi donc ! vous devriez mourir
de honte!
— Mourir de honte , moi ! c'est plutôt vous , madame Fir-
min, vous qui jetez vos filles à la tête du premier venu... Fi
vous-même ! Ah ! ah ! vous croyez qu'on pourra me dire que
je ne suis pas une honnête femme, et insulter ma maisoa
t»ans que je me venge!...
— Je me moque de vos menaces , de votre maison et de
vous, madame. Encore une fois, vous m'avez trompée, vous
avez vendu ma fille!...
— Vendu votre fille, moi ! moi qui l'ai surveillée jour et
nuit, pour qu'elle ne devint pas victime de vos manigances ?..
Ah ! c'est trop fort ! Si vous ne vous rétractez pas , je vais
crier , appeler les voisins , la garde, et l'on verra...
En parlant ainsi, Mme Deschamps, debout et le visage en-
flammé , témoignait son indignation par les gestes les plus
énergiques. 11 est rare qu'une personne en colère ne se calme
pas tout-â-coup, à l'instant où son antagoniste, quittant la
défensive, commence à montrer à son tour des symptômes
d'emportement. Dès que M "Firmin eut vu sa voisine au
comble de rirritation, elle retrouva du sang-froid , et , s'as-
«eyant près de Juliette qui offrait l'aspect d'une véritable
douleur, clic reprit la parole d'un tonradouci et tant soit peu
RFVTJB DE PARTS. ](>7
solennel : — Madame Deschamps, dit-elle, un dernier mot;
le personnage donlil s'agit n'est point fils d'un millionnaire,
et vous le saviez ?
— Non, foi d'honnête femme, répondit la propriétaire;
mais qu'il soit fils de qui il voudra, moi, je suis honnête; je
le suis, entendez-vous ?
— Mais, maman , dit Juliette en essuyant ses larmes, c'est
toi qui t'es trompée , c'est toi qui as annoncé que le père de
M. Emile était un banquier millionnaire; et quand cela ne
serait pas , à qui la faute ! a-t-il pris un faux nom?
— Taisez-vous, péronnelle , on ne vous a pas priée de dire
votre avis!
— Mais sa demande est assez raisonnable, reprit Mm«' Des-
champs un peu soulagée par cette diversion ; est-ce que le
jeune homme ne s'appelle pas Raymond?
— Qu'il s'appelle Lucifer, répliqua Mme Firmin, si cela vous
plait; ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas un homme
de banque. Vous le saviez, madame Deschamps, vous l'aviez
deviné, il n'y a pas de doute, en voyant comme il se pâmait
d'aise devant toutes lesvieilleriesde votre maison : votre de-
voir était de m'en instruire. Mais non; pour conserver quel-
quesjours de plus un locataire à 6 francs, vous avez favorisé
les cn'.revues d'un mauvais sujet avec ma fille, vous avez
laissé à ces deux jeunes gens une liberté illimitée, inconve-
nante,contraire à mes principes.. .
— C'est une horreur ! c'est une horreur ! s'écria Mme Des-
champs tout-à-fait hors d'elle-même , une horreur, une indi-
gnité ! Mme Firmin, si j'ai eu un tort, c'est celui de me mê-
ler de vos affaires. C'est le pot au noir ; fourrez-y le nez seu-
lement , et vous en sortirez blanc comme un nègre !
— Maman! ma chère maman ! calme-toi; et vous, ma
bonne madame Deschamps, remettez- vous, dit Juliette, en
s'interposant entre les deux vieilles femmes... Oh ! maman ,
ne me fais pas souffrir plus long-temps cet affreux supplice,
car j'en deviendrais folle. Ce jeune homme est-il indigne de
notre estime? Qu'as-tu appris de défavorable sur son compte^
Si l'on t'a dit du mal de lui, c'est un mensonge, ma chère ma-
man, un mensonge infâme! Il suffit de voir une seule fois mon
Emile pour lire sur son front qu'il est homme d'honneur.
168 REVUE DE PARIS.
— Son Emile ! dit Mme Firmin en laissant tomber ses deox
bras d'un air désespéré ; ah ! madame Deschamps , vous avez
laissé les choses en venir là?
— Ma foi, madame Firmin, ce n'est pas voire faute 6i
elles ne sont pas allées plus loin !
— Maman, reprit Juliette qui. dans sa naïveté, croyait
que tout le différend provenait d'une absence de mémoire ;
maman , je me rappelle à merveille que c'est loi qui as voulu
que je me fisse aimer de M. Emile !
— C'est vrai ça, dit Mme Deschamps.
— Je me rappelle aussi très-bien que c'est pour l'obliger
que notre bonne voisine a permis qu'il vint nie voir chez
elle.
— C'est vi ai , ça.
— Ainsi tout notre tort a été de faire exactement ce que
tu désirais.
— C'est vrai, ça.
— Eh bien ! maman je te jure , à présent que j'ai en le bon-
heur d'inspirer de l'affection à M. Raymond , qu'il n'y a que
la mort qui puisse me faire renoncer à lui.
— Ta , ta , ta , reprit Mme Firmin en levant les épaules ;
mademoiselle est devenue romanesque dans la société de
son homme de lettres.
A ces mots prononcés du ton le plus méprisant, la jeune
fille s'écria : — Un homme de lettres ! Est-ce bien vrai , ma-
man , que M. Raymond a écrit des livres ? Quel bonheur d'é-
pouser un homme célèbre , de porter son nom ! Ah ! que je
voudrais lire ce qu'il a écrit ! cela doit être bien intéressant!
Mais il ne m'en a rien fait voir ; il est si modeste !
— Au fait , dit Mmc Deschamps , c'est quelque chose qu'un
bon littérateur... Mais qui aurait cru cela de cejeunehomme?
Il est arrivé en poste.
— L'impertinent ! murmura Mm~ Firmin ; ce sont des airs
que monsieur se donne, parce qu'il porte le nom d'un mil-
lionnaire. Aller en poste !
— Dame, voisine, si la calèche vous a donné dans les
yeux , à qui la fjuie? Vous avez eu l'imagination un peu
prompte , car pour lui , je réponds qu'il ne s'en est pas fait
RF.VUR DR PARIS. 169
accroire; il n'a dit ni ceci ni cela. C'est dur, madame Firmin,
j'en conviens; mais après tout ce jeune homme n'est peut-
être pas un si mauvais parti. On dit qu'à présent les hommes
de lettres font fortune.
— Fh bien ! qu'il fasse fortune tout seul , répliqua sèche-
ment Mme Firmin, ce D'est pas lui qui aura ma fille.
— Oh ! maman , ma chère maman , sois bonne pour moi ,
dit Juliette d'un ton suppliant ; si tu savais combien je
l'aime.
— Cela vous passera. J'ai un maître de forges dont on m'a
parlé hier pour vous.
— Maman , reprit la jeune fille d'une voix ferme , si c'est
ta volonté, je n'épouserai pas M. Raymond ; mais, retiens
bien ce que je te dis , je ne serai jamais la femme d'un autre.
— Insolente ! dit Mrae Firmin en s'élançant sur sa fille et
lui donnant un soufflet. Le coup , mal dirigé , porta sur le
milieu du visage , et au même instant la pauvre Juliette eut
sa collerette et sa robe tachéesde sang. A celte vue , Mme Fir-
min pâlit et resta interdite; mais la jeune fille , souriant à
travers ses larmes, lui prit la main et s'écria avec douceur :
• Console-toi , maman , lu ne m'as pas fait de mal. — Le res-
sentiment maternel s'évanouit aussitôt et fit place aux cares-
ses les plus tendres. La bonne Mme Descharops , émue jus-
qu'aux larmes , oubliait ses propres griefs, et ne songeait
plus qu'au moyen d'arrêter le saignement de nez de Juliette,
ce qui , grâce à l'eau fraiche , fut bientôt fait. Alors la con-
versation recommença.
— Parlons un peu raison . dit la propriétaire. Je conviens
que le fils d'un millionnaire vaut mieux pour mari qu'un
auteur ; mais il ne s'agit pas de mettre ces deux partis en ba-
lance, il s'agit de prendre celui qui se présente. Si le bon-
heur voulait qu'un homme riche se mit aujourd'hui sur les
rangs , je vous dirais : Prenez le riche et laissez l'homme de
lettres. Mais l'important est de marier votre fille. Qui refuse
muse, entendez-vous? Sur cela, voisine, je vous conseille
de donner Juliette à ce jeune homme , et de chanter alléluia,
parce que de la manière dont vous aviez emmanché l'affaire,
il aurait bien pu arriver que notre homme de lettres fit quel-
que chose de moins honnête qu'une proposition de mariage.
0 13
170 REVUE DE PAr.IS-
— De sa vie Mme Deschamps n'avait fait un si long discour»;
elle s'arrêta triomphante et presque essoufflée.
\h J répondit Mrae Firmin d'un ton dolent . ces raisons
seraient peut-être bonnes pour une autre ; mais moi qui fon-
dais tant d'espérance sur la jolie figure de cette enfant, la
voir devenir la femme d'un... Ah ! madame Deschamps. En-
core s1 il avaituntilre; s'il étailbaron ou seulementchevalier.
Mais que voulez-vous que je réponde quand on me dira : Ma-
dame Firmin , vous avez donc marié Juliette ? et qui a-t-elle
épousé? Jamais ces mots . un homme de lettres , ne pourront
me sortir du gosier.
— Mais , ma chère voisine , reprit Mme Deschamps en ap-
puyant sur ses paroles comme une personne qui croit ouvrir
un avis important , ce jeune homme ne pourrait-il pas , avec
un peu de protection, se faire placer dans quelque minis-
tère? il a une belle main . et je gagerais même qu'il n'e?t
pas maladroit pour dicter une lettre, car il en reçoit beaucoup.
Il pourrait devenir chef de bureau, chef de division; eh ! eh !
voilà des litres qui ne sonnent pas mal.
— Chimères , madame Deschamps ! Je vois trop clair dans
les choses de ce monde pouraventurer le bonheur de ma tille
sur de pareilles espérances.
— Comme vous voudrez, répliqua M™e Deschamps un
peu piquée . comme vous voudrez; mais en attendant , jetex
un coup d'oeil sur la petite : s'embellit-elle à pleurer comme
elle fait depuis que vous êtes là ? A-t elle les yeux assez bouf-
fis et la figure assez tirée? Encore un mois de larmes, ma
chèreamie.etadieulabeautelcequi.pour une fille sans d.>t.
veut dire adieu les maris. Allons . donnez-lui son Emile. Le
pirede tout cela, c'est qu'il n'y aura pas decadeau pourmoi.
— Oh, maman ! dis oui , s'écria Juliette en couvrant de
baisers la main de sa mère . dis oui , ce sera mon bonheur.
Si ce mariage n'est pas brillant pour lemonde, mes sœurs te
dédommageront.
— C est juste . reprit M™ Deschamps; voilà déjà que Naîd*
est en bon chemin.
— Ah', ne m'en parlez pas, ma chère voisine ; c'était en-
core un attrapeur que ce colonel; le lendemain j'ai appris
qu'il était marié.
BEYL'K DK PALIS. 171
— Mais Thérésia , dit la vieille dame , remplissant de son
mieux et en conscience le rôle «le conciliatrice, Thérésia!..
— Ah ! ne m'en parlez pas non plus, la cousine se porto
comme vous et moi ! elle vivra autant que Mathusalem. C'est
comme une persécution du sort. Et cela après de si belles espé-
rances !... Ah, mon Dieu, mon Dieu ! j'en perdrai la tête.
Mme Deschamps, à bout de consolations, soupirait par sym-
pathie , lorsque ses yeux tombèrent sur la lettre d'Emile, à
laquelle personne ne songeait plus depuis le commencement
de celle terrible scène. — A propos, dit-elle, voilà un papier
que ce pauvre jeune homme, qui a de bonnes manières en
\ érité , quoiqu'il ne soit pas ce que nous pensions , m'a re-
rois un instant avant votre arrivée ; voyez ce qu'il dit, car je
u'ai pas mes lunettes. Mme Eirmin ouvrit le papier d'un air
dédaigneux ; mais presque aussitôt sa figure s'éclaircit, et
elle proféra les exclamations suivantes : 30,000 francs d'é-
conomies ! 5,000 francs d'appointemens ! inspecteur-général
desétudes ! 11 est intéressant, cejeunc homme; il estbeaucoup
mieux que je ne l'aurais cru.
Juliette, dans un ravissement de joie, se levait pour em-
brasser sa mère; mais celle-ci, étendant la main, l'obligea
de se rasseoir. — Un instant, mademoiselle , un instant; je
ne partage pas encore votre enthousiasme : la chose est
grave , laissez-moi réfléchir. — Et elle reprit son soliloque.
• Inspecteur- général ! voilà qui est as?ez bien, mais je suis
fàchéequ'il y aitdesétudes; cela sent l'homme de collège. Ins-
pecteur-général tout court vaudrait mieux pour nous; cela
donnerait à entendre un inspecteur des contributions, un
inspecteur des haras , un inspecteur des postes , un inspec-
teur des eaux et forêts. C'est dommage !
— Vraiment c'est dommage, dit M,ue Deschamps; mais cal-
culons un peu : 30,000 francs bien placésdonnenl l,500francs
de revenu ; la place en rapporte 5,000, total 6,500. Entre
nous, voisine, vous savez qu'on peut vivre à moins.
— Ce n'est pas la question, répondit Mme Firmin; il ne
s*agit pas... Mais elle ne put achever la phrase; sa tilîe avait
ses deux bras autour d'elle ne l'accablait de caresses. — M;-.
man, s'écriait-elle, n'écoute plus que ton cœur; dis oui, tu
vas le dire, je le vois dans tes yeux.— M,n« i-'inuin, vaincue pai*
173 REVUE DE PARIS.
le sentiment maternel, fit un grand effort pour prononcer
ce oui si désiré; mais le mot 6'arrêta sur ses lèvres, et l'on
n'entendit qu'un soupir.
Un mois après, le mariage de M. Emile Raymond, écrivain
connu dans le monde savant par des travaux d'archéologie,
fut célébré à Bourbon; et le lendemain, la calèche de voyage
qui avait donné lieu à tant d'illusions retourna vers Paris,
emmenant cette fois deux personnes. En s'installant avec
bonheur dans une maison bâtie au quinzième siècle, le jeune
antiquaire était loin de se douter qu'il y trouverait des char-
més plus puissans sur son imagination que ceux de l'archi-
tecture du moyen âge. Cet événement faisait le sujet de toutes
les conversations de la petite ville, lorsqu'un paquet à l'adresse
de Mœe Deschamps arriva par la diligence. « Ah ! s'écria
la vieille dame, c'est mon cadeau ! Un châle, un cachemire
français ! M. Raymond fait les chosesà merveille î Vraiment,
pour un homme de lettres !... — Ma chère, dit Mœe Firmin en
l'interrompant, ne prononcez plus ces mots lorsque vous
parlerez de mon gendre. Inspecteur- général , voilà son titre;
et je dois vous dire qu'il est en passe de devenir ministre...
Oui , ministre , et qui plus est grand-maître de l'instruction
publique. On me l'écrit de tous côtés. »
Mme Acccstiï Tqiebrt.
■m*-
LES BÉDOUINS
SYRIENS ET EGYPTIENS:
Comme le pouvoir de Méhémet-Ali et la position remarquable
que l'Egypte parait destinée à occuper dans le monde politique
dépendent en grande partie de la disposition et des forces mili-
taires des tribus du désert , tout ce qui peut jeter une nouvelle
lumière sur les mœurs et les coutumes de ces peuplades sauvages
doit être recueilli avec intérêt. L'idée qu'on s'était faite d'elles
et des déserts qu'elles habitent, est généralement erronée. Nous
nous figurons ces hordes nomades composées seulement de bri-
gands peu différens de ces gentilshommes des temps passés, qui,
courant après la fortune, s'engageaient en de périlleuses aventures
dans les bruyères de Honnslow. Nous esquissons ainsi en quelque»
traits rapides le repoussant portrait d'un Bédouin j dans cette
peinture , il n'y a ordinairement qu'un seul défaut, celui de ne
ressembler en rien à l'original. Contemplez le Bédouin parmi ses
troupeaux et sous sa tente hospitalière ; sa contenance , son ca-
ractère , vous suggéreront des idées tout-à-fait différentes Bien
de plus noble, et de plus chevaleresque que sa conduite, rien de plu»
agréable que ses occupations et sa manière de vivre. Cependant, il
en faut convenir, delà nature mêmedes circonstances danslesquelle»
ces tribus errantes sont placées, il résulte que leurs connaissance»
sont extrêmement limitées «t leurs idées de devoir entièrement
fausses.
Mais divers événemens, quelques-uns récemment arrivés, d'uu-
*> 15.
174 REVUE DE PARTS.
très plus anciens et d'un caractère plus douteux , paraissent avoir
opéré des cbangemens considérables dans la condition des Bé-
douins. Des idées, filles de l'Europe, se sont introduites au dé
sert. De nouvelles opinions se sont formées, de nouveaux besoin»
se font sentir , et une effervescence générale , avant-coureur de
cbar.gemens remarquables , est visiblement perceptible dans le
grand corps des fils d'Ismaél. La décadence de l'empire turc a in-
vesti les tribus du désert d'une nouvelle influence et dune plut
grande importance.
Si le pouvoir des Ottomans en Afrique et en Syrie est destiné
à être supprimé , ce ne sera , selon toute probabilité, que par le
ministère des Bédouins. Méhémet-Ali est intimement convaincu
de cette vérité. Il travaille donc à obtenir l'active coopération des
principales tribus avec l'ardeur et l'enthousiasme qui caractérisent
toutes les opérations de son gouvernement , et ses efforts ont été
couronnés d'un certain succès.
Cependant on ne peut dire que cette hardie et indépendante
race d'hommes, quoique vivant en termes d'amitié avec le pacha,
et favorable à ses vues , doive être comptée au nombre de ses su-
jets. Bien qu'ils aient, dans plusieurs circonstances, soit par leurs
occupations ou leurs coutumes, été confondus avec les Fellahs,
une immense distinction existe encore entre eux . et elle doit con-
tinuer à exister, jusqu'à ce que le désert devienne entièrement
fertile, et ses fiers possesseurs , des habitans sédentaires. La plus
grande partie des forces effectives auxquelles Méhémet a dû ses
victoires en Svrie , consistaient en cavaliers bédouins ; dans pres-
que chaque bataille, ce furent eux qui mirent le désordre dans les
ran«^s des Turcs, qui les poursuivirent et leur coupèrent la retraite,
qui formèrent dans tontes les entreprises périlleuses l'avant rt
l'arrière- °\irde , conduisant les Fellahs au combat et leur ôtant
l'espoir de chercher leur sûreté dans la fuite; enfin, pendant
toute la campagne , ils rendirent les plus difficiles et les plus îm-
portans services. Ils sont admirablement organisés pour les fatigues
et les dangers d'une vie militaire. Dans leurs natives immensités,
toute leur existence n'est qu'un combat perpétuel. Continuelle-
ment à cheval , la lance ou la hache à la main , prêts à résister a
«le soudaines invasions ou à des attaques de nuit 5 harassés , pour
.iin*i dire, par des ennemis toujours en rue, engagés dans de
nombreuses et éternelles querelles, ils portent, pour me servir
EF.YUE DE PARIS. 17.»
M
do leur propre expression , leur tic dans leur main , et tont , par
habitude, prêta à la perdre, ou au moins à la hasarder dans 11»
moindres occasions. Les déserts nominalement compris dans le»
états de Mébémct-Ali, mais sur lesquels il n'a de pouvoir que par
l'adresse avec laquelle il ménage les nombreux scheiks , ces dé-
serts peuvent être regardés comme de vastes magasins remplis d<?
soldats tout armés , et en partie disciplinés pour les comhats. Cu
fut de ces inépuisables ■ i bai v es que Mohammed et les premiers califes
tirèrent les instrumens de leurs conquêtes, qui s'étendirent aTec
une rapidité sans pareille sur la moitié du monde; et si le gouver-
nement actuel de l'Egypte sait s'approprier cette ressource , il
peut non seulement repousser le sultan, mais tout les ennemis
qui se disposeraient à l'attaquer.
Quoi qu'il en soit, le pacha, trompé par des conseillers franc»,
parait croire que la meilleure manière de tirer quelque avantage
de ses alliés les Bédouins , c'est de les convertir en laboureurs, et
d'en faire des esclaves ou des sujets 5 en un mot , de les rendra
Fellahs. J'ai observé , dans différentes parties de l'Egypte et d^;
la Nubie, de petits établissemens de Bédouins où régnaient l'in-
dustrie et la propreté. Le résultat d'un certain degré de liberté
était parfaitement visible ; mais à quoi doit-on l'attribuer ? A une
supériorité inhérente du Bédouin sur le Fellah? Nullement. Les
ancêtres des Fellahs, ces hommes qui conquirent l'Egypte et la
convertirent en une dépendance des califes de Bagdad , étaient
eux-mêmes des enfans du désert. Ceux qui ont donné aux établis-
semens que j'ai vus la prospérité qui y règne , s'élèveront et réta-
bliront les villages, aujourd'hui dépeuplés, si on leur accorde
cette liberté nécessaire aux classes du désert pour qu'elles consen-
tent ù échanger la houlette du berger et la lance du combattant ,
pour la charrue du laboureur.
Mais en voulant convertir les Bédouins en Fellahs, le vice-roi
diminue ses forces militaires. Heureusement pour lui et pour les
tribus nomades , ses progrès ne pourront jamais s'étendre bien
•oin , et n'atteindront que ces petites colonies du désert. Quoique
naturellement attachés par habitude aux douceurs d'une vie er-
rante qui sont peut-être plus grandes que nous ne l'imaginons, les
Bédouins se livrent avec ardeur à l'amour des conquêtes. Ignorant
tous les moyens ordinairement employés et regardés comme iu-
•etsairei pour exécuter de grands desseins politiques, ils enticnt
176 REVUE DE P\ai8.
hardiment , mais aveuglément, dans des projets que des hommes
plus civilisés condamneraient comme impraticables , et qui cepen-
dant réussissent presque toujours , d'après le vieux proverbe qui dit
que la fortune favorise les audacieux. Rien n'est plus facile que
d'enflammer leur imagination par de brillantes espérances; tout
habitués qu'ils sont à la pauvreté et à une vie d'abstinence, ils n'en
sont pas pins philosophes , et leur tempérance n'est en rien le résul-
tat du mépris qu'ils ont pour les richesses. En eux, nul amour de
la modération , soit dans les repas , soit dans la toilette; au con-
traire, on les achète facilement par de belles promesses ou par des bi.
joux faux. Je les ai rus, après une faible résistance, surmonter leurs
craintes superstitieuses, céder aux tentations européennes, et boire
de l'eau-de-vie, en dépit de la défense du prophète. Leur vie errante et
le sentiment d'un danger voisin leur inspirent la plus grande aversion
pour les villes, pour toute habitation non transportable. Un Bé-
douin du mont Sinaï était retenuau Caire, dans la maison d'un Turc,
par des négociations ; il se trouvait assis près de l'horloge qui vint
à sonner l'heure. Le Bédouin tressaillit, comme atteint d'une balle,
se leva, posa la main sur ses armes; puis, observant que cette
action nous amusait, il eut honte de sa terreur panique, qui était
cependant toute naturelle , et nous dit , comme pour s'excu-
ser : u Je ne suis pas habitué à vos demeures ni aux usages des
villes; ce bruit était nouveau pour moi. Dans le désert , vous ne
m'eussiez pas vu ainsi tressaillir. »
En enflammant leur imagination par l'espoir de grandes riches-
ses, on peut les engager dans les entreprises les plus hasardeuses.
Un stimulant continuel leur est nécessaire. Comme soldats . ils
sont plus propres à l'attaque qu'à la défense; et , braves par nature
et par habitude, il ne serait pas facile de les subjuguer. L'idée
généralement reçue qu'ils ne sont que des brigands , est une erreur
vulgaire. Sur les frontières du désert, comme »ur les limites de
tous les états où se réunissent ceux que leurs vices ont fait désa-
vouer par les villes , on trouve quelques petites tribus qui n'existent
que de brigandage ; ces tribus ont été chassées du désert à cause
de leur mauvaise conduite. Résulte-t-il de là que les Bédouins de
l'intérieur soient des brigands ? Nul étranger n'a pénétré asset
avant dans le désert pour en juger. Les nations civilisées sont
promptes à imaginer que les hordes nomades n'ont pas do droits à
défendre, de propriétés à protéger , d'insultes et d'injures à ven-
ftEVUR DE PARIS.
177
ger. Le» Bédouins ne comprennent rien à cette logique. N'est-il
pas naturel que les peuples qui. habitent sur les confins des routes
que traversent les caravanes, lorsqu'ils trouvent les Turcs, les
Persans ou d'autres peuples tarissant les puits qu'ils ont creusés
( là où l'eau est plus précieuse que le vin ), faisant paître leur»
nombreux chameaux dans leurs pâturages, ou coupant le peu d'ar-
bres qui leur donnent l'ombrage, demandent compensation du
dommage qu'on leur a causé, et aient recours à l'épée quand on
refuse delà leur donner? Que dirait un propriétaire européen s^i'
voyait tout-à-coup ses champs envahis par quarante mille Turcs,
et fussent-ils marchands ou pèlerins , leur ferait-il une réception
agréable ?
D'ailleurs toutes le9 tribus placées sur les limites de la Syrie ou
de l'Egypte ont toujours été regardées par les pacha3 comme légi-
timement vouées au pillage. Si le pacha désire des chevaux , ce
■ont ceux des Bédouins que l'on va saisir. Son harem doit-il étro
repeuplé ? on enlève les femmes et les filles des Bédouins. S'ils sont
pauvres, on les pille parce qu'on peut le faire impunément ; s'il»
sont riches, leurs possessions stimulent l'avarice des Turcs et les
excitent à courir quelque danger pour s'approprier leurs richesses.
C'est surtout sur les côtes de la Syrie que se livrent ces guerres
atroces. En général, la conduite des tribus du désert est , sinon
humaine, au moin» honorable; mais les Turcs , chez qui la mau-
vaise foi est innée , déploient dans ces petites campagnes toutes
les ressources de leur misérable politique. Un grand nombre de
faits pourraient attester ce que nous avons déjà dit ; je choisirai le
suivant qui m'a été communiqué en Egypte , par John Barker ,
dernier consul-général de sa majesté britannique à Alexandiie.
Le pacha d'Alep , sans aucun motif de plainte, mais poussé
•eulement par l'espoir du pillage, entreprit à ses dépens une grande
expédition contre le Fahel , un ancien chef de tribu des Arabes
•édentaire» qui habitent le Zor, sur les bords de l'Euphrate. Son
armée , qui était sous le commandement du motsellim de Khillis ,
consistait en deux mille soldats turcs , mille paysans armés et mille
Arabes de la tribu de Hadadun , qu'il avait engagés à agir comme
auxiliaires, et enfin en quatre pièces de canon. Cette armée formi-
dable était bion sufiisante pour jeter la terreur dans le cœur du
vieux patriarche , plus célèbre par ses richesses que par ses forces
militaire». Pour éviter un combat , il commença par offrir au mot-
173 REVDB DE PABIS.
sellim une somme considérable; mais, comme on le pense bien ,
cette offre ne servit qu'à enflammer la cupidité du pacha.
Son armée continua de marcber, et le satrape était déjà, par
anticipation , maître de tous les trésors du Fahel, lorsque ses
troupes furent soudainement enveloppées , attaquées et dispersées.
Les vainqueurs restèrent en possession des quatre pièces de canon ,
et firent le motsellim prisonnier. Un paysan qui était un des mous-
quetaires du pacha, raconta cette action de la manière suivante :
€ Ce ne fut pas, dit-il, l'affaire d'un long jour d'été, pas même
d'une beure ou d'une demi-heure. Tout se passa en moins de temps
que je n'en mets à vous Je raconter. La première décharge d'ar-
tillerie tua cinq de nos hommes ; les canonniers furent entoures
avant d'avoir eu le temps de recharger leurs pièces , et furent obli-
gés d'avoir recours à leurs épées. Ayant le motsellim au milieu
d'eux, ils opposèrent une résistance obstinée; mais ils tombèrent
percés par la lance du Fahel. La vie du commandant fut seule
épargnée parles soins d'un des fils du chef bédouin qui parcourait
le champ de bataille dans toutes les directions en criant : ■ Pas
m de quartier aux Rooams ('),mais épargner, le paysan quia été
» amené ici contre sa volonté. » Les alliés arabes , abandonnant
leurs bagages, cherchèrent leur salut dans la fuite, laissant une
de leurs femmes derrière eux. Lorsque le Fahel se rendit sous le»
tentes abandonnées , cette femme fut aperçue par un des soldats »
qui lui dit : « Sœur, que faites-vous là? — Je suis sur le point
d'accoucher , répondit-elle. — Alors vous êtes le butin que Dieu
m'a assigné , reprit-il ; » et il se retira respectueusement à quel-
que distance. Là, il attendit jusqu'à ce qu'il jugeât convenable de
revenir; et, voyant que la mère n'avait rien pour emmaillotter
•on enfant, il déchira quelques lambeaux de ses vétemens de des-
tous et les lui donna. 11 aida sa sœur ( terme de respect qu'em-
ploient les Arabes en parlant aux femmes ) à monter sur sa jument ,
et la conduisit ainsi parcourant une immense distance pour
rejoindre la tribu fugitive. Ayant à la fin retrouvé les Arabes, il
rendit la mère et l'enfant à sa famille. L'époux reconnaistant le
présenta au chef des Hadadun qui l'invita à passer le reste du
jour dans sa tente. Dans l'espoir d'opérer une réconciliation entra
(') Nom donné aux soldats turcs parle» Arabes, qu'ils soient
ou ne soient pas de la Romélie.
P.F.VTJK DP. PARIS.
Ï70
les tribu» hostiles dont l'inimitié se tournait contre les Turcs leur
ennemi commun , le soldat rlu Fahel accepta l'invitation du
sheick , et le lendemain, au moment de partir, il obtint de ce
chef qu'il l'accompagnerait jusqu'au camp du victorieux Fahel.
Lorsque l'on fut arrivé sous les tentes du patriarche , le viril
homme reprocha doucement ù l'Arabe de s'être allié avec les Os-
manlis. Le jeune chef écouta avec patience des reproches qu'il sa-
vait mérités, puis il répondit avec dignité : u Fahel , je suis un
Radadun. Peux lu me croire capable de m'associer de sincère ami-
tié avec ces chiens d'Osmanlis? Entre toi et moi il y a une guerre
loyale $ mais les Rooams ne sont retenus par aucune des lois sa-
crées qui gouvernent les Arabes : ils ne respectent pas la chasteté
des femmes , ils tuent un homme de courage qu'ils ont désarçonné
par hasard, ou les lâches se baisseront pour lui enlever ses san-
dales, son outre , et l'exposeront à périr de soif dans le désert. >>
Le Fahel, charmé de la haine du jeune chef pour les Osmanlis.
s'écria : « Tu es un brave , et dès à présent je te compte parmi mes
plus chers amis. » Ce bref colloque entre les deux chefs rivaux
était à peine terminé , que le motsellim , nu et tremblant , fut in-
troduit sous la tente. Le Fahel se leva à son entrée, puis il com-
manda qu'on le couvrît de vêtemens convenables à son rang. Il
l'assura , dans les termes les plus solennels ,'qu'il pouvait se re-
garder en sûreté, et ordonna qu'on lui présentât la pipe et le café ;
et , comme dernière garantie de l'hospitalité qui lui était accordée,
on lui servit un gâteau fait avec du pain des Arabes, pâte gros-
sière et sans levain.
Le motsellim, accoutumé au luxe de la table, brisa et essaya
de manger ce gâteau ; mais , après des efforts inutiles, il abandonna
l'entreprise, et déclam qu'il ne pouvait en avaler un morceau.
« Quoi ! s'écria le Fahel avec sévérité , vous ne pouvez manger no-
tre pain , et voilà pourtant ce dont votre maître nous envie la pos-
session ! » Après lui avoir adressé ce court reproche qui parut
faire une vive impression sur lui, le Fahel ordonna qu'on servit
les viandes les plus choisies que l'on pourrait se procurer, et con-
tinua à le traiter avec respect et bonté tout le temps de sa cap-
tivité.
Dans la douleur que lui causa sa défaite, le pacha d'Alep, mal-
gré le bon traitement qu'avait reçu son lieutenant, résolut de st
venger , et parut plusieurs fois vouloir faire de nouveaux prépara-
180 BEVUE DE PARIS.
tifs de guerre j mais toutes ces menaces t'avaient d'autre but que
de diminuer sa honte. Il vit bien que les paysans , n'osant se sous-
traire à son autorité, prendraient les armes, s'il le leur ordonnait-
mais qu'ils fuiraient, au premier engagement, et que ses troupes
turques ne seraient bonnes que pour le pillage. Ainsi la punition
du Fabel fut remise à une autre époque . et dans cet intervalle le
pacba fut rappelé et placé dans une province éloignée.
Pendant ce temps, le motsellim avait trouvé à Zor, non une pri-
son , mais un asile contre la fureur de son maître, qui paraissait
disposé à laver dans le sang de son malheureux lieutenant la honte
de sa défaite. Le Fahel le renvoya enfin , en lui donnant mille
preuves de sa bonté. Le nouveau pacha, touché de cette noble
conduite ou craignant les mêmes revers que son prédécesseur, ac-
cepta prudemment le tribut volontaire que consentait à lui payer
le Fahel, pour que les sujets de celui-ci eussent le privilège de
rendre auxhabitans d'Aleple surplus de leurs blés, de leurs brebis
et de leur beurre.
Méhémet-Àli, avec cette prompte sagacité que tout le monde lui
reconnaît, a promptement apprécié la valeur militaire des Bédouins*
mais de nombreux incidens Font empêché de les employer dans
les guerres qu'il a entreprises. Même aujourd'hui , ou peut dire
qu'il n'a à sa disposition qu'un bien petit nombre d'Arabes. D'ail-
leurs les Arabes de toutes les tribus situées à Fouest du Nil, con-
nues sous le nom de Maugrebyns, sont si sauvages, si perfides et si
indisciplinés, que le vice-roi les a toujours plutôt considérés comme
des ennemis que comme des sujets. Quelquefois, en allant et venant
du Caire à Alexandrie , dans des occasions que le pacha juge im-
portantes, il traverse le désert sur des chameaux * mais il a grand
soin d'aller en toute hâte , et, comme sa suite est ordinairement
peu nombreuse, déporter un déguisement; car s'il était rencontré
et reconnu par ces audacieux maraudeurs , il serait infailliblement
massacré. Méhémet-Ali et son fils ont fait tous leurs efforts pour
mettre les autres tribus dans leurs intérêts, et on a dit, je ne sais si
c'est avec vérité , qu'Ibrahim- Pacha paraissait ivoif mis dans les
Arabes une grande confiance, et qu'il avait été même jusqu'à leur
confier l'éducation de l'un de ses enfans, afin qu'il s'accoutumât à
la sévère discipline du désert.
Avant de savoir jusqu'à quel point ces peuplades errantes et in-
traitables pourront être utiles ou non i ses entreprises, le pacha ■
ni-.vuK DI v\r, is. j [
gi ses tics sur les > ires, qu il nvertirci;
pUMflfM 11 loldate. Dans le nord, où les esclaves noirs sont em-
ployés an\ travaux domestiques, bien vêtus, bien nourris, pr
gés la nuit par de* nurs et de chaudes couvertures, ils supportent
les rigueur: Tu: rl;ma! plus froid que le leur; mais il est prouvé
qu'ils «ont ir.c-paMe* de routenir les fatigues de la Sans
être atteints d'aucanc maladie v;sible, leurs rang? s'évanouissent
conrne la vapeu-, tjt av>nt que l'ennemi paraisse, l'.irn- i a disparu
de !a srrface de la terre. Les Fellahs mjrpcs n'oit pas toute cette
elasi at crdin-ircment le partage de !? jeureisc et de la
eanté. Lorsqu'ils marchent sous les armes, ils traînent leurs mem-
bres comr: si le moindre mouvement les ipco'imo-Iait ; et j'ai ter-
jourr remarqué, en *rav?rsant un petit espace du désert avec ■
suite de paysans, qu'ils ne ponviiert endure ni la chaleur ni la
marche, et qu'ils se plaignaient d'une fatigue qui n'était pour m ci
qu'un exercice agréable, lu con'rairc, lorsque ma suite était com-
posée de 'Bédouin*, c'jt'.i* àatOE tour d'être le dernier j car accou-
tumes à bra-er le sohil , naturellement hardis et soutenu:, perjbj
gaieté et ''énergie morc'e que leur donne!? liberté, ils bondissert
légèrement sur le sable comme sur une planche élasti
J ai souvent médité sur la probabilité d'un é~ércment en'', d'a-
pr«a la position actuelle de l'empire ottoman, ne doit nas être bien
éloigné : l'envahissement de l'Egypte par les Pusse*. F> mc'tart
de côté toute autre considération, le climat produirait sur eux le
même effet que l'hiver glacial de la Russie sur l'arnée de Napoléon.
Ce serait le comble de la folie que de faire marcher une armée
d'Arabes dans laSibérie ou dans le voisinage du oôle arctique j elle
ne résisterai', pas plus qu'une armée de barbares bynerboréens ,
avec les habitudes et les vices que leur a donnés leur climat, ne
pourrait résister à le. chaleur d'ur été eu r ~ypte. Sur les eûtes de
la Barbarie, les Frjnç*is; avec toute leu* ardeur et 'cur science mi-
litaire, trouvent jue les Bédouins sont on peuple indomptable,
cpendint c?ï lîédouinr. rc forrr ont que quelques faibles clans de-
t. •< liés de la population de l'Egypte, et ne sont riep , compans mv
natifs des déserts de Test et de ''Arabie Pétrée. Tous ces peuples,
un jour, se rallieront autorr des étendards de .Velumet- Vh , s'il
est attaqué a" cœur de son territoire par l'empereur Nicolas ou
quelque autre puissance. C'est ce que savent trés-bieu Husscin-
l'acha et le grand-visir, en dépit de toute* leurs menaces. Nul
8 v l(i
182 REVUE DE PARIS.
général turc, quelles que soient ses forces militaires, n'oserait
déclarerla guerre à Méhémet-Ali, du moment qif il saura l .-s Bédouins
ses alliés. Indépendamment de leur valeur et de leur adresse à
harceler l'ennemi dans sa marche , ils peuvent se retirer à volonté
où nul ne peut les suivre, et reparaître en plus grand nombre, arec
une nouvelle vigueur, dans les lieux où on les attend le moins.
On ne peut voir le Bédouin sans reconnaître qu'il est né pour la
guerre et les conquêtes. Ses traits màlcs, son regard sur, ses formes
a°iles et nerveuses , prouvent à tous ceux qui le voient, qu'il doit
être un ami utile ou un ennemi dangereux. Les qualités de l'ame
répondent aussi en lui à celles du corps. Ardent, enthousiaste, per-
suadé par ses habitudes de piété qu'il jouit de la faveur de son
Dieu , aucun danger ne le retient , aucune fatigue ne le domine.
Par sa nature même, il est susceptible d'attachement pour son
général, et peut, sous un chef habile, ressentir cette influence qui,
d'hommes ordinaires, a fait des héros Comme tous les enthousias-
tes, il est plus touché des récompenses qui flattent son ambition
ou son honneur, que de celles qui ajoutent à ses richesses. Dans
le désert même, il cherche les joies d'une bonne réputation et res-
sent le désir de la renommée.
3Iais la renommée apparaît au Bédouin sous la forme qu'elle
revêt pour lui 6eul : accompagnée par la voix des songes, les ap-
plaudissemens de sa tribu , et le sourire des houris :
Youths ihat diedto be by pocts sung.
« Jeunes vierges qui meurent pour être chantées par les poè-
tes. »
Le Bédouin peut être poussé à une action d'éclat par les accens
du barde. La poésie a sur lui un pouvoir incalculable ; elle n'est
pas , ainsi que chex nous , regardée comme un amusement ; le
poète , l'interprète de la renommée, ne reconnaît aucun des mo-
tifs qui , dans les pays d'imprimerie , pousse les hommes à écrire.
Sa pensée lui est inspirée par le ciel, et son retentissement est
profond et durable. Animés par tous ces motifs, les Bédouins se
font des guerres sanglantes . comme on peut le voir dans la ro-
manee d'Anter, ou dans les poèmes de Jaffer ben Albas, qui don-
nent la description suivante de ces combats du désert :
« Sabla , tu as vu les ennemis s'enorgueillir , se couronner d'un
triomphe imaginaire, et leurs épouses, ivres de joie, nous jeter
ces paroles ;
BF.VUF. I»K PARIS.
« Choisissez. Voici nos seules conditions. Ecoutez-les , mU
» esclaves. ÀTancez vos mains pour qu'on les charge de fers , ou
» résignez-vous à recevoir la pointe de nos lances dans vos poi-
• trines. »
» Alors nous nous écriâmes : « Le combat est-il donc terminé ,
» el sommes-nous prosternés à vos pied* ? Comment donc osez-
a vous insulter à la fortune qui n'a pas encore déclaré le vain-
r quetir ?
» Des jours plus brillans viendront , quoique l'horizon soit cou-
• vert de nuages , et les conquêtes , la paix et la liberté embelli-
• ront encore nos heures. t>
i) L'ennemi alors s'ayança. Nos rangs s'élancèrent en ordre sur
la poussière , et le jataghan qui nous frayait le chemin , se teignit
du sang de plus d'un ennemi .
• Puis, tandis qu'ils se débattaient contre la douleur et la
mort, nous nous écriâmes : « Notre choix est fait, ces mains
» tiendront encore l'épée pour en enfoncer la lame dans vos
» cœurs. »
Saimt-Jouw. ( Travels inSyria).
MACHIAVEL (').
S i" M-
Comme tous les hommes de génie, Machiavel fui l'expres-
sion vivante de son siècle, de même qu'Homère fut le sym-
bole des temps héroïques, Voltaire le symbole d'une époque
sceptique et railleuse. Byron celui d'une génération san=;
croyances. Ces hommes-là , c'est leur siècle qui les a fait?
ce qu*ils ont été. Sans doute il n'a pas fait leur génie; mais
il lui a donné sa direction , son caractère propre ; il Ta mar-
qué de cette empreinte qui les distingue entre tous. Dans un
autre temps, ils eussent certainement été autres. Figurez-
vous Byron né contemporain de Pierre l'Hermite, croyez-
vous qu'il sera encore le poète du désespoir et du néant ?
Voltaire , écrivain d'un siècle de réorganisation , sera-l-il
ce même homme que nous avons vu occupé durant soixante-
dix laborieuses années à arracher quelque pierre à une
société tombant de vétusté ? Et ce vieil Homère , devenu
chantre des temps modernes, conservera-t-il ce caraot
(*) MACniATEL , SOS c.lSir ET SES ERREtTiS. par A. -F. Artaud ,
ancien ebargé d'affaires de France à Florence, à \icnne et à Rome,
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, etc. j volume» it
chez MM. Firmin Didot, rue Jacob.
(5) Cet article se divise en trois sections : la première en est l'ex-
position générale , l'esquisse de l'époque où vécut Machiavel ; la
seeomle, l\ -xanien de 1 ouvrage de M. Artaud et l'appréciation du
caractère de Machiavel; la troisième , l'apprteUltOI de «on talent
tique, considéré surtout dans la comédie.
Rp.vDF. nr. p\ris. 1b$
religieux qu'il doit à sa mystérieuse antiquité:* Certes toi:'»
hommes seront grandi encore, quelque part que \<
les placiez, car ce n'est jamais en vain que le feu du géoie
brûle dans les ames ; mais ils seront grands autrement qu
ne furent; et Machiavel enfin, dans un temps de paix , et
simplicité et de bonne foi, sera un autre Machiavel . avec
sa même profondeur si admirable , sa même pénétration si
merveilleuse; mais ces éminenles qualités seront dirigi
dans un ôens différent , et porteront un autre caractère.
Le :not mu< hiuiclisme e~>t une de ces expressions qui ré-
sument une époque, qu'on a faites significatives et pitlor.
(pies , sans s'inquiéter de les faire justes. On eût été plu9
dm le vrai en trouvant un mot qui eût désigné la politique
de l'Italie de ce <einps-là. Aussi lorsqu'on veut apprécier
Machiavel , ce n'est pas lui seul qu'il faut considérer ; c'est
la société dans laquelle il vivait , ce sont les doctrines qui
avaient cours alors , ce sont les hommes qui marchaient à
la tête du siècle , c'est enfin l'Italie contemporaine tout en-
tière qu'il faut faire comparaître pour être sou garant et s.i
caution.
Ce fut long-temps l'erreur des gens qui se constituaient
juges de Machiavel , et qui le représentaient comme un phé-
nomène de perversité, de le prendre isolé de son temps,
de le mettre eu présence de la morale d'une autre époque .
et de le condamner, ainsi dépouillé de la justification que
pouvaient lui offrir les doctrines qu'il avait vues obtenir
crédit, pratiquer sans scrupule, honorer avec éclat.
Pour juger Machiavel avec quelque sincérité, il faut donc,
n\ ant tout , se faire son contemporain , et même son compa -
trinte ; il faut être Florentin du seizième siècle et non Fran-
çais du dix-neuvième , il faut se placer au sein de celte
société empoisonnée de vices et de richesses , mais active,
ardente, spirituelle , et dont les séductions , paissantes sur
l'esprit comme sur le cour, marquaient le génie même de
ses profonds stigmates.
Au milieu de IT.urope, encore plus ou moins barbare.
l'Italie du quinzième siècle était comme uu oasis de < r
sation : un peupla si intelligent et si ingénieux, une N
si riche de trésors presque spontanés . une situation bi heu-
«» l(i.
186 REVUE DE PARIS.
reuse entre les deux mers qui mettaient facilement l'Italie
en contact avec l'univers connu ; des institutions politiques ,
fort imparfaites assurément et calculées pour donner aux
citoyens plus d'importance que de bonheur, mais qui créaient
des centres d'activité dans ces nombreuses cités que le ré-
gime municipal rendait puissantes ; tous ces motifs firent de
l'Italie le comptoir général de l'Europe et le vaste foyer du
mouvement commercial d'une grande partie du monde. Nous
n'avons pas besoin de rappeler ici tout ce que les historiens
du temps ont écrit de la merveilleuse fortune des républi-
ques de Venise , de Gènes, de Florence . ainsi que des villes
de la Lombardie. Les plus riches productions du Nord réu-
nies à celles de l'Inde, apportées sur les marchés d'Italie ,
y faisaient circuler l'or des autres peuples, et les facteurs
de l'Europe en étaient aussi les banquiers. Cette industrie
lombarde a long-temps conservé le nom de son origine.
Les vastes ténèbres du moyen âge ne s'étaient pas d'ail-
leurs appesanties sur l'Italie comme sur les autres contrées.
Quelque faible lueur d »s lumières antiques avait pénétré leur
profonde épaisseur; et quoique bien tristement déchue du
siècle d'Auguste, l'Italie en conservait encore ce pâle sou-
venir, qui suffisait pour le réveiller là plutôt qu'ailleurs.
Voisine de la Grèce par l'Adriatique et par ses relations de
commerce . elle alla rallumer à des clartés pre-que éteintes
le flambeau desclar«:s nouvelles; et au milieu ilu repos que
lui faisaient ses richesses , les lettres et les arts trouvaieut
cette atmosphère de bien-être et de jouissances. sous 1 in-
fluence de laquelle ils prennent une si prompte et si floris-
sante prospérité
Lorsqu'à peine la civilisation moderne commençait à poin-
dre parmi les autres peuples, elle était déjà parvenue, en
Italie, à cet excès qui marque la décadence. Au milieu de
toutes ces délices, de toutes ces voluptés du climat, de la
richesse, de la poésie et îles arts . les mœurs de ce peuple .
la civilisation italienne, étaient arrivées à la corruption.
Le luxe des femmes surtout était poussé à un excès qui ,
le quatorzième siècle, provoquait à la fois la colère d.
et la vindicte des lois. l>nntr flétrissait de son
que et moqueur cette parure des femmes .
REVUE DE PABIS. 187
Cbe fosse a veder più che la persona.
El on a récemment découvert sur les lois somptuaires de
Pérouse un curieux document (') qui allesie en même temps
celte passion pour un luxe effréné , et la sévérité des me-
sures prises pour la réprimer.
Tandis que chez les peuples plus grossiers dont la féoda-
lité était la vie et la loi , l'éducation développait surtout la
force musculaire , chez ce peuple raffiné, c'était, avant tout,
la puissance intellectuelle que Ton s'attachait à perfection-
ner. De celte profonde estime pour l'adresse et les ressour-
ces de l'esprit il n'y a pas loin au mépris non moins
profond de la supériorité que l'on n'obtient que par la force
corporelle. On comprend toutes les conséquences de celle
idée fondamentale dans la direction des affaires publi-
ques , ainsi que dans la conduite de la vie privée. Une
fois qu'un peuple a mis la souveraine habileté à triompher
de la force par l'adresse , ce peuple sera rusé, astucieux,
perfide ; il n'éprouvera nulle honte à se déclarer inha-
bile au combat des bras et du fer, pourvu qu'il trouve dans
son esprit toute l'adresse dont il a besoin pour triom-
pher dans l'arène où lutte l'intelligence. Une perfidie ingé-
nieusement méditée pour se débarrasser d'un ennemi était
bien autrement prisée que la passe d'escrime la plus mer-
veilleusement adroite-, c'étaient deux sortes de subtilités:
l'une n'était pas plus coupable , et dénotait bien plus d'ha-
bileté que l'autre. César Borgia, attirant ses ennemis dans
Tinfâme trahison de Sinigaglia , pour les égorger à son
aise et s'en défaire sans péril , était un homme bien plus
digne de ce nom que François Ier provoquant inutilement
Charles-Quint , ou que Maximilien défiant , durant ses
guerres de France et des Pays-Bas , tout chevalier qui vou-
drait se mesurer avec lui . cl tuani en champ clos deux de
ses adversaires.
Le mol italien astuzia , qui signifie fourberie, signifie en
même temps sagueitê ; et c'est aux Italiens que nous avons
(') Ce document a été publié par M. Vrrmiglioli , et cite par
M. Valerv dan» son excellent voyage d'Italie, tom IY. pag. 326L
]88 REVTJF. DE PABIS.
pris le mot spadassin , expression de r-illerie et de mépri-.
spadaccino, qui veut dire covpc-farrcis aussi bien que Irai-
neur d'èpée (■). Les mots d'une langue curieusement expli-
qués, pourraient faire une partie de Phi?toire des mœurs
du peuple qui la parle. La qualité qui constituait l'homme
supérieur , ce n'était point la chaleur de tête . mais la fer-
meté d'ame; non l'audace à braver le péril, mais le talent dé-
faire tomber un adversaire ; c'étaient la constance dans la
haine , la dissimulation dans la vengeance; c'était l'art de
faire mentir l'ame sur le front , de conserver un visage
serein avec un cœur furieux, et de couvrir de paroles amies
les pièges de l'inimitié.
Le jour est pris pour l'exécution de la conjuration des
Pazzi ; les Médicis sont dévoués à l'assassinat . et c'est dans
l'église qu'ils seront frappés. Cependant Julien n'arrive pas
à ce rendez-vous de la mort; deux des conjurés , Bernard
lïaudini et François Pazzi, vont au-devant de lui, le sourire
de l'amitié sur les lèvres ; ils le pressent el l'attirent de leurs
propos flatteurs , ils l'enveloppent de caresses , et, dans le
familier abandon de leurs jeux folâtres, ils cherchent si
Julien n'a pas sous ses vêtemens la cuirasse dont il se r<
tait quelquefois, el qui pourrait le défendre contre les poi-
gnards qu'ils viennent d'aiguiser. Voilà l'acte caractéristi-
que d'une grande ame de l'époque ; en voici l'appréciation
faite par Machiavel lui-mime. 11 dit . en parlant de celte
conjuration : « Si jamais action demanda une ame grand*,
inébranlable, c'est surtout celle de ce genre : ■ et. l'instant
d'après, cette action . qui ne pouvait être l'œuvre que d'une
grande ame . Machiavel la nomme un rp?uvantabl« dmsc
lie vuilà-t-il pas peinls d'un seul trait et l'époque et son
publiciste ? Il est difficile de concilier avec cci
d'ame grande le sentiment que M. Artaud prête à Machiavel ,
(•) CYst du mot spada, épée, que les Italiens ont fait lenr spa-
daccino. On peut parier qu'en France on «'aurait point d un tel
mot dériré une expression de .noquerie. Noos avons bretevr, niais
notre mot brette a toujours un sens railleur : c'est la Im |
du faux brave qui affecte de la porter comme une braTade . et qui
met son cottage dans la d in cas ion de son arme
RKVUK DE l'A, (S.
lMis(j(j\n parlait de cette même conjuration « il dit : « Ce
crime avait nécessairenn' l'indignation du jeun
Florentin, et laisse- de d'horreur ('ans son esprit.»
Ainsi l'on roit, dé* lei premier! chapitres du livre (page 96
dans quel MtM le grand publicisij sera apprécié.
On jeune gentilhomme romain , Crescenzi, qui avait i\
chargé d'accompagner Charles-Ouint dans la visite que c<-
prince Bt à Pontef tore de la coupole du Panthéon , avoua
à son père qu'il avait ou la pensée de le pousser dans Tinté
i i 'ti.% , afin de Venger su patrie du sac de 1427 : « Mon fils ,
» dit le vieil Italien, ce sent là de ces choses qu'on fait et
»> qu'on ne dit point (')... »
Les faits, les anecdotes propres à peindre lespiit et le*
mœurs du temps se presseraient sous notre plume, s'il en
était besoin ; leur signification est résumée dans cette pen-
sée générale du savant auteur de I'Histoire des répi-blic;
italiennes , qu'on li'accusera pas certes de partialité contre
les Italiens. « Ce n'était pas , dit-il , une preuve de courage
qu'on demandait à celui qui se vengeait pour rétablir son
honneur: c'était seulement une preuve de haine implacable.
Aussi l'assassinat lavait-il, à leurs yeux, l'honneur aussi
bien que le duel , le poison aussi bien que le fer, et la per-
tiuie leur paraissait-elle le triompne de la vengeance, parce
que l'offensé s'y était montré plus complètement maître de
lui-même. »
Ce fait des mœurs particulières se remarque parallèlement
dans les mœurs publiques: de même que l'Italien loue un
sicaire, les états d'Italie engagent des mercenaires. Parmi
celte population riche, active , studieuse, passionnée pour
les beaux-arts , il n'y avait point de soldats; ils n'avaient ni
le temps , ni le désir d'aller se battre , ces hommes si éprk
des jouissance; du luxe, si occupés au plaisir, si distraits
par Tétude et les travaux. Que reste-t-il pour la guerre au
sein de ces cités qui fourmillent d'habiians , et où pourtant
chacun a sa place laite dansces mille industries intellectuelles
(') Cette r t OMMgnée dans une relation manuscrite <ln
sac de Rome, conservée à la Vaticane. M. Valéry l'a recueilli»- ,
tcm. IV, p. 116.
190 REVUE DE PARIS.
et matérielles, dans cette aisance et ce bien-être univer-
6els d'un peuple qui a fait fortune? Le métier de soldat
était bon pour le Suisse pauvre et grossier qui ne trouvait
passa vie dans ses montagnes; mais l'Italien avait, pour
son argent, des condottieri qui lui amenaient sur ses marchés
des bandes pour la guerre , aussi bien que des armateurs qui
lui apportaient la soie du Bengale pour ses manufactures.
Ces bandes formées d'hommes de tous pays, gens le plus
souvent sans aveu , et à qui on ne demandait que de savoir
porter une armure et manier une épée , espèce de vagabonds
organisés, passant du service d'un état au service de l'au-
tre , pillant celui qui les payait aussi bien que ceux contre
qui ils étaient engagés; fantômes de soldats se livrant des
batailles où pas un homme n'était tué ou même blessé ; re-
fusant quelquefois de se battre pendant la guerre , et quel-
quefois continuant de se battre après que l'état qu'ils ser-
vaient avait conclu la paix ; guerriers, sans patriotisme .
puisqu'ils n'avaient pas de patrie; sans point d'honneur,
puisque leur métier était de marchander leur sang et d'en
donner le moins possible pour la plus grosse paie ; même
6ans colère, puisqu'ils étaient amis hier et le seront peut-
être demain de ceux qu'ils combattent aujourd'hui ; entin ,
brigands plutôt que soldats, tels étaient, en général, les
troupes des états d'Italie. Il est impossible de se figurer l'in-
fluence que de pareilles milices devaient produire sur l'es-
prit du peuple italien , combien elles devaient lui faire mé-
priser la profession des armes , et lui persuader qu'il était
honorable pour lui de ne point se mêler du métier de cette
canaille. C'est ce qu'a fort judicieusement remarqué M. de
Sismondi. u A l'époque la plus florissante des républiques
italiennes , dit-il , la valeur , loin d'être trop prisée par com-
paraison avec les autres vertus , n'obtenait pas même de
l'opinion publique l'estime qui lui était due. Les hommes de
guerre n'étaient alors que des mercenaires employés à cm -
cuter les ordres d'autres hommes, qui. dans une carrière
plus élevée, avaient obtenu une plus haute réputation. Le
magistrat qui brillait dans les conseils par son éloquence,
par sa prudence , par sa deeUion . ne se piquait point d'éga-
ler la bravoure militaire du soldat qu'il prenait à ses gages ;
RF.VIÎF DE PARIS. 191
il donnait dans l'occasion des preuves d'un courage civil ,
souvent plus rare et plus difficile ; mais il déclarait sans honte
qu'il ne se croyait pas propre au combat. »
Cette misérable Organisation militaire eut encore sur le
caractère italien de ente époque une influence qu'il importe
de remarquer. Cette facilité de faire la guerre sans payer
de sa personne prolongea les inimitiés et irriU lei \ engean-
ces entre lesdifférens peuples : là où il n'y a point de sang,
mais seulement de l'or à dépenser, la guerre n'a rien de'
national, rien de cet enthousiasme, de cette magnanimité
qui cache quelquefois ses horreurs et ses honteuses misères j
la victoire est au plus riche, non au plus courageux; et la
perfidie qui termine plus tôt la lutte est un bénéfice clair et
net, qui peut s'évaluer en écus et en ducats. Or, les peuples
se réconcilient après la défaite ou la victoire ; mais la trahi-
son laisse entre eux d'irréconciliables haines.
Si nous cherchons maintenant la part d'influence que
peut avoir eue sur le caractère italien l'organisation poli-
tique des divers états telle qu'elle existait alors, sauf l'élec-
tion qui en était le caractère principal, nous ne trouvons
presqu aucune des garanties de la liberté. Là même où cha-
cun pouvait aspirer auxraagistratures politiques, il n'y avait
en réalité d'indépendance pour personne ; les factions ri-
vales se tenaient constamment en hostilité, elles triomphaient
les unes des autres et s'emparaient tour à tour des emplois
et des dignités, en faisant mentir les scrutins par force ou
par fraude ; la confiscation , l'exil, la prison, la torture ,
l'échafaud signalaient le triomphe du vainqueur, qui,
raincu plus tard , était frappé des même armes. Peu de po-
pulations ont éprouvé plus de vexations politiques , plus
d'arbitraire gouvernemental que celles de ces petites répu-
bliques ; il en est peu aussi qui aient nourri entre elles des
passions plus haineuses . qui se soient poursuivies de plus
ie vengeances , qui aient usé de plus de dissimulation et de
perfidie.
Une grande part d'influence sur le caractère italien est
iussi réclamée par l'esprit de l'église romaine. La religion ,
ion par ses principes , mais par ses organes , était coiuplé-
ement séparée de la morale, et l'Italien avait plus de res-
J92 REVUE DF. PARIS.
pect pour le5 organes que pou»- les principe
Pour lui, le prêtre é'ait la loi de Dieu vivante. Or
à une doctrine commode de la pénitence et des ;
le prêtre de ce temps-là était le meilleur garcn' qu l'on
pût imagine" contre le remords. Non-seulement il rcr e
les fautes pour de l'argent (1), mais que'quefois l'accom-
plissement d'un crime commandé fut le pris de l'ai-
d'un crime commis; non seulement il légitimait le? perfi-
dies, mais il en donnait l'exemple. Lorsque le prêtre M
:ïaït lui-mêmede son serment , quel scrupu'e ur manqv
foi devait-il inspirer aux autres hommes? Le p?pe, c'et-it
U morale incarnée . et le pave publiait des brefs pour amuser
ses ennemis, comme disait Alexandre VI . lorsqu'il usa de ce
moyen afin d'attirer dans le piège qu'il avait traîtreusement
ourdi , le chef du gouvernement V Sienne . P?ndolfo Pe-
trucci. Le pape, lorsqu'un irrité le gênait assemblait un
consistoire pour déclarer qj'i! r'élait pa? tenu d'observer
un traité qui lui avait été arraché par la force codqt
Jules II, lorsqu'il voulut violer la foi promis
(') Une ricbe don.-tion faite à un couTent était , aux yen* du
moine, et aux yeux de celui qui croyait aux moines , Pécu^aler
delà vie la plus riche en vertus. Citons, entre œiuV une anecdot»
que Corr.mines raconte aTec sa bonhomie accoi. ru en lu
He à la suite de Charles TOI . il passait à Pavie : ■ Jehan Galea»,
le premier de ce nom en la maison de Milan , avoit esté autresfois
dit-il, un grande», mauvais tyran, mais honorable Toutefois îoi
corps est aux Chartreux à Pavye , près du parc, plus haut -
grand autel, et 'e m'ont monstre le? 'IhartrenT ,au moins ses o» (e
y monte l'on par une eschelle), lesquels seatoient comme la natai
ordonne. Et ur, natif de Bourges, le m'appela sainct, et je !..
manday en l'oreille pourquoi il l'appeloit sainct. et qu'il fQ
voir painctes à l'entour de lui les armes de plusieurs citei qu'
avoit usurpées, où il n'avoit nul droit. Ltluy et son cheval es
plus haut que l'autel, et tailler de pierre, et son corps sous le pi
du dit cheval. Il me respondit bas : Nous appelons en ce pays i<
nets tous ceux qui nous font du bien : cl il feit cette belle e*lu
v.rlreux,q<n « la vériU Bit U plat belle que j'aye jamais iw
île marbre.
D1 P&BIt.
le méflM Sainteté répondit. <ans détour, et avec une
Franchise tout-à-fait caractéri do-
, coûtre qui clic étaii en guerre , et dont les b
offraient «le M soumettre à certaine. COndilioot : « qie
quant à leur capitulation, elle ne se souciait nullement ni
de ce qu'avaient fait les autres papes , ni 4$ > l qu'ëU* m
avait pm faire , attendu qu'elle el let autres papes avrien: été
dans l'impossibilité d'agir d'une autre manière . tl que
lait la m l non leur propre rotornè qui lea avait con-
traints à les confirmer, h C'est Machiavel lui-même qui rap-
porte celte réponse dans sa correspondance Ottîci
pendant une mission auprès de Jules II. Instruits b de tels
mples et à des exemples venus do si haut . comment de
simples chrétiens ne se seraient-ils pas parjurés en toute sû-
reté de conscience? L'empoisonnement et l'inceste sous la
tiiiare pouvaient-iU être encore, pour le «lévot, l'inceste el
l'empoisonnement0 Le prêtre même «tait bien plus expert
<jue les autres dans l'art d'étourdir 1er scrupules. En vou-
lez-vous un mémorable exemp'c g Nous le prendrons encore
dans cette conjuration des Pazzi déjà citée , et dont un pape,
te IV , était complice. D'abord il avait été résolu que les
Médicis seraient poignardés dans un festin ; mais ensuite
on imagina qu'une messe inspirerait moins de défiance aux
victimes, et l'on choisit la solennité de l'élévation de l'hos-
tie comme le moment le plus sûr pour ne pas manquer le
coup. L'un de ces hommes de guerre dont nom |
tout à l'heure , le condottiere Monlesecco . avait été d<
par le sort pour assassiner Laurent ; il l'aurait poignarde
sans scrupule dans la joie de l'orgie , mais durant la solen-
nité de la messe , le soldat ne l'o->a pas; seul, u nrélrr
affronta le sacrilège : <jui fami/iiiriw, ut pote sacerdos , et ob
tu minus sacrorut.i locorum nwtucns ■ plu- aguerri en sa qra-
lité de prêtre, et (comme tel plus hardi dans le lieu saint,
dit un chroniqueur génois. ( Anton. Galli, Comment, de
rébus (jenuensibus.)
àânai tout avait contribué dans ce pays à corrompre la
morale publique et même la morale particulière, à mettre
rang «les première! qualités qui font l'homme d'état et
l'homme de caractère, la fermeté dissimulée, la perfidie !■
y i;
194 RKVL'F- DE PARIS.
bile , la vengeance persévérante ; à prêter aux pins violen-
tes passions , aux plus méchans desseins . un front calme et
des paroles décevantes ; à considérer la bonne foi comme un
manque de profondeur , la franchise comme une vertu d'é-
tourdi; à se croire dupe quand on n'a pas dupé les autres;
à obtenir enfin le succès, en quoi que ce puisse être , au
meilleur marché possible.
Ou se tromperait pourtant si Ton allait faire de ces obser-
vations une application trop générale ; l'Italie ne manquait
pas de cœurs nobles, d'esprits généreux qui avaient échappé
à la contagion de la morale à la mode ; de ce que les habi-
tudes de fraude et de perfidie étaient admises sur le pied
d'utilité, il ne s'ensuivait pas qu'on fût fourbe et perfide pour
le plaisir de l'être, c'était un talent qu'on exerçait au be-
soin, une science que l'on appliquait; c'était calcul de l'es-
prit plus que perversité du cœur: il y avait vice dans le rai-
sonnement plus que corruption dans les penchans.
Au reste, ce serait ignorer complètement l'histoire du
temps, ce serait calomnier l'Italie aux dépens du siècle , de
ne pas reconnaître que cette morale n'appartenait pas en
propre à l'Italie , mais était commune à toute l'Europe ;
taitnl vices d'une époque et non d'un pays. Il est bien vrai
que, grâce aux circonstances particulières que nous avons
rappelées, l'Italie était passée maitressc en dissimulation,
en fraudes, en trahisons ; mais dans les autres états aussi,
on avait bien profilé à ses leçons : dans les cours surtout,
elle avait trouvé d'habiies disciples, et les mêmes vices
étaient assis sur presque tous les trônes de l'Europe.
Yo\ez Henri VII d'Angleterre, célèbre par ses rapines;
il suppose des crimes à ses parens , moins pour assouvir sa
cruauté en répandant leur saug , que son avarice en confis-
quant leur or. Il tient en pri>on deux concurrens redouta-
bles, mais leur liberté ne lui suffit pas; sa sécurité a besoin
de leur vie, et il invente un complot pour les envover à l'e-
chafaud. In adversaire parvient-il à >e soustraire à sa ven-
geance . il l'attire à lui avec la promesse qu'il n'a rien à re-
douter; mais cette parole sacrée est un piège infâme, et la
victime est à peine sous la griffe royale qu'elle est jetée
dans la Tour.
■ l.\ I | Dl FA Ris. 105
Qai donc eut moins de probité politique que ce Ferdinand
nommé le catkoiiquê par 1 histoire , nais auquel se> contem-
porains donnaient divers surnoms dont l'ensemble le peint
assez fidèlement. Par les Italien! qui le virent souvent com-
battre pour le pape, il fut appelé le/tfnt*; il était \tprvdtni
et le sa(jc pour les Espagnols, frappes surtout de la glorieuse
fortune de l'Espagne sous son règne; mais les Français et
les Anglais le nommèrent à bon droit le perfide, car il avait
été leur allié. Ferdinand portail le caractère espagnol dans
le parjure; il l'enveloppait d'une majestueuse solennité , ce
qui n'empêcha pas les hommes experts de pénétrer souvent
la fraude. ■ Avant de compter sur ses promesses , disait de
lui un prince italien, il faudrait qu'il jurât en un Dieu au-
quel il crût. )» Etait-ce par jalousie de métier que le prince
italien jugeait si crûment et si bien le monarque espa-
gnol ?
Et la France, ce pays à vieille renommée de loyau'é, ne
venait elle pas d'avoir son Louis XI? Quand on a nommé-
Louis XI, on a nommé la fraude et la perfidie mêmes :
qu'cst-il besoin de l'autorité des faits (')? Mais il n'est pas
6ans intérêt de remarquer jusqu'à quel point la corruption
(') Dans ce caractère étrange la superstition avait pourtant plus
d'empire encore que la ruse. C'est Louis XI qui refuse un serment
tu risque de laisser pénétrer sa pensée! Il en aurait fait mille et
il les aurait trahis sans scrupule; mais il en est un qu'il n'ose
pas trahir, et celui-là il le refuse, a Le dit connestable estoit bien
content de Tenir, pourveu que le roi feist serment , sur la croix
Sainct-Lou d Angers de ne faire nul mal à sa personne, ne consen-
tir qu'autre le feist. A cela luy respondit le roy que jamais ne fe-
roit ce serment à homme; mais tout autre serment que le dit con-
nestable luy Toudroit demander, qu'il estoit content de le faire...
Et (qui bien y penscroit) c'est misérable vie que la nostre , de
tant prendre de peine et de travail pour s'abbregrr sa vie, en di
■tnt et escrivant des choses presque opposites à leurs pensées. »
Com mines , I. IV, c. 6.
Louis XI avait plusieurs sermens, comme Figaro plusieurs véri-
tés; le tout était de connaître le bon. Bien en prit au connétable de
Saint-Paul.
]96 REVUE DE PARIS.
des mœurs avait corrompu le langage, et combien , même
chez les hommes de probité, la complaisance des mots dissi-
mulait les vices. Commines , qui va raconter une trahison .
dit tout naïvement : « Je veux déclarer une tromperie ou ha-
bileté (ainsi qu'on la voudra nommer, car elle Fut sagement
conduicte), et aussi veux qu'on entende les tromperies de
nos voisins comme les nostres : et que partout il y a du bien
et du mal.» Celte trahison est celle d'un «monseigneur de
Vauclcr, qui estoit très-sage ,i> selon Commines, lequel
ajoute dix lignes plus bas : «Jamais homme ne tint plus
grande desloyauté que ce Vaucler. ■» Et ce n'est pas ici une
distraction , c'est une habitude de pensée et d'expression.
Ailleurs le même Commines nous dira : «Le Turc (que de-
vant ay nommé, Mahumet Ottoman) a esté sage et vaillant
prince , plus usant de sens et de eautcîle que de vaillance et
hardiesse. » Et ailleurs encore : * Ledit seigneur Ludovic (*)
estoit homme très-sage, mais fort craintif et bien souple
quand il avoit paour (j'en parle comme de celuy que j'ay
cogneu , et beaucoup de choses traitté avecques luy) , et
homme sans /oy, s'il voyoit son profit pour la rompre. »
Telle était la langue ou plutôt la pensée du temps , car
la langue , c'est la pensée matérialisée, palpable, si j'ose
ainsi dire; un homme sans foi était un homme très-sage;
le sens et la cautelle étaient synonymes, et la tromperie
était de l'habileté, pourvu que la fraude fût sagement conduits.
Ce n'est pourtant là ni l'Italie , ni Machiavel; c'est la
France et Commines, ou plutôt c'est le siècle avec les inémes
vices, la même immoralité. Cette immoralité était plus pro-
fonde, ces vices semblaient plus endémiques en Italie qu'ail-
leurs. Nous avons taché d'en expliquer les raisons: ces rai-
sons ou n'existaient pas . ou n'avaient pas la même force
dans les autres contrées. Ainsi ce même Commines . dans
le langage duquel nous avons remarqué la trace livide de
cette corruption . il n'a pas le sens moral perverti comme
l'avait Machiavel ; il ne vous raconte pas des trahisons avec
cette indifférence qui ressemble presque à la complicité ; il
s'excuse d'être l'historien de ces mœurs ktf uon-seu-
(') Ludovic S foi ce, lurnommc le More.
RKVUE UE HARJs. ]ij
I. meut il ne les enseigne pas, mais s'il foi racunte , c'e.t
surtout pour en détourner; « pour ce qu'il Ml besoing d'eslie
informé aussi bien dis tromperies et mauvaiseliez de ee
monde comme du bien (non pour en user , mais pour s'en
garder). » (Liv. m, c. 4.)
Un peu plus tard, notre vieux Montaigne , dans un cha-
pitre où il discute Vulile et Vkommêiê, nous donne aussi de
précieuses notions de la morale du temps : « En toute police
{youveinemcnt politique) il y a des othees nécessaires, non-
seulement abjects , mais encore vicieux ; les vices y trou-
vent leur rang, et s'emploient à la couslure de nostre liai-
son comme les venins à la conservation de nostre santé ; s'ils
deviennent excusables , d'autant qu'ils nous font besoin , et
que la nécessité commune efface leur vraye qualité; il faut
laisser jouer celle partie aux citoyens plus vigoureux et
inoins craintifs qui sacrifient leur bonheur et leur conscien-
ce, comme ces autres anciens sacrifièrent leur vie pour le
salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des ro!-
les et plus aisez et moins hasardeux : le bien public requiert
qu'on trahisse, qu'on mente et qu'on massacre; résignons
cette commission à gens plus obéissans et plus souples. »
On voit avec quelle timidité de telles doctrines étaient
professées chez nous : on les farde de noms honorables , on
les excuse sous des prétextes d'utilité; les sacrifices de l'hon-
neur et de la conscience, on les compare, non peut-être
sans quelque intention d'ironie , mais du moins sans col<
aux grands dévouemens des vertus antiques ; et toutefois on
ne rappelle ces doctrines que pour apprendre à s'en gar-
der, on se reconnaît trop faible pour l'exercice d'une mo-
rale si robuste , et on résigne cette commission à gens [
vigoureux et plus souples.
Machiavel n'y cherche pas tant de façon; il expose ses
hideuse, maximes avec un abandon , une ingénui'é qu ;
promettent pas de penser que de son temps , et parai
compatriotes , on y trouvât rien de répréhon il>!c. Ce qui
serait aujourd'hui une insoutenable effronterie était alors la
chose la plus simple du monde , et tout ce qu'où y reiu.ii
quait , c'était la sagacité , lu profondeur , la force du riù-
soinieuicnt. Mous avons eu occasion de le dire aduur
M 17.
1U8 REVUF. DE PARIS.
préceptes abominables exposés dans le livre du Prince et
dans plusieurs autres écrits du secrétaire Florentin le sont
sans aucun déguisement , du ton dont on parle de choses,
pour ainsi dire , convenues. Si Machiavel eût pensé qu'il y
eût dans ses doctrines ce qu'on y voit aujourd'hui , quelque
perversité qu'on veuille lui supposer, il faut bien convenir
aussi qu 'il avait l'esprit trop fin, trop délié pour n'avoir pas
enveloppé sa morale d'atours capables d'en déguiser la dif-
formité, car il voulait la rendre acceptable et persuasive.
Son intention n'était certainement pas de choquer ouverte-
ment ses contemporains. Il l'a montrée toute nue parce qu'il
savait qu'elle serait agréée sans plus de précaution; il a
parlé franchement, parce qu'il parlait comme tout le monde.
Il ne donne point le mal pour le bien , mais il ledonne pour
l'utile , et entre le bien et l'utile il conseille toujours le
choix de celui-ci , parce qu'il y a duperie à ne pas réussir,
et que dansl'ordre de ses idées duperie est vice. Il vous en-
seigne le succès sans s'embarrasser des moyens; c'est à vous
de voir si vous le voulez à ce prix. De son temps ce n était
pas une question.
Chose étrange ! avec moins de lumières , les siècles pré-
cédens avaient aussi une morale publique moins pervertie.
L'erreur, qui malheureusement doit toujours avoir sa part
d'empire dans les affaires humaines, triomphait dans les sub-
tilités de Tordre intellectuel , mais dominait moins dans les
sentimens moraux. On n'eût pas osé alors établir école de
perfidie ; et , à cet égard , le treizième siècle est plus près
du nôtre que le seizième.
Un homme qui , dans un autre siècle , eût été Pescartes ,
Voltaire peut-être , peut-être Mirabeau . et qui fut dans le
sien moine et saint , parce que c'était dans le cloître et dans
le catholicisme qu'étaient alors la lumière et l'empire; saint
Thomas d'Aquin , par sa parole comme par ses écrits . fut
la puissance intellectuelle de son temps. et durant troisccnls
ans, il en garda le sceptre. Ce cri lancé contre l'oppression:
l'insurrection est le plus sni/if des c'eroirs , s'était élevé du sein
d'un couvent de dominicains au treizième -iècle . pour re-
tentir au dix-huitième dans nos assemblées délibérantes, où
il ne fut pas encore entendu sans etonnement et sans ru-
REVUB DE PARIS. 199
racur ('). La scolastique , qui avait été jusque-là l'humble
servante de la théologie, devint à son tour une puissance.
Quelques lambeaux d'Arislotc , jetés par les Arabes dans
l'Occident, y répandirent tout-à-coup une lumière incon-
nue; la controverse s'en empara; éclairée à ce flambeau,
la philosophie se sentit émancipée et commença unfc carrière
nouvelle ; les scolastiques firent du treizième siècle un siècle
d'innovation et de réforme, et saint Thomas fut leur chef.
Les principes de morale et de politique répandus dans ses
nombreux ouvragesatteslent la supériorité de cet esprit pro-
digieux , et l'ont rendu , à juste litre , l'oracle du monde in-
tellectuel durant trois cents ans ; durant trois cents ans , la
SecvnJa secvndœ fut comme le code moral du monde chré-
tien. Peu d'hommes plus que saint Thomasd'Aquin, peu d'ou-
vrages plus que la Secundo secundœ , ont exercé sur l'esprit
humain une influence universelle et durable. On resterait
frappé d'élonnement , si on lisait encore aujourd'hui saint
Thomas , de voir avec quelle hauteur de raison , quelle rec-
titude de jugement , quelle audace d'argumentation , sont
établis par le grand scolastique, l'ange de V école , comme
on l'appela de son temps, les principes des devoirs, elles
autorités de la liberté ('). Il fallait que la corruption dont
(') Voici les paroles de saint Thomas d Aquin : Diccndum quod
régime* tyrannicum non est justum... et ideo perturbatia hujus
regiminis non hahet rationcm seditionis. Et ailleurs : Cvm non
est recursus ad super uiiom per guem judivium de inrusorc possit
fieri, tune gui ad lihcrationcvi patriœ tyrannum occidit, lauda-
tur et prœmium accii>it.
(') Le devoir de l'obéissance au prince est fondé, d'après saint
Thomas d'Aquin , sur le principe de la délégation populaire. Le
prince n'est que le mandataire. La loi du prince ne vaut qu'à co
titre, car la véritable source de la loi, c'est le peuple. Aon cujus-
hbet ratiojacit legcm, sed tnu'titudinis aut principes virem mul-
titudinis gerentis. [Prima pars, sec. part. Sum. theolog. Thum.
Aguinat. Quœst, 90, art. j.) El Suarez a ensuite établi que tell»
était l'opinion de tous les juristes ef de tous les théologiens de
l'école de saint Thomas d'Aquin : Direndum ergo est potesta-
icm eondendi leges ex sola rei nutina in nu/lo sim/ului i homine
existera, in hominum col'cciione.(Dc Le<i., I III. c. 1.)
200
REVUE DE PARIS.
nous avons développé les causes , eût fait un progrès géné-
ral et rapide pour que l'Italie en fût ensuite venue au poinl
qu'on pût lui donner, comme le simple résumé de la morale
et de la politique, un livre tel que le Prince.
Un vice universellement adopté n'est presque plus un vice;
ce n'est guère qu'une fausse opinion qui atteste l'erreur do
l'esprit plus encore que la corruption du cœur, et il est bien
difficile que la morale de l'individu lutte avec avantage sur un
point quelconque contre cette morale publique, excepté peut-
être dans quelques âmes rares et choisies chez qui l'instinct
de la vertu triomphe de toutes les persuasions de l'exemple
et de l'habitude.
Machiavel n'était point un de ces hommes héroïque
n'est pas ici notre tâche de rappeler toutes les accusations
que ses divers ouvrages ont fournies contre lui ; ce n'est
un article sur Machiavel que nous faisons, mais un article
sur le livre de M. Artaud. Cependant ri nous ne citons pas
ici les maximes et les doctrines des Discours sur Tilc-Li
de V Histoire de Florence , ni même du livre des Principautés
(vulgairement nommé du Prince), ouvrages généralement
connus , nos lecteurs verront peut-être avec intérêt quelques
mots sur un opuscule beaucoup moins remarqué , et qui
pendant est digne de toute l'attention de ceux qui désirent
connaître Machiavel.
La Vie de Castruccio Castracarri de Lucqucs , que Ginguené
nomme à tort l'un des meilleurs morceaux d'histoire de Ma-
chiavel , est un ouvrage presque entièrement d'imagination.
Machiavel a emprunté à Mathieu Villani quelques faits con-
eernant Castruccio . qui vivait à la fin du treizième siée,
au commencement du quatorzième. Puis il a compose tire
espèce de roman historique où il a peuit un héros selon
principes, un chef politique selon son caur. un homme qu'il
appelle rare pour son temps , qu'il nous donne comme l'ègat
de Scipion l'Africain . et qui n 'est en effet . même dan
peinture de Machiavel . qu'un petit tyran ambitieux . rir
sanguinaire, que son activité, son audace et qnHqnc-
aides des diseordo excitées parmi les «iuclfe; et H
luis . portèrent à la souveraineté de l.ueques et de Y
biograplrii est d'autant plus importante à ctudterpoar Ptp-
T\ P.VtJP. DU IAI 201
prédation du caractère de Machiavel, que c'est un person-
nage peint de fantaisie et avec amour par notre publiciste
sur quelques linéamens histori(|ues , et que son portrait est
comme le type et la personnification des opinions de Ma-
chiavel. Rappelons donc quelques-uns des traits dont il com-
pose la physionomie de son héros : « Il était tout dévoué pour
ses amis et implacable pour ses ennemis , juste avec ses su-
l<i>, sans foi envers les gens sans foi , et il ne chercha jamais à
vaincre par la force lorsqu'il put réussir par la ruse, disant
que c'était lu victoire et non lu vianiirc de vaincre qui produi-
rait lii gloire. '•>
Cet homme tout dévoué pour ses amis avait pourtant fait pé-
rir du dernier supplice un vieillard auquel il devait sa for-
lune, et qui avait apaisé un soulèvement excité contre Cas-
trticcio; mais ce vieillard était parent des conjurés, et lors-
que quelqu'un représenta au tyran de Lucques qu'il avait
mal agi de faire mourir un de ses vieux amis : « Vous vous
trompez, répondit froidement Castruccio, c'est un ennemi
nouveau que j'ai fait mourir. »
A ce mot d'une amc perverse , Machiavel en ajoute d'au-
tres, parmi lesquels plusieurs trahissent une ambition effré-
née , ou une grossière insolence, et puis il les couronne de
cette réflexion : « On pourrait rapporter encore une foule
de ses reparties , dans lesquelles on verrait k même sel et lu
vn'mo sagesse; mais je crois que celles que j'ai citées suffisent
pour rendre témoignage de ses grandes qualités. »
(let homme, s'il faut en croire Machiavel, • a laissé le
plus honorable souvenir; » il écrit cette vie, parce qu'il a
cru <i y découvrir une foule d'exemples de courage et de
bonheur dignes d'être offerts à l'admiration , » et il dédie son
ouvrage à deux jeunes Florentins, ses meilleurs amis, parce
qu'il ne connaît personne qui, plus qu'eux, « se plaise au
récit des actions grandes et vertueuses. «
La Vie de Castiilccio, dont on parle peu, est contre Ma-
chiavel un chef d'accusation non inoins décisif que le Pri l
et bien plus grave que la Relation du DVO de TlUIIDUI
qu'on lui a tant reprocher.
beaucoup de personnes ignorent peut-éire que c'est a Ma-
chiavel que nos hommes d'état de 93 ont emprunté la céli bro
202S REVUE DE PARIS-
maxime : // n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Et ce
n'est pas non plus dans le Prince qu'elle se trouve, c'est dans
l'un des ouvrages les plus irréprochables du secrétaire flo-
rentin, dans les Discours sur Tite Lire. « Si l'outrage atteint
la personne, dit-il, la menace en est plus dangereuse que
l'effet, car la menace seule offre de grands périls; l'effet
n'en présente aucun. Celui que l'on tue ne songe plus à se
venger. » (Liv. III, c. 6.)
Mais ceux qui jugent Machiavel sur sa renommée et non
sur ses ouvrages, éprouveront peut-être quelque étonnement
à le voir donner les préceptes de la plus saine morale, de la
politique laplus humaine. Machiavel précepteur d'humanité,
de vertu, de bonne foi! Il faut le faire parler lui-même
pour qu'on nous croie. Ecoutons donc ses propres paroles :
« Ce que doit surtout rechercher un prince dans ses sujets
et ses soldats, c'est l'obéissance et l'amour. Il obtient l'o-
béissance , parce qu'il observe lui-même les lois, et que l'on
croit à ses vertus. Il doit leur amour à l'affabilité , à l'huma-
nité , à la douceur. » (Discours sur la première Décade de
Tite-Livc, liv. III , ch. xxn.j
a Que les princes soient donc convaincus que leur empire
commence à leur échapper à l'instant même où ils commen-
cent à fouler aux pieds les lois... Si, lorsqu'ils ont perdu
leur couronne, ils pouvaient devenir assez sages pour con-
naître combien il est facile de conduire un empire quand
on n'écoute que de bonnes résolutions, les regrets de leur
perte en seraient plus vifs... car il est bien plus aisé d'être
chéri des bons que des méchans . et d'obéir aux lois que de
leur commander. ■ (H>id.. I. 111. c. v.)
« Aucun prince ne s'est jamais bien trouvé de s'être fait
haïr. «
(t Ouoique ce soit une action détestable d'employer la fraude
dans la conduite de la rie, néanmoins, dans la conduite de
la guerre, elle devient une chose louable et gloru Me... Je
ferai observer seulement que je ne regarde pas comme une
ruse glorieuse celle qui nous porte à rompre la foi donnée et
les traités conclus ; car bien qu'elle ait fait quelquefois ac-
quérir des états et une couronne , elle n'a jamais procuré la
gloire. )« (Ibid. , I. III , c. xl.)
RKVUK 51 PARIS. *J0 |
Machiavel pousse l'estime de la lionne foi jusqu'à célébrer
et traiter de sublime la fidélité à tenir des lermeUf urru
par la fvi
Dans un discours dont le l»ut était de déterminer le gou-
vernement de la république à prendre quelques mesures né-
cessaires à sa sùreie , Machiavel montre lui-même combien
l'habitude de la duplicité en rend l'usage illusoire , et qu'il
savait à quoi s'en tenir sur ce qu'il donne ailleurs comme
une grande Barque de profondeur et d'habileté. « (.H'ant au
pape (Alexandre VI) et au duc , son fils (le duc de Valenli-
nois , César Borgia), dit-il, qui ne connaît leur caractère,
leur ambition et leur conduite , et quel fondement on peut
faire sur leur parole (') ? •>
Envoyé par la république en mission auprès de Gianpa-
golo Baglioni, tyran de Pérouse, pour réclamer l'exécution
de l'engagement contracté par ce condottiere envers Florence,
Machiavel s'efforce de lui faire sentir u tous les avantages
de la bonne foi , et combien il importe de tenir sa parole. >»
11 lui représente «que le public 1 accusera d'ingratitude et
de mauvaise loi , le regardant comme un cheval qui bron-
che , et qui ne trouve personne qui veuille le monter, pour
ne point s'exposer à se casser le cou ; que quiconque en-
dosse la cuirasse et veut en tirer de l'honneur , ne peut rien
perdre qui ne soit d'un prix aussi précieux que la réputa-
tion de bonne foi. » C'étaient là des doctrines officielles, ce
n'était pas Machiavel qui parlait , c'était l'envoyé de Flo-
rence, à qui les instructions de son gouvernement prescri-
vaient de tâcher d'aiguillonner Baglioni par l'idée du blâme
qui punirait son ingratitude et son manque de foi, tandis
que les vertus contraires , disent les instructions , « sont les
deux points capitaux sur lesquels les hommes doivent le
plus compter, m II y avait donc aussi alors un blâme public
pour la mauvaise foi , et de la confiance pour la probité !
Dans une des commissions dont Machiavel fut chargé près
(') Ce discours, resté inédit jusqu'à ces derniers temps, a été im-
primé pour la première fois daus la traduction de Machiavel, par
feu Pcriès, i8j3-i8q6, œuvre consciencieuse et fort mommanda-
ble d'un littérateur laborieux et savant trop tôt enlevé aux lettre*.
20 -V F.EVLF. DT PARTS.
de l'armée florentine qui assiégeait Pise, il écrit : «Tarla-
tino , de son côté, dr.ns toutes les lettres écrites de sa
main, et qu'il m'adresse directement, me répète sens
cesse qu'il n'a qu'une parole , et qu'il aimerait mieux mou-
rir que d'y manquer. Il est certain que plus les hommes
de cette espace sont éhrès en hmineur, plus ils tiennent à I
parole. »
Enfin, dans ce livre même qui a jeté sur Machiavel une
réprobation si universelle et si obstinée , dans le livre du
Prince, nous le voyons, en même temps qu'il donne des
préceptes de cruauté, déclarer que cruauté est un mal;
que ceux qui suivent ces préceptes n acquièrent poùit de
gloire et ne peuvent être comptés au nombre des grands liommes.
Dans le chapitre même où Machia. el justifie les cruautés de
Borgia, il fait aux princes un devoir de suivre (es conseils de
la prudence tempérés par ceux de V humanité. Il reconnaît
qu'il est louable d'être fidèle à sa parole , qu'il est bon pour un
prince d'être réellement fidèle , humain , clément, religieux,
sincère. Enfin , il répète sans cesse : Il est absolument néces-
saire que le peuple soit content du prince... Il est d'une uhsolue
nécessité que le prince possède l "'affection de son peuple Li:
meilleure forteresse est l'affection du peuple.
Et c'est cet homme que, depuis trois siècles, toutes les
générations et tous les pays chargent continuellement d'a-
nalhèmes , qu'on accable de malédictions cornait k pre
teur du parjure et de la tyrannie , comme le docteur le plus
effronté de corruption et d'immoralité ; l'homme dont on a
mis les ouvrages à l'index , et dont on a jeté Pâme au»feu de
l'enfer (')•
Nous tâcherons , dans un prochain article . de jeter quel-
que lumière dans celte obscurité . et nous ferons connaître
avec détail le livre de M. Artaud.
Cette étrange contradiction n'a jamais été éclaircie. Là
est l'énigme dont il faudrait chercher le mot , le problème
qu'il faudrait rétondre, pour comprendre cet homme inex-
plicable , ou, du moins, non encore expliqué.
M. |
(») Siiiieliu», dans son livre sur V Athéisme; Binct, dans sou
Salut d'Origèm, l'ont trè* -sérieusement damne.
KOQ.
Rien n était gracieux , rose et sain comme Lnc, : peu:,
bouche, peut, yeux d'émail bien clair, pe.it nez au v „
rondes peUteajouee, blonde chevelure bouclée ; un de ce
en ans moill, hm{ > ^ ^ ^ ^ ^ * cee
pression créée pour eux , Q faut mander de caresses. Law-
rence ce Raphaël des enfan. , on a poilU avec un rflre boQ_
heu, L Angleterre seule les produit comme pour se consoler
de n avon- pas de pèches. C'est aussi le pays où l'on vole le
plusd en ans. Lucy avait quatre ans. Elle adorait les pou-
pées de Java. Ce sont des poupées noires .«connues en
franco ou Ton ne connaît rien. M,is Luey préférait les râ-
teaux d amande aux poupées , et Rog aux poupées noires et
aux amande,.
Kog était un chien loup : je ne sais de quelle espèce, de
«a p us laide, je présume; un croisement de loup et de re-
nard; jeune, mars promettant peu sous son poil sale i
oreilles m orme,, auxquelles il imprimait déjà un mauvai,
pli .quand I il devait la droite, la gauche s'abaissait ; signe
pnrenologique des chiens voleurs.
Cependanti malGr. son poJI gr.Si ru]c ^ ^ ses
«al attachées sa queue avalée et en pinceau, ou plutôt or-
.0Hsun7OM ■ I ^ ,,,a,|Tré SeS)ei" *«"' «"*•
sous un taillis de crin , malgré une tepèee de barbiche, dont
un artiste nVùt pas voulu, Rog plaisait comme plat! tonl
Erina™' ^"^ ' C°WmC h$ peli,S ***** el ,es ****
206 REVUE DE PARIS.
C'étaient des cris de joie de l'enfant mêlés à de petits
aboiemens de Rog lorsqu'ils se prenaient corps à corps sur
le sofa , Lucy enfonçant ses doigts roses et sans ongles dans
le ventre rose de Rog; Rog enroulant la cuisse nue de l'en-
fant de ses pattes sans griffes ; essayant ses dents sans mor-
sures dans l'épaule de lait de Lucy. Puis ils glissaient ainsi
comme une pelotte de coton et de crin du sofa au tapis ,
du tapis à l'alcôve sous laquelle ils s'engouffraient pour re-
paraître en boule, enveloppés de circonvolution en circon-
volution de châles, de peaux de tigre, et du tapis. Et quand
ils étaient fatigués de leur jeu , ils s'endormaient sous ce
rouleau agité par leur chaude et bruyante respiration. On les
relirait endormis de là-dessous.
Mistress Philipps était une bonne mère, quoique riche.
Excellente mère ! se levant la nuit pour voir si sa fille était
bien couverte, si la fièvre ne faisait pas remuer ses petites
lèvres, si la lumière de la lampe ne tombait pas trop sur ses
yeux. Au fond , ces craintes n'étaient que d'ingénieux pré-
textes pour boiserie souffle de Lucy et emporter toute chaude
dans les siennes l'empreinte de deux petites mains. Sarah,
la gouvernante, ne laissait rien à faire à sa sollicitude ma-
ternelle. Ces deux femmes étaient obligées de s'épier mu-
tuellement dans leur envie de se lever la nuit pour courir
au berceau de Lucy. Le docteur avait défendu à l'une et à
l'autre ces échappées : à la mère, qu'une maladie, venue à
la suite de son accouchement , avait affectée d'un refroidis-
sement à la jambe gauche ; à la gouvernante , menacée d'un
rhumatisme aigu. Sous le coup de cette surveillance réci-
proque, si , dans leurs précautions mal prises , elles se ren-
contraient face à face la nuit au bord du berceau, elles se
disaient avec une sorte de colère : — Que venez-vous faire
là, madame? Votre refroidissement ! Vous savez bien ? — Et
vous, Sarah, pourquoi éles-vous ici? Avez-vous oublié vo-
ire rhumatisme? — J'ai entendu l'enfant qui pleurait, ma-
dame. — C'est faux, Sarah! je suis éveillée depuis deux
heures. Lucy n'a pas remué. — Alors, madame . pourquoi
vous trouvé-,e ici? Et leur reproche déteignait dans une
commune contemplation de leur enfant, rayonnant de sueur
comme un Messie; car les enfans vont au ciel — quand ils
REVUE DE PARIS.
207
dorment ; s'ils ne nous l'ont jamais dit , c'est qu'ils l'ont
oublié.
Vousconnaisse/.Sarah mieux que je ne la dépeindrait. Klle
n quarante-quatre ans . il yen a vingt qu'elle vous sert. C'est
elle qui vous a promené sur son bras dans la grande allée
«les Tuileries , et qui sentait son cœur battre , quand , der-
rière elle , de belles dames disaient: — Mon Dieu, le bel
enfant ! — Nourrice , à qui est cet enfant ? Comment appelez-
vous cet enfant ? Nous avons tous été si beaux ! Un jour vous
avez brisé une pendule; où vous êtes-vous réfugié.' — Vous
connaissez Sarah. — Une fois, déjà grand garçon, vous avez
pleuré pour je ne sais quel amour, aujourd'hui déjà bien
vieux dans votre cœur. — Qui vous a consolé? Vous avez eu
des prix au collège ; rappelez-vous celle qui , en descendant
la rue Saint-Jacques, montrait avec fiertéla serviette blanche
d'où débordaient des feuilles de couronnes et des angles de
livres. — Au retour de votre voyage , après avoir embrassé
tout le monde, qui avez-vous aperçu, auprès de la porte,
prêt à vous dire : Me voilà aussi! je ne suis pas morte? —
N'est-ce pas Sarab ?
L'intérieur de mi?tress Philipps respirait cette belle indé-
pendance de fortune de la bourgeoisie anglaise et de toutes
les bourgeoisies européennes , filles de la liberté et du com-
merce. Rien de trop. Véritable milieu entre la noblesse et le
peuple. Peu d'éclat , beaucoup d'ordre. Point de meubles
fastueux ; mais de l'argenterie et du linge à profusion. Vertu
du protestantisme , de la propreté partout . une politesse
exquise dans les domestiques ; des lits faits à neuf heures ,
des chats angoras endormis au fond des fauteuils ; un per-
roquet, respectable par son grand âge, sommeillant, de-
puis la découverte de l'Amérique, sur une seule patte; con-
tre le mur, des tableaux dont les sujets sont tirés de V Ancien
Testament ; les personnages portent perruque parlementaire
et boucles à la chaussure ; enfin , des mœurs à voix basse,
et, réunis sous un même toit , le silence d'un temple métho-
diste et la belle tenue d'un comptoir hollandais.
Mistress Philipps ne recevait chez elle, depuis le départ
de son mari , que son vieux docteur , personnage gros, re-
plet, ne laissant qu'une place sur un canapé de trois places
1 08 Kl- VUE DE PA1
lorsqu'il occupait 1c coin , n'en laissant point quand i! s" a
seyait au milieu. Il s'appelait Young , sans avoir pour c
le moindre rapport avec son mélancolique homonyme. Il
avait été le médecin de mistress Philipps lorsqu'elle était
demoiselle , et celui de sa mère autrefois ; ce qui lui donnait
une autorité d'aïeul dans la maison. Confident des infirmités
du corps, il était arrivé , sans indiscrétion , par le seul as-
cendant de sa position , à la connaissance des ennuis de
l'ame. Ami de la mère de mistress Philipps, c'est lui qui
avait fait marier celle-ci , avait conseillé un sage emploi à
sa fortune ; et c'est lui encore qui , maintenant , la consolait
de l'inconduite et de l'abandon de son mari. Sa participa-
tion à une union malheureuse lui imposait le devoir d'en
adoucir les suites pénibles , tâche qu'il remplissait avec le
dévouement d'un père condamné à réparer Terreur dont il
a chargé l'avenir de son enfant. Et quand les forces de sa
protégée cédaient au poids des chagrins , quand l'irritation
du moral passait dans le sang, et se changeait en une lan-
gueur fiévreuse , le docteur Young était encore là pour com-
battre la maladie avec l'arme de la science, comme il r.
combattu la tristesse parla consolation. C'était presque tou-
jours en lui montrant Lucy , charmante enfant qui promet-
tait d'être si'féconde en giâces et en beauté, qu'il parvenait
à faire éclore un long sourire d'espoir sur les lèvres pâlies
de BjHMtTlrtfr Philipps. Il sauvait chaque jour la femme par
la mère, comme parfois cm guérit un membre en soignant
l'autre.
Inconcevable faculté de sa noble profession , le docteur
Young exerçait également cette touchante paternité de la
science dans vingt maisons différentes, sans être épuisé d<-
paroles affectueuses et bonnes. A-t-on bien seuti (je crois que
non . et j'en ai peur peur l'ingratitude des hommes) le sacri-
fice de cet homme, qui , lorsque \ ,ez. vous . à votre
fortune , à vos plaisirs . s mi-,» . lai , à votre rie . que vous lui
rapportez souvent en lambeaux des eoeaWudl ai» ode < '
paasiona ; — il y a de la joie pour vous ; — il n'y en l
pour lui.-- Dae opératian i précédé son repas; une op<
tion attend son réreil : il ne :'.iut pas que sa main tremble
— Si bois on enirranie l*< N -^ rie»! — il
rtn tn patta. 50«j
n;- dansez au son des EnstfHMlll et à ia clarté fa
bougies : —lui, reçoit dans ses bras la jeune épouse dont
les douleurs d'enfantement provoquées par le bal labourent
les reins; et il passera huit heures de la nuit debout à lui
dire : Patience ! madame : vous allez vous relever mère.
Cela fait, il sort. Mais un homme, un falot I la main, l'at-
tend au seuil de la porte. Il faut qu'il le suive. Où va-t-il.'
L'apoplexie a frappé un vieiiiard. Le voilà auprès du vieil-
lard. II vient de donner la vie , il va sauver de la mort. Il
ranime ie vieillard au milieu d'une famille tomb.
pieds pour lui avoir rendu un père. Son existence, «
cela : un combat à outrance avec la destruction ; c'est de
voir l'humanité toujours souffrante, toujours en péril , pâle
et agonisante. Et quand l'enfant est sauvé, quand le vieil-
lard . grâce à lui , revoit le ciel , quand la jeune fille doit à
sa science les roses qui ont refleuri sur son front , on jette
3 francs par visite à cet ange de la résurrection qui ra-
masse et se tait. Sous avez compté ses visites.' — Avez-
vous compté ses cheveux blancs et ses rides? 3 francs!
— Il est vrai quo l'extrème-onction n'en coûte que 12.
.l'ai dit qu'il n'avait pas de joies , j'ai calomnié son ame.
Il en a une que vous n'éprouverez jamais; cette joie est
celle de vous prendre bien bas dans votre lit , de rele-
ver vos os amollis par le mal , d'étendre sur ces os une
première couche de vie, de mettre d'abord le blanc de la
convalescence sur le jaune de la maladie, puis de colorer
vos lèvres de la fraîcheur de la saule revenue ; de vous faire
la-re un pas dans l'appartement appuyé sur son épaule, en-
suite deux, puis de vous laisser seul, confiant dans \<>
forces ; et sa plus pure joie , sa dernière , c'est , et vous ne
\<>us en doutez pas , c'est de vous voir sain , emporté , fou-
gueux , traverser , eu courant à cheval, une allée du bois
de l'.oulogne , tandis que lui. méditatif, malt deux ray
savans dans les yeux, vous suit à pied 0f du regard dans la
contre-allée. Il vol ; aime comme une expérience réunie Cl
comme un fils qui lui est né.
Quand les longues soirées d*bii le
cercle de la cheminée n'était pas agrandi. I m mbl.
placée entre le docteur roeog d atfstreai PWMpj is-
8 is.
510 REVUE DE PARIS.
sait l'intervalle de deux fauteuils ; Sarah , aussi , était assise
dans un fauteuil , mais en dehors du cercle , pour être mieux
h portée de faire le service , d'apporter le lait ou le rhum au
docteur; Rog et Lucy jouaient devant le garde-feu.
Docteur, dit un soir mistress Philipps , en se versant
du thé , je voudrais assurer le sort de Lucy.
— Mais, madame, le sort de Lucy est tout assuré; elle
héritera de vos biens après votre mort , Dieu veuille l'éloi-
gner le plus possible !
— Sansdoute; mais vous n'ignorez pas que je ne suis point
mariée sous la communauté; ma dot m'appartient en propre.
Voudriez-vous en disposer ? A quoi bon ? puisque . sans
recourir à ces ressources forcées , il vous est facile de pisser
à vos revenus?
— C'est vrai ; mais aussi n'est-ce point l'heure présente
qui me préoccupe.
— Et quoi donc ?
— On peut mourir ; cela se voit tous les jours. Sarah fit ,
de l'épaule , un mouvement d'impatience.
— Voilà encore , repartit le docteur, vos idées sinistres
revenues avec le brouillard, je m'y attendais. Voyons, où
souffrez-vous?
Sarah posa un doigt isolé sur son front , sans être vue de
sa maitresse.
— Je ne souffre pas , répliqua . avec un sourire qui expri-
mait le contraire, mistress Philipps ; mais il y a si loin d'ici
à la majorité de Lucy! onze ans encore.
— Eh bien ! qu'est-ce que onze ans? vous vivrez et je
serai mort ; c'est tout.
— C'est bien moi qui serai morte , repartit Sarah du ton
avec lequel elle aurait demande une chose due.
— Excellent monsieur Voung, votre objection est plus
affligeante encore que ma crainte. Votre mort ou la mien-
ne, ne serait-ce pas une même calamité pour Lucy . à qui
1! ne resterait plus que son père ' el 100 père ! ..
— Eh bien ! madame . je ne mourrai pas. foi de docteur
YonngJ mais brisons là-detSM.
— Encore un mot, docteur; vous qui êtes partisan de la
médecine préventive, pourquoi scriez-vous IVnncmi de la
RF.VUK UK l'ARIS.
211
prudence, qui est aussi une médecine morale préven-
tive?— Sarah, ne m'interrompez pas ; je ne vous ai pas
demandé du ihé.
Sarah M replia vers le dos de son fauteuil, indiquant,
par un plissement de front , au docteur Young, qu'elle ne
savait plus aucun moyen d'empêcher sa maîtresse de parler ,
celui-là n'ayant pas réussi.
— Faites-moi la grâce de mécouter. Ma dot , dont je
parlais tout à l'heure, est considérante; elle appartiendra à
Lucy. Si je meurs avant sa majorité . son père en aura la
jouissance jusqu'à celte époque d'émancipation; la loi lui
défère ce droit. Imaginez comment il exercera ce droit ;
j'en frémis. Ce sont six ans, dix ans peut-être, de priva-
tions, de malheur, de misère pour Lucy. Pauvre Lucy!
ajouta-t-clle , en passant mélancoliquement la main sous la
chevelure ondoyante de sa fille.
Mislress Philipps affecta déboire une longue tasse de thé.
— Allons. Lucy, interrompit le docteur , n'irritez pas
toujours ce chien ; il vous mordra , à la fin.
Lucy n'agaçait pas le chien ; mais le docteur avait
besoin de donner le change à l'expression de ses traits.
Sarah ne remarqua pas qu'elle sucrait , pour la troisième
fois, la tasse du docteur.
— Dans cet état de ehoses , docteur , il faudrait vendre
les propriétés dont se compose ma dot et en confier la va-
leur numéraire à la probité d'un ami qui , moi étant morte,
la restituerait sous main à ma fille, ou la ferait fructifier
jusqu'à sa majorité. Par-là nous écarterions la fatale tutelle
de son père, et Lur\ , ma bonne Lucy , serait sauvée. Cet
ami est-il bien difficile à trouver ? ajouta-t-ellc, en prenant
sa fille, et en la déposant dans les bras du docteur.
— Mais cela est-il si pressant, mistress Philipps ? votre
imagination trop vive vous abuse, croyez-moi. Votre santé
asl meilleure que votre opinion sur elle.
— Soit ; que perdrons-nous à ces pi écaillions ? J'en dor-
mirai mieux . etic dora li peu . docteor.
L'argument de la sanlé fut concluant.
— .l'achète donc vos propriétés, ma foi'. Je n'en aurai
jamais autant possédé de ma via.
; i - rf.vuj» np. PARIS.
— Prenez noie au crayon, monsieur Young.
Trois fermes dans le Westmoreland . mes pâturages lu
Lincolnshire , une mine dans le Cornouailles. mes métairies
dans le Midlesex. Burns , mon notaire, vous soumettra le
cahier des charges. Je vous attendrai demain à dîner , mon-
sieur Young.
Sous l'affectation d'indifférence avec laquelle mistress
Philipps disposait de ses biens , le docteur n'apercevait me
trop le dépérissement rapide de cttte bonne et attentive
mère. Il n'osait plus tant la blâmer sur ses funestes pr>
sions , quand il voyait celte jeune femme, de vingt-huit ans
i peine, s'éteindre, pâlir de jour en jour, et ses dents
prendre l'éclat extraordinaire que n'avaient plus ses yeux.
Habitué par l'observation , aux signes d'une décadence
prochaine . il gémissait de voir la sensibilité nerveuse de
mistress Philipps se développer d'une manière effrayante.
Au moindre bruit elle s'éveillait en sursaut, l'odeur la plus
douce la faisait tomber en défaillance , et ses larmes cou-
laient , malgré elle , en sillons silencieux le long de «es
joues, dès que les sons de la musique arrivaient à
oreilles. Sonnez , mince et transparent , ses doigts, clan -s
et effilés , pâles comme la cire , se contractaient si un nua
chargé d'électricité , voilait le jour. Ces organisations out
la vie des fleurs ; elles suivent , de leur corolle odorante, la
marche du soleil ; elles meurent au crépuscule.
Lucy s'était endormie dans les bras du docteur, qui, après
l'avoir portée dans son berceau, prit cordialement la main
de sa mère , et dit : — Couchez vous aussi, mistress Philipps;
vous êtes agitée, très-agitée : vous avez la peau brûlante. —
Sarah , préparez un lait de poule à madame. Dieu vous
donne une bonne nuit. — Le docteur se retira.
Mistress Philipps retomba au fond de son fauteuil , devant
les derniers éclnts du feu de la soirée.
Le malheur domestique de mistress Philipps avait son ori-
gine banale dans un mariage d orgueil , iuipo-c par la Mu-
pide ambition de son père, riche marchand de fer de la t
l ■ pair d'Angleterre ruiné avait oflert de troqaer ses par-
chemins afl «on Hl > contre la belle . l'intéressante et la frai
\nne \\ ilkin I ... igioaol qu'un iHreétah le plus beauehif-
RF.VUE DE PARIS. 51 3
lie pDjr clore une fortune qac le commerce ne pouvait p
•ndi.-, le marchand de 1er Wilkins crut devoir spéculer
sur sa fille , et in m.-.ria nu co:np:ant. La Loutique rit autant
que le salon de celte unien ma' assortie. Elle fut en effet mal-
heureuse. Mistress Pliilipps, devenue grande dame, cessa
par convenance de Fréquentât ses amies, filles de mar-
chands, et les grandes dames, par convenance aussi, ne
voulurent pas accueillir parmi elles l'héritière de celui qui
■Tait fourni ;*i leurs chat «aux les espagnolettes et des serru-
res. Il en résulta, autour de la triste Aune Wilkins, une so-
litude où ne vint pas même la consoler son mari, jour et nui'
occupé à introduire dans le monde les écus roturiers du
marchand de fer, son beau-père. Lord Pliilipps joua à la
bourse , industrie de ceux qui n'en ont pas. Il gagna ; il per-
dit ; mais , tomme les ' vénemens politiques, régulateurs de
la hausse du crédit de l'état , n'amenaient pas toujours les
chanees désirées , le noble lord se fatigua d'ensuivre les
caprices, et , dans son audace, il falsifia les nouvelles publi-
ques, en mit decontrouvées en circulation, ce qui lui reus-.it
la première fois, et lui valut, la seconde, l'exportation.
Quoique éloignée d'avoir de rattachement pour son mari ,
misiress Philipps ne fot pis moins affligée de la condamna-
lion dont il avait été frappé. Une partie de ce déshonneur
rejaillirait peut-être sur sa maison, sur sa fille Lucy, née
à celte Iriste époque de sa vie; sa douleur ne fut pas même
adoucie par la pensée que lord Philipps lui reviendrait de
I' exil corrigé par l'infortune. Ses lettres , écrites de Sidoey
dans la Nouvelle-Galles, étaient de perpétuelles demandes
d'argent, formulées en menaces et en vœux infâmes de voir
mourir bientôt sa femme , pour avoir la gestion de ses biens
jusqu'à la majorité de sa fille Lucy.
Comprend-on maintenant pourquoi mistress Philipps, qui
eût rougi de prendre le titre de lady, tenait tant à mettre sa
dot à couvert de la rapacité de son mari, en l'assurant
fille, par le moyen détourné qu'elle .wait proposé au docteur?
De lassitude elle s'endormit, les mains jointes sur. son cœur,
où était sa souffrance.
Rog sommeillait à ses pieds, le museau el kts pâlies dans
les cendres chaudes.
214 REVUE DE PARIS.
Les dernières lueurs rougeâtres des charbons éclairaient
6on collier de cuivre , autour duquel se dessinaient, en noir,
trois colombes, armes des Philipps, et ces mots : J'appar-
tiens à la bonne petite comtesse Lucy.
II.
C'était à huit jours de là vers l'après-midi.
La porte de la maison de mistress Philipps était grande
ouverte , les croisées aussi. C'était sans exemple dans cette
habitation d'ordre et de recueillement.
Egarée, mistress Philipps interrogeait Sarah. tout aussi
surprise, précipitant l'une et l'autre les paroles et les gestes.
Elles étaient debout sur le seuil de la rue.
— Avez-vous bien vu partout? Ne m'effrayez pas, Sarah ,
avec cet air.
— Partout, madame, je vous le jure.
— Au jardin? dites.
— Au jardin, dans la cour , derrière les portes , dans les
armoires.
— Vous savez que Lucy se cachait parfois derrière le
paravant. Elle est peut-être derrière le paravent.
— Je l'ai renversé, madame.
— Dans la ruelle ? Allez voir dans la ruelle.
— J'ai poussé le lit au milieu de l'appartement.
Mistress Philipps frappa du pied.
— Vous voulez donc qu'elle soit perdue? Èles-vous montée
au grenier ?
— L'enfant n'y allait jamais . madame.
— Allez-y! — C'est qu'elle est au grenier.
Sarah cria de la lucarne du grenier :
— Rien , madame.
— Sur les toits, Sarah. — Il faut qu'elle y soit.
— Rien eilCO!*, madame.
— Descendez ; vous... vous ne savez rien trouver.
Au bruit de ce dialogue entre Sarah et sa maîtresse, les
voisins s'émeuvent . se mettent à la fenêtre; les autres fe-
nêtres s'ouvrent , les autres étages suivent l'exemple : la
rue est sur pied.
REVUE DE PARIS. 215
— Betty! Betty !
— Plaît-il , Sarah , qu'y a-t-il ? A vez-vous le feu au logis ?
— Auriez-vous chez vous notre chère Lucy ?
— Non. L'auricz-vous perdue ?
— Perdue depuis deux heures.
— Affreux ! J;' vais demander à Jenny , qui l'aimait tant.
Jenny , c'est la maison voisine.
Jenny n'a rien vu , mais elle s'adresse à Anne , la maison
en face; Anne à Marg.iret, la maison du coin; Margaret à
la blanchisseuse; la blanch^eu^e à la couturière; d'une
maison à l'autre, l'alarme court. Chacun dit non d'un ton
diversement lamentable.
Ce non tombe d'étage en étage sur le cœur de la pauvre
mère, avide d'une réponse et tremblante sur le pas de la
porte. Certitude horrible : l'enfant n'est déjà plus dans le
quartier.
— Sarah , mais donnez-moi donc un conseil. Quand vous
me regarderez ! Vous êtes là consternée : voyez , moi , je ne
perds pas courage.
Elle était livide.
— Mais à présent que j'y pense , vous ne pensez à rien ,
vous ; vous êtes là comme une morte. Elle est chez sa tante ,
avec sa petite amie , ou chez la vieille Mme Bot , qui lui donne
des gâteaux... à coup sûr ! Allez-y donc.
Mistress Philipps y était déjà elle-même , elle en était re-
venue.
— Elle n'est nulle part d'où je viens , Sarah , dit mistress
Philipps profondément altérée ; et M^ Bot est morte.
— Morte ! la bonne et digne femme !
— Qu'est-ce que cela nous fait , Sarah ? Mais où peut être
Lucy ?
— Si je le savais, madame.
— Il faut la trouver pourtant , entendez-vous ?
— Sans doute , madame.
— Du sang-froid , Sarah , ou nous allons devenir folles.
Calculons. Lucy a tourné Euston square , n'est-ce pas ? Elle
se sera trouvée alors dans Seymour sirect... Que disais-je ,
Sarah ?
— Que la petite se sera trouvée dans Seymour atreet.
216 REVUE DE PARIS.
— De là elle sera allée à Drumniond Crescent el à Clascent
et à Clarendon square. A gauche de Clarendon square il y
a Je n'ai plus ma tète : aidez-moi donc, Sarah.. Ah ! il
y a Union strcet , à droite Chalton street. Ces deux rues
vont... Elle vont , mon Dieu ! je ne sais où, partout. Mais
c'est Londres : quarante mille maisons! douze cent mille
araes ! Par où est-elle passée , quel chemin prendre ? Vu.ro
silence me fait mourir, Sarah.
— Mistress Philipps ! cria une voii partie de l'étage
supérieur de la maison voisine, courez chez le streetKeeper\\\
mettra ses hommes en campagne sur les traces de votre enfant.
— Oh ! merci , brave homme , merci ! j'y cours N'y avoir
pas pensé !
— Mais c'est du temps perdu , que ton conseil . il
rompit de plus loin une autre vpix. Il sera bientôt nuit, et le
conslable et ses hommes ne sont pas des chats ; jamais ils ne
trouveront cette pauvre petite amour endormie p^ui-étre
au coin d'une borne sur des ordures.
— Oh! s'écria mistress Philipps, ma fille!
— Pourquoi les constables? poursuivit l'interloculejur, plu-
tôt les ualcluncn. Ils ont des crocs et des lanternes, à le bonne
heure. C'est leur métier de ramasser. Allez donc, madame .
au bureau des watchmen.
— Grâce, mon brave homme ! je m'y rends; vous me le
conseillez.
— Faites mieux, intervint d'une maison encore plus éloi-
gnée un autre donneur d'avis ; les watchmen , c'est bien ;
mais les watchmen n'entrent en fonction qu'à onze heures
dans cette saison. D'ici là l'enfant a le temps de se noyer dix
fois dans la Tamise.
— Noyer! Mistress Philipps s'appuya contre le m ur.Commc
ils parlent de mon enfant !
— Auparavant présentez-vous au bureau du journal du
soir, et par une insertion qui vous coûtera 10 shillings, re-
clamez votre fille. Les journaux vont partout.
Mistriss Philipps était déjà au bout de la rue pour se ren-
dre au bureau du journal.
I ne interpellation sortie du caveau d'un marchand «le
bière la rappela de nouveau.
BfcMi: Dl PAE1*. JJ7
- Tôt ou tard votre fille , mislrcss Philipps. vous sera
rendue par les watchracn ou les igeni du constablc, je n'en
doute pas, si elle est dans Londres; espoir vain si ell« nV
est plus. A votre pince, j'irais d'abord au plus périlleux Les
ramoneurs volent de petites filles qu'i|s habillent en rar-
ÇOD pour en faire des apprentis - vous savez 1 histoire de
lord Melbourn - quand les bohèmes ne s'en emparent pas
les pa.ens qu'ils sont, pour les habiller en danseuse, de
COrdcs.
— Dites-moi donc alors où il faut que j'aille, s'écria mis-
tress Philipps, désespérée du choix qu'il fallait faire entre
tous ces avis.
- Qoaad ce ne sont pas, reprit un marin qui passait, des
Irlandais comme toi , marchand de bière à chevaux, qui les
volent et les emportent en Irlande pour en faire de petites
mendiantes catholiques.
Le marchand de bière avait trahi sa nationalité abhor-
rée . pJr son accent ; il répondit à l'apostrophe avinée du
matelot :
- Quand ce ne sont pas des requins comme toi , poisson
gâte, qui les volent ci les embarquent avec eux pour Bctany-
liay, où Ton en fai'. Dieu sait quoi.
— Tais-toi, houblon !
— Tais-toi, culotte goudronnée!
Décidément la dispute était dégénérée en querelle de na-
tionalité et de religion. Chacun y prit part. Irlandais et An-
gla.s se montré, cm les poings par la croisée. On ne pensait
plus à l'enfant.
El mistress Philipps avait les pieds sur du feu ; elle trépi-
gnait , dévorait la dislance d'un bout de la rue à l'autre. Elle
attendait , elle suppliait que de cet orage formé sur sa tète il
en tombât une décision.
Après une demi-heure de lutte entre les Irlandais et les
Anglais du quartier, quand toutes les têtes dont les croisées
S'étaient montrées garnies se furent retirées, comme si le
principal objet qui avait appelé leur attention eût été uni-
quement la dispute entre le matelot et le marchand de bièi
celui-ci reprit :
— M'est avi-, donc que madame aille au bureau de hjv-
9 l'J
218 RKVUE DE PARIS.
veillance des étrangers et des vagabonds , et à l'amirauté,
afin que l'enfant ne sorte pas de la ville par les barrières ou
par le fleuve , s'il n'est pas trop tard. Bonne chance, -ts-
trpss Philipps. .,
1 Sarah , ma bonne Sarah . s'écria dans un je. d'exaspé-
ration la mère désolée, nous avons oublié le docteur "i oung,
ne remuez pas de place , par famé de votre mère
_ fût-ce pour l'éternité , madame.
-Restez ici pour la recevoir si on la ramène Donnez,
ouvrez mon secrétaire, donnez, Sarah , voilà la clef; don-
nez 10 000 livres à la personne qui l'accompagnera : plus .
«i elle 'veut plus: tout, si elle veut tout.
Et mistress Philipps , comme pour réparer le temps qu clic
, perdu , s'élance dans *ew-Road . gagne Tav,st,,ck square.
ioPnre Rnssel square, et avec la précip.lafon d'une femme
' „i a le feu à sa robe , entre dans Oxford street.
q oxford stree, , nn enfer pour le bruit e, la foule. Notre rue
c „t Honoré est , par comparaison , le se our des b.enheu-
feTx a" "sd oVfo'rd street, Ces, le détroit par où ton, .ça
reux ""P^8 a„er dans d'autres mers , la
Sïït <2K "* -*. fournie en .roucir.
Pn. n«i à la fois prande route . rue . prom, nade . bazar , a
?,• ce la chaise ,1e poste, le t.lhury . la , harrc.te . - y
dlll(;cnce la cha s P ^ ^^
3^ e finUrremblement.Lcs ocelles d. «.ranger
tSSU Le so,r. cette ligne . fait, d'une couche de houe
X couche de boutiques, s'enflamme: c, quand .
"v '^Z: «I dans Oxford s„cc, : elle nentend
• , nh,6. son c ha.ion c, si grand,! n'entend qu,
nen .ou P»»1*'^ . ma„,,in s„„, ,„ p„,ls desebé-
irvmEi.r: rt' sVui:h.aque «., , P. -;^
vaux, tue rcK «.pouvante par son imliscre-
M.» i * ' ■ " - ^ •« ' n~ "ar"3
non, elle sou. [{ qnc. Mon-
;:rurrbtr;v,pour:;:;ctcvo,rdepiuS,n.n.e,,c
14 û
KKu > . r a r\ «s. »■•
che 6ur celle écume de chevaux et d'kOfDUM , , un chapeau
rose, un tablier vert, une robe blanche. Qu'a-t-elle distin-
gué ? Elle court, évite deux moyeux de cabriolet, entre les-
quels ne passerait pas sa fille; mais les mères qui cherchent
leur tille n'ont pas d'épaisseur. Qu'a-t-elle ftisiiogoé? un
chapeau rose; c'est bien cela, ce n'est que cela; ce n'est pas
même un enfant. Porté par DOC modiste, ce chapeau a cause.
l'illusion de mistress Pliilipps. Ce n'est pas la fatigue qui
tue; c'est le découragement : elle fléchit.
Son enfant est bien plutôt celte tête blonde qui flotte
là-bas ; mais Lucy avait un chapeau rose : elle l'aura
perdu , on le lui aura volé 5 qu'importe ? c'est Lucy j elle le
veut.
Mistress Philipps n'a plus de forces pour marcher: elle
court.
Voilà que l'enfant court aussi.
— Oh ! c'est Lucy, elle me cherche; si j'allais encore la per-
dre.— Lucy ! Lucy ! — Elle ne m'entend pas! Mon Dieu, faites
• aire ces voitures. Lucy ! — Faites-la tomber dût-elle se bri-
ser un bras. Mon Dieu, non. je ne l'atteindrai pas! — Que
je meure , mon Dieu , et que j'arrive !
La poitrine de la pauvre mère est brisée; son haleine ne
sort plus qu'avec un déchirement douloureux ; elle souffre
horriblement au côté.
L'enfant s'arrête.
— Que voulez-vous de Lucy, madame, et comment savez-
vous son nom ?
Cette enfant d'un autre s'appelait Lucy , nom banal en
Angleterre.
Mistress Philipps se demanda , dans cet instant d'horri-
ble déception, ce qu'elle avait fait à Dieu pour être ainsi
jouée.
Ce coup Pavait abattue. Epuisée, elle tombe sur le banc
de pierre d'une place. Avec l'élonnement d'une somnambule
qui a long-temps marché et qui s'éveille, elle se trouva à
Saint-Pancras-Fields , terrain va^ue, triste, sans arbres »
où ne croissent qu'un cimetière et qu'une église. De petites
filles, uniformément vêtues de blanc, étaient réunies et ne
jouaient pas; une pensée sérieuse les' occupait.
-ÎO r.LVUE DE PAIVIS.
— Qu'attendez-vous îà? demanda mistress Philipps à
l'une d'elles.
— Sériez-vous, madame, la mère delà petite fille noyée
dont nous attendons le corps pour l'accompagner au cime-
tière , toute la pension réunie ?
Mistress Philipps chancela, et cria d'une voix qui épou-
vanta l'enfant.
— Noyée! et depuis quand?
— Depuis hier, madamej vous le savez bien, puisque
vous êtes sa mère.
— Oh ! non , ma fille était encore vivante ce matin. Il y a
donc des mères plus malheureuses que moi ! pensa-t-elle.
— Est-ce que votre tille est morte ce matin . madame?
— Elle n'est pas morte, elle a été perdue dans Londres, et
je la cherche.
— Ne pleurez pas ainsi , madame ; j'ai été perdue à l'âge
de quatre ans, moi aussi , par ma bonne, et l'on me ramena
chez moi.
— On te ramena , et vivante ?
L'enfant se mit à rire.
— Oui, on me ramena : car on m'avait appris à dire : Je
m'appelle Sophia Vii'nonfje suis loger Keppel strcet , nQ 20.
— Imprudente mère! que ne lui ai-je appris eela !
— Votre fille en dira autant, et, comme moi. elle vous sera
rendue.
Mistress Philipps s'éloigna en pleurant.
La jeune écolière la rappela. — Madame , quand vous au-
rez retrouvé votre fille , mettez-la en pension chez nous ;
nous l'aimerons bien , cette chère camarade.
Le désespoir a ses degrés ; il ne nous tue pas d'un coup-
Sans cela serait-il un mal? Il nous laisse, nous reprend, va-
rie ses formes ; il nous raille , il ment; son nom même est un
implacable mensonge. On espère beaucoup dans le plus vio-
lent désespoir.
La crise des larmes était venue pour mistress Philipps.
La naïve insouciance de cette enfant avait repiué son cœur.
Soulevé par la Tamise , dont elle n'était pas loin, un vent
frais avait détendu ses nerfs, amolli ses paupières; édi-
tait un baume divin pour elle de pleurer tout haut en raar-
revue DU v \r. rs. 2 21
chant, de ne plus apercevoir qu'à travers une pluie (Je
larmes ces lignes de cristaux et de gaz. Il était nuit;
tant mieux : on ne la verrait plus. Elle était si fatiguée d'im.
portuner les autres de l'aspect de son aflliction. Le désespoir
I sa pudeur. On l'entendrait; c'est tout ; on la prendrait pour
une mendiante •famée. Que n'étail-elle une mendiante affa-
mée , tenant son enfant par la main '
— Jusqu'à présent, pensa-t-elle, j'ai cherché ma fille; mais
je ne l'ai pas demandée. Essayons : c'est bien plus simple-
— Monsieur, s'informa-t-clle d'un homme dont le pas ra"
pide témoignait une longue course parcourue, auriez-vous
entendu dire qu'on eût trouvé une petite fille de quatre ans,
charmante, ayant un chapeau rose, un tablier vert, une robe
blanche ? Je suis sa mère : une réponse , s'il vous plait ; vous
me rendrez service.
— Madame, répondit le passant, auriez-vous entendu
dire qu'on eût trouvé 3000 souverains que je viens de perdre
dans une maison de jeu? Ils sont neufs, frappés au coin du
roi Guillaume. J'en étais le possesseur : une réponse, s'i'
vous plait ; vous me rendrez service.
La pauvre mère avait cru s'adresser à un homme : c'était
un joueur.
Cent pas plus loin , ce fut son tour d'être abordée .
— Vous pleurez , madame J
— Et ne le voyez-vous pas , monsieur ?
— Quelque grand malheur vous a-t-il frappée ?
— J'ai perdu ma fille ; en connaissez-vous de plus grand ?
— J'en sais un plus grand . celui devoir recours à ce pré-
texte , et de n'en tirer aucun parti pour sa soirée. Cepen-
dant, quoique vous soyez la dixième femme que j'aie rencon-
trée depuis une heure, à qui pareil malheur est arrivé, je ne
vous refuserai pas mes affectueuses consolations. Voulez
vous que nous commencions par le souper ?
iress Philipps ne put pas rougir : elle n'avait plus de
sang au visage ; elle ne put pas pleurer pour un tel affront .
elle pleurait déjà avant de le recevoir. Elle salua le noble
vieillard.
j Arrivée sur une petite place entre le bord de la Tarais . t
es rues qui y aboutissent . elle entendit le son d'une cloche
!' 19.
222 REVUE DE PARIS.
Il y arait déjà comme du rêve dans sa tête. Ensuite elle vit un
enfant portant un flambeau dont la lueur jaune éclairait le
visage maigre d'un homme très-grand , rendu plus grand
par un tricorne démesuré , par une longue redingote bleue,
boutonnée de haut en bas , sur laquelle rabattait un collet
de drap rouge ; par des bas blancs chinés de bleu et d'inter-
minables souliers à boucles. Moitié homard , moitié bedeau,
cet homme était flanqué d'un second enfant . qui faisait son-
ner la cloche dont le bruit avait attiré l'attention de mistress
Pbilipps. ,
Au milieu de la place , l'homme maigre s arrêta; le pre-
mier enfant éleva le flambeau; le second agita rudement la
cloche.
A cet appel , toutes les rues vomirent sur la place des pé-
cheurs , des matelots, des écaillères . des moules, des
nuées d'enfans , qui hurlaient : Voici le bellman ! le beU-man\
écoutons le vieux bell-man !
Bell-man signifie homme à la cloche: sa fonction, il va la dire.
Deux cents têtes d'hommes parla forme et de harengs par
l'odeur encadraient la tête osseuse du bell-man.
— Silence ! au nom du roi.
Mistress Philipps se faufila entre une marchande d'huitres
et un batelier ; l'une sentait la marée , l'autre le goudron.
a II a été perdu aujourd'hui vers les quatre heures de l'a-
j) près-midi une petite fille âgée de quatre anv
Volée . affirma hautement la marchande d'huitres. Et 1«
bell man : — Par qui ? puisque vous le savez.
— Attrape!
La harangère se tait , une autre reprend :
Volé ou perdu, tant pis. Pourquoi laisse-t-on courir
les enfans dans la rue?
Et le bell-man: — Sibyl . vous avez laissé brûler votre pe-
tit garçon l'hiver passé, taisez-vous !
Ça ne regarde personne : si je l'ai brûlé , je l'ai fait !
Et le bell-man : — Je continue :
« Une petite fille âgéedequatre ans, logée Euston square,
• paroisse de Saint-Pancras. •
Mistress Philipps s'était avancée jusqu'au bord intérieur
du cercle; sa bouche était béante.
REVUK DE PARIS. !22«J
— Elle est costumée comme suit : u Robe blanche! »
— Allons, quelque fille de lady ; ça en fait si peu , que ça
a raison de les couver.
— Silence !
Mistress Philipps aspirait les paroles du bell-man , qui re-
prit :
u Robe blanche, tablier vert. »
— Ah ! elle était gentille, du moins.
D'autres femmes du peuple s'essuyaient les yeux avec le
coin de leur tablier.
La pauvre mère était prèle à sauter au cou de toutes les
mères qui pleuraient.
« Tablier vert et chapeau blanc ! Klle répond au nom de
Lucy. Dix guinées à qui la rendra à sa mère. »
— Erreur ! monsieur , erreur ! l'enfant a un chapeau rose.
— C'est elle qui a volé l'enfant; oui ! — Ce furent mille
cris, cène fut qu'un cri, accompagné de malédictions, de
menaces proférées aux oreilles de mistress Philipps.
— Voyez comme elle est affreuse , comme elle est pâle ,
la voleuse d'enfans ! Voyez !
— Voyez ! ses habits en lambeaux, ses cheveux épars :
huzza la voleuse !
— Rends-nous Tony , volé l'été dernier ; c'est toi qui l'as
emporté en Irlaude. Rends-nous James , rends-nous Pcters!
— Que fais-tu , les baptises-tu , les manges-tu .J
Le bell-raan criait au constable.
L'enfant au flambeau tremblait.
L'enfant à la cloche sonnait.
Mistress Philipps répondait : Je ne l'ai pas volée , puisque
je suis sa mère !
— Tu dis çà.
— Que voulez-vous que je dise?
— Tu es sa mère , toi , pâle comme une criminelle !
— Je suis sa mère !
— Toi , avec ta robe déchirée comme un vieux filet !
— Je suis sa mère!
— Toi , avec tes cheveux pendans et boueux comme l'al-
gue du rocher I
— Je suis sa mère ! je suis sa mère !
22 \ REVUF DE PARIS.
— Toi, misérable! toi sa mère ! toi , effrontée ! toi . in-
fâme !
— Je serai tout cela ; mais je suis sa mère !
Se précipita tout-à-coup , portant un enfant dans ses bras,
une femme effarée.
— Voilà l'enfant î dit-elle ; il est trouvé ! — Ma récom-
pense ! Dixguinées !
— Eh bien ! prends-le , firent à mistress Philipps les au-
tres femmes qui avaient les yeux fixés sur elle.
— Ah î ce n'est pas là ma fille ! Qu'en ferais-je ? Mais voilà
de l'or pour l'élever.
— Huzza! huzza ! crièrent les matelots et leurs femmes.
Voilà qui le prouve ; c'est une brave mère, c'est la vérita-
ble mère , et non une voleuse d'enfans !
L'enfant rapporté n'était visiblement qu'une ruse pour sa-
voir si mistress Philipps avait perdu le sien , ou si elle était
celle qui, par métier, volait les engins d-s autres.
On l'avait insultée , on la plaignit.
On l'avait battue , on l'embrassa.
Le bell-man ouvrit la marche, et l'on quitta la place,
flambeau allumé , cloche en branle.
Et à chaque coin les matelots, ôtant leur pipe de la bou-
che , soufflaient ces cris dans les profondeurs des rues som-
bres et endormies: a II a été perdu une enfant du nom de
* Lucy , paroisse de Saint-Pancras , Euston square. Dix gui-
» nées à qui la ramènera. »
Et les mères, s'éveillaient à ces hurleraens, pressaient
avec terreur leurs enfans contre elles.
Ainsi s'avança le corlége jusqu'à Euston square. Là il prit
congé de mistress Philipps, et lui promit de chercher sa
fille.
Il était deux heures de la nuit , dix heures que mistr
Philipps était absente.
Et dix heures aussi que , debout sur le pas de la porte .
Sarah attendait, ainsi que sa maîtresse le lui avait ordonn. .
qu'on ramenât l'enfant. Une bougie qui touchait à sa fin brû-
lait aux pieds de Sarah. C'était triste. La rue était déserte;
les indifférens dormaient.
Les deux femmes se comprirent. Sarah prit la bougie et
éelain sa maîtrcs'-e ; puis elles formèrent In porte sur clip»;.
On eût dit une cérémonie Funèbre accomplie, un retour
du cimetière. Tout était consomme.
Puis 1rs deux femmes battirent l'une vis-à-vis de l'autre
auprès <lu Foyer , sans remar(|uer qu'il était éteint : le froid
était excessif pourtant.
Après une demi-heure de silence que ni Tune ni l'autre
n'osait interrompre , mistress Philipps dit :
— Sarah. savez-vous que ceux qui n'ont pas dîné doivent
avoir faim à celte heure ?
— Madame , je n'ai pas songé au dîner aujourd'hui.
— Sarah, savez-vous que ceux qui n'ont pas de feu doivent
avoir Froid ?
— Vous m'y faites songer, madame; je vais allumer du
feu.
— Sarah , dit en se tordant les bras mistress Thilipps , et
en élevant la voix, Sarah , savez-vous que ceux qui n'ont
pas de lit par la glace qui est dans les rues , doivent avoir
un mauvais sommeil.
— Vous m'excuserez encore, madame; mais je n'ai pas
pensé a faire le lit : je vais le préparer.
— Sarah , Lucy n'a pas diné , Lucy a froid , Lucy a som-
meil.
Après ces paroles , sèches comme le délire , la mère se
tut.
Elle se dirigea vers le lit de sa fille ; sa place de la nuit y
était encore creusée; l'oreiller avait conservé la foulure de
sa tète. Elle baisa cette empreinte ; et quand elle se releva ,
par un mouvement d'habitude , elle borda le lit , comme si
Lucy y était encore : elle croyait avoir donné le baiser de la
nuit à sa fille. Toujours aussi machinalement, elle lira les ri-
dent.x , et ce ne fut que lorsqu'elle porta les doigts au bou-
ton de la lampe , pour en adoucir la clarté , qu'elle aperçut
Sarah , qui la regardait tristement faire et de Pair de pitié*
dont on suit les mouvemens désordonnés d'un fou.
Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre , et il se
passa plus d'une heure sans qu'elles songeassent à se séparer.
Deux tètes étaient pendantes , quatre bras pendaient. H eût
été difficile de dire quelle était la mère , a l'expression de
226 REVUK DE PARIS.
la douleur. Dieu envoie de loin en loin aux familles , comme
aux peuples, une crise profonde pour rétablir l'équilibre
qu'ont rompu les préjugés, et l'égalité se retrouve dans les
larmes. Bien que mistress Philipps n'eût jamais t té Hère,
elle se sentit toute forte de l'appui de cette pauvre Sarah. et
de ses rudes mains pour serrer les siennes , et de toute celte
bonne créature , qui partageait les angoisses maternelles
sans avoir eu l'orgueilleuse joie déposséder un enfant. Sa-
rah était sur le point de remercier sa maîtresse des'apitoyer
avec elle.
C'était triste, cette douleur prolongée et sans cris, muette,
saignante en dedans comme les blessures mortelles ; c'était
bien triste, cette lampe qui envoyait un rayon, tantôt
rouge, tantôt jaune sur un berceau sans enfant ; de voir
ce qui va s'éteindre passer sur ce qui a disparu ; triste
comme un nid d'hirondelles dont on a brisé les œufs, et
qu'éclairent sur les bords les rayons du soleil couchant.
Le petit jour se faisait, jour terne, aube d'ardoise, aurore
des villes. Les deux femmes étaient immobiles comme deux
glaçons.
Et comme deux glaçons toul-à-coup leurs corpsse séparent,
et deux cris spontanés sortent de leurs poitrines.
— Sarah !
— Madame !
Et l'une colle l'oreille à la porte , l'autre l'applique à la
croisée
— Entendez-vous? ISon , je ne me trompe pas, Sarah.
— C'est lui. madame.
— En éles-vous bien sûre ?
— Madame, il est au bout de la rue.
Rien ne peut exprimer l'exaltatiou de leur orne.
— Oh ! oui. Silence ! je crois ne plus l'entendre.
— Ne vous faites pas cet effroi, madame. Teucz.l'enlendez-
vous?
— Oh! c'est bien Uog, Sarah.
— C'est Rog. madame. Il approche. Ou dirait qu'il appelle.
— Il me ramène ma fille.
— NoiTC fille, madame '.
— Ah ! Dieu n'abandonne pas les pauvres mères ! Sarah.
HT.VITK T)P. PARIS. 227
je suis folle. Entendez-vous romme il aboie! Il n'a jamais
aboyé ainsi. Noble chien ! noble bétel Sarah, courons, cou-
rons vile. Oui, Rog, oui. mon fils.
— Oh! merei. Dieu! merci, Rog, merci, mon fils!
Mistress PbtKpps était tombée à genoux, n'ayant plus la
force d'aller ouvrir au chien , (jui aboyait en effet (Tune ma-
DÎère étrange.
Sarah perdait 11 létej elle allait à la croisée, puis à la porte.
Elle en revenait pour prendre la lampe, et fort inutilement,
puisqu'il était déjà jour.
Enfin elle ouvrit.
Rog aboyaii et hurlait à la porte de la rue.
Mistress Philipps se traine à celle de la chambre, puis
6ur le pallier, collant son front aux barreaux de fer de l'es-
calier.
Rog aboyait et hurlait toujours.
Et à ses aboiemens se joignaient maintenant les paroles
animées d'un homme, de plusieurs hommes. Un événementà
coup lAr.
La portedela rue ouverte, Rogs'élancc dansTapparlcment,
sale, hideux, crotté jusqu'au museau.
— Ah! l'infâme voleur! murmura un homme du bas de
l'escalier; votre chien m'a volé un gigot, mais il me le
paiera. A la première occasion, je lui couperai la queue au
milieu des reins. Ceci pour sa gouverne et la votre.
C'était tout ce que rapportait Rog : l'os d'un gigot qu'il
avait volé et dévoré en se promenant dans les rues de Londres.
Rog fit deux tours sur le tapis, mi», son os entre les pâtes,
sa tête sur le gros bout de l'os, et s'endormit.
Comptez sur l'instinct des animaux !
III.
Dans ce même salon où nous fûmes témoins, au commen-
cement de cette histoire, d'une scène d'intérieur, d'un ta-
bleau de famille si plein de mansué» ude et de félicite, nous
retrouvons, mais bien changé! depuis, nos mêmes person-
nages, le docteur Young, mistress Fiiiiipps et Sarah.
Vainement voudraient-ils échanger des coosolations ; le
courage leur manque.
223 REVUE DE PARIS.
Le visage caché dans un mouchoir dont ses doigts pâles
et crispés pétrissent le tissu , brisée au fond d'un fauteuil ,
le bras droit mollement abandonné au docteur, mistress
Philipps est anéantie. Aucune plainte ne s'échappe de ses
lèvres, aucune larme de ses yeux. Toute énergie est épuisée.
Le malheur vaut le temps : Sarah a vieilli de dix années.
Elle semble devenue imbécile.
— Ne soyez point si contrariée, madame, continua le doc-
teur après une pause qui , selon les apparences . durait de-
puis quelques minutes , de n'être point venue chez moi dans
votre fatale course ; vous ne m'auriez pas rencontré, j'étais
à la campagne.
— En effet , répondit mistress Philipps d'une voix éteinte
et sans changer de position , vous deviez être absent pour
mes affaires. Oui, il me souvient de vous avoir prié de pas-
ser chez M. Burns, mon notaire, pour vendre mes propriétés
et pour effectuer le placement que nous destinions à Lucv.
Pardon , docteur , d'avoir oublié de vous remercier de cette
peine.
Ne jugeant pas à propos d'insister sur ce point, le docteur
se tut , mais il retint le bras de mistress Philipps, qu'une
agitation nerveuse avait contracté. C'était un sujet de con-
versation qu'il convenait d'éloigner à tout prix.
Mistress Philipps persista . et d'un accent coupé par sa
respiration haletante et courte , elle reprit.
— Peine bien inutile! — Que vais-je faire de cet argent ?
C'est bien lourd.
Pour en finir , le docteur s'empressa d'ajouter : — Rien
n'est fait, madame; les transactions légales ne se terminent
pas en un jour. Les choses sont dans l'état où elles étaient
auparavant. Ne nous en occupons plus , je vous prie.
— Et vous avez parfaitement raison , monsieur Young.
A quoi bon se presser de mettre ordre à notre fortune main-
tenant que celle à qui nous la destinions a disparu de la
terre? Vos paroles sont sensées.
— Vous leur prêtez vraiment un seus désespéré qu'elle
n'ont pas , mistress Philipps. Je ne me laisse point abattre si
vile , moi.
Pauvre fausse fermeté du docteur !
RK\ LE I)K PAB.II.
— Ah ! vous espérai encore, vous?
Ceci fut prononcé avec un dédain triste, et toujours le
vis«g6 cache.
— Oui , j'espère, parce que je suis raisonnable, et que je
crois fermement dans l'efficacité d'une foule de moyens en-
core à tenter.
Un léger signe négatif de tête fut toute la confiance qu'in-
spira l'assertion de M. Young.
— Oui, une foule de moyen!. Tenez, raisonnons.
Toujours sous le corp de la même stupidité, Sarah se rap-
procha du docteur et fixa sur lui des regards avi
Itistress Philipps écarta un instant le mouchoir qui cou-
vrait son visage . sans le détourner du côté de la cheminée.
Peut-éire le bon docteur s'était-il trop avancé, et, dans la
position de ces avocats qui n'ont qu'un argument en poche,
il allait faire traîner le sien le plus possible, si toutefois il en
avait un.
— On ne vole pas les enfans par amour des enfans , com-
mença fort sensément le docteur ; on ne les prend non plus
ni pour les tuer ni pour les vendre j — contes de bonnes
femmes que cela.
Sarah approuvait déjà la pensée du docteur, qui n'avait
peut-être pas une pensée.
— Or dans quel but les dérobe-t-on?
Sarah posa , de plus en plus attentive, ses deux mains cal-
leuses sur les gros genoux du docteur.
Mistress Philipps n'était nullement à la conversation.
— Avant tout, poursuivit-il , je suis convaincu que les en-
fans ne se perdent littéralement jamais dans les villes. Ils
sont toujours recueillis, ce qui me ramène à ma première
question : Dans quel but les garde-t-on ?
Le pauvre docteur n'avait encore rien précisé à travers
tout cela. Il suait.
— Ce but, le voici selon moi : ce but est toujours un inté-
rêt ; offrez un intérêt plus grand . et l'enfant est restitué.
Des genoux , Sarah éleva ses bras jusqu'aux épaules de
M. Young. Elle buvait ses paroles au sortir de sa bouche.
Mistress Philipps fit un faible mouvement vers le doc-
leur : elle écoutait enfin.
9 20
230
REVUE DE PARIS.
—Et comme ce sont à coup sûr de pauvres gens , qui les
volent, je crois qu'avec de l'argent...
Le docteur n'acheva pas. Une exclamation l'interrompit •
il avait touché à vif la vérité.
— Oui, docteur, avec beaucoup d'argent, mais beaucoup
d'argent , Lucy est à nous !
— Sarah , une plume , du papier , hâtez-vous !
Mistress Philipps , écrivit , mais vite , convulsivement ,
à mots hachés, illisibles, qu'elle effaça , qu'elle récrivit.
Sarah tenait un coin du papier, le docteur Young l'autre
coin , car la pauvre mère avait grand'peine à retenir son
cœur de toute sa main gauche.
— Voilà ! — Et qu'on lise demain sur tous les murs de Lon-
dres, et sous trois jours dans toute l'Angleterre, et dans peu
par toute l'Europe
Ah ! docteur , Dieu vous a envoyé une bonne pensée, nne
pensée d'ange.
Prenez cela , portez cela à l'imprimeur , Sarah. et que
ce soit tiréà un million d'exemplaires. Les exemplaires ex-
pédiés partout. Et qu'on lise sur tous les murs. — Docteur ,
ne me soutenez pas , je ne souffre point dans ce moment.
Et qu'on lise :
« Une mine dansleCornouaille, rapportant annuellement
» cinquante mille guinées ; plus deux cent mille livres
» sterling d'actions de la compagnie des Indes, à qui rendra
» à sa mère désolée une petite fille âgée de quatre ans,
» du nom de Lucy, Euston square . paroisse de Saint-Pan-
» cras. Pour garantie de la récompense promise, le dépôt
» de tous les titres de propriété chez le notaire Burns , à
» Londres , et la parole d'une mère devant Dieu. »
Allez, Sarah.
Asseyez-vous, docteur; ce n'est que la moitié de ma fortune.
Et les forces de mislress Philipps se trouvèrent telle-
ment épuisées par le choc de celle espérance imprévue,
qu'elle glissa sous elle du fond du fauteuil sur le tapis, où
elle resta. Mais sur sa face de morte un sourire volii;e.iit.
Le docteur la ranima . et , profitant de l'épuisement de
son énergie pour l'obliger à prendre un bouillon, il sonna.
Le domestique de pied qui parut dit tout basa M. Young
REVUE DR PARIS. *231
que deux marchands demandaient à parler a madame.
Celui-ci ordonnait brusquement par signes de les ren-
voyer, lorsque mistress Philipps, revenue à elle, insista
pour qu'ils fussent introduits.
ï il homme entra ; c'était un marchand d'habits.
A peine avait-il franchi leseuil,queRog, en le voyant, bondit
des pieds de sa maîtresse, OU il dormait, à trois pieds du sol. Fu-
rieux, il tourna, le poil hérissé, tout autour de la chambre pour
en sortir. Quand il se vit traqué, il se coucha à lerre et gémit.
— Ah ! te voilà, mon petit loup. Bien! fais le gentil, pleure
maintenant : j'ai ton affaire dans la poche.
Le marchand d'habits tira en effet de sa pot he cinq ou six
6ales lambeaux de mousseline blanche, et, comme ils ne
ressemblaient pas peu à de la corde emméchée en fouet,
Rog , à cette vue, frémit dans tous ses poils et s'aplatit. Son
soufflement plaintif courait le long du parquet.
— Figurez-vous, milord , et vous, milady , que ce diable
d'animal est entré avant-hier dans ma boutique , crotté
comme un poète , et qu'une fois dedans il a si bien joué des
dents et des griffes, qu'il a mis dans cet état mes belles pe-
tites robes de mousseline blanche. Je suis revendeur d'ha-
bits, pour vous servir. Or, comme j'ai lu sur son collier,
en voulant lui friser à froid le poil des oreilles, qu'il ap-
partenait à la petite comtesse de Lucy, Euston-square , me
voici avec la note des dégâts commis par lui, ne m'expli-
quant pas cependant pourquoi ce dégoûtant animal , par-
don de l'expression , a de préférence laeéré mes vieilles ro-
bes d'enfans , au lieu de mes superbes habits tout neufs de
comédiens, un ancien costume, par exemple, de M. Kemble
dansOthello, ou celui de mistressSiddons dans Henri VIII.
Le docteur ne comprenait rien au discours du marchand
d'habits.
Mistress Philipps fort peu. Elle ouvrit sa bourse et donna
deux guinées au marchand , qu'elle crut autant sur sa
parole que d'après l'altitude humiliée du chien.
— Dieu vous garde, milord ; et vous, milady, acceptez
mes remerciemensavec mou regret de ce que les robes n'é-
taient pas en meilleur état. A l'avenir , nous en étalerons de
neuves, et nous laisserons votre chien broder tout à son
-32 REVUE DE PATVîS.
aise , sans le rouer de coups ni lui fausser la patte, ainsi
que nous^vons eu le tort de faire.
En passant près de Rog, le marchand d'habits voulut le
caresser. Rog n'offrit pas de prise ; il se glissa comme
une grenouille sous le fauteuil de sa maitresse.
— Rrave bète ! dit le marchand en partant, ça fait du
moins aller le commerce.
Une vieille femme entra : son œil convexe, dur et bril-
lant comme un bouton d'acier, mais rouillé sur les bords ,
avisa le chien sous le fauteuil où il s'était tapis. Elle alla
droit à lui , les doigts écarquillés , le pinça par l'oreille , el
l'élevant comme un lièvre au-dessus de terre, elle le con-
sidéra quelque temps. Rog tremblait. La vieille femme »
après Tavoir ainsi suspendu et toisé, lui souffla au museau,
dernière injure que les vieilles femmes elles chats se per-
mettent envers les chiens.
— II est donc à vous ce beau quadrupède ?
— Allons , sorcière, finissons-en, répondit le docteur ;
oui , il est à nous , après ?
— Eh bien ! tant mieux ! vous devriez le faire empailler le
mignon ? A quelle heure le couchez-vous ?
— Madame, je vous ai déjà dit d'en finir.
— On finit. Mais alors, répliqua la vieille en tirant tou-
jours Rog par les oreilles . Rog tout racorni et l'œil perpen-
diculaire à cause du tiraillement qu'il subissait . alors don-
nez-moi sa peau . ou payez-moi six chapeaux ro?es d'enfans
qu'il a renversés dans la boue comme des quilles en brisant
mon vitrage ; il y a de cela deux jours. Je ne vous demande
que bO shillings ou sa peau.
— Voilà M shillings.
Quand la vieille marchande de chapeaux eut les 60 shil-
lings dans la main gauche , elle lâcha de la droite le pauvre
Rog , qui , retombant de quatre fois sa hauteur sur sa patte
foulée , poussa un cri déchirant.
Le docteur se leva et saisit sa canne.
Et la vieille courut vers la porto d'où elle cria :
— Est-ce que vous n'avez pas honte de mettre à un chien
laid et vicieux un collier plus beau qu'à un chrétien ? Ah !
vous avez bien ait de graver à son cou à qui il appartient.
RF.VPK T.K PAP. IS. 23^
Il faut être honnête comme nous pour ne pas retenir le col-
lier et chasser le chien à coups de balai.
Les domestiques jetèrent celte femme a la rue.
— Comprenez-vous quelque chose à cela ? — M. Young
s'adressant aux domestiques ; — mais pour peu que cela con-
tinue , tous les marchands de Londres vont venir présenter
des mémoires. La faute en est à vous. Ce chien est trop
gâté. Si vous le battiez quelquefois , et ne le laissiez point
sortir , vous ne vous exposeriez point a payer ses fredaines.
A la place de mistress Philipps , je retiendrais sur vos gages
le coût de ses dégâts.
Qu'en pensez-vous , madame ?
Le docteur fut abasourdi.
— Ah ! si vous le caressez, vous aussi , je n'ai plus rien
à dire ; si c'est là sa punition , je me tais j belle correction ,
ma foi ! — Faites f messieurs.
Les domestiques se retirèrent en souriant.
Rog est accroupi sur les genoux de mistress Philipps,
qui, toute préoccupée, tout émue , passe et repasse douce-
ment et avec tendresse la main sur son dos ; froisse avec la
délicatesse qu'elle mettrait à toucher les feuilles veloutées
d'une fleur, les oreilles de Rog , dont la tète heurtée, mais
intelligente , se relève , sous un angle attentif, pour croiser
avec le regard humide de sa maîtresse son regard magné-
tique et vert. L'instinct et l'ame se regardent , se réfléchis-
sent, et le fluide universel les unit par le conducteur intime
de la vue, pile voltaïque de l'être. Et mistress Philipps dit
à Rog , tout bas, près de son front, d'un souftle brisé et
persuasif comme s'il pouvait les comprendre , des de-
mi-mots d'amilié , de prière et de reconnaissance ; elle lui
dit : « Bon ami , toi tu as aussi cherché Lucy , tu as couru
après ma fille. »
Le chien regarde sa maîtresse jusqu'au fond des yeux de
ses deux émeraudes vivantes.
— Tu as cherché Lucy et tu ne l'as pas trouvée.
A ce nom répété de Lucy, Rog pousse de petits aboieraens
comme lorsqu'il rêve. Son museau noir frémit cl se dilate.
— Tu as marché comme moi toute la nuit dans la boue et
sous les pieds des chevaux en l'appelant.
a 20.
234 REVUE DE PARIS.
Rog s'agite convulsivement sous l'exaltation de son instinct.
— Oui ! on t'a maltraité comme moi. Rog !
Les flancs de Rog se creusent le long de son épine; il est
haletant, il souffre; il cherche, il aspire, il veut une ame pour
une ame, dirait-on, sous le regard dominateur, inflexible,
inquiet de sa maitrcsse.
*r On t'a chasse comme moi, Rog !
On esprit électrique jaillit de chaque poil de Rog comme
aux approches de l'orage.
— On t'a battu, battu à la patte qu'ils l'ont brisée, lesmé-
chans !
Rog est plaint, il se plaint. Langue universelle, la douleur
a un lien commun entre tous les êtres. Puis mistress Philipps
en éveille une réelle dans le chien. Elle soulève avec pré-
caution la patte brisée , pendante et endolorie de Rog.
— On t'a battu comme moi , Rog !
Lechien replie sa patte sur le doigt de sa mailresse : il ex-
hale un gémissement.
Mistress Philipps porte aussitôt cette patte à ses lèvres, et
la réchauffe et la baise comme le bras d'un serviteur qui se
l'est cassé en vous vengeant.
De reconnaissance Rog laisse tomber sa tète sur l'épaule
de sa maîtresse.
— Allons, s'écrie le docteur , ce que vous faites là est un
funeste abus de sensibilité : qu'avez-vous tant pour ce chien ?
— Mais, docteur, répond mistress Philipps avec la faiblesse
d'un enfant qui pleure, c'est que Rog n'a déchiré toutes ces
robes blanches et ces chapeaux roses d'enfans que parce qu'il
cherchait ma fille, que parce que ma fille lorsqu'elle s'est per~
due avait un chapeau rose et une robe blanche.
— Par ma foi ! c'est la vérité, et je rends mon estime à
Rog; mais il a la patte cassée.
— Oui, docteur.
— Mais c'est grave.
Le docteur déchira son mouchoir ; et déguisant l'émotion
de l'homme sous la préoccupation du médecin, il ne laissa
pas voir, tout en bandant l'appareil qu'il appliquait à la
patte du chien, la sensibilité dont tous ses traits portaient
l'empreinte.
RP.VUK DK PARIS. 23JJ
Sarah était de retour.
— C'est fait, madame, s'écria-t-elle en entrant, et tous les
courriers, — je viens du baréta des postes, — se sont char-
gés de trois cents exemplaires de l'avis pour les villes où ils
6e rendent. Ce soir, le paquebot en débarquera vingt mille
sur le continent. Il descend la Tamise.
— Embrasse-moi, Sarah, et que Dieu pour te récompen-
ser.... Mais comment te récorapensera-t-il? Tu ne peux plus
être mère.
— En me faisant assister au mariage de votre fille retrou-
vée, madame.
— Que ta parole monte au ciel, sainte femme !
— Que sa parole monte au ciel ! répéta le pieux docteur.
Et tous trois se tenant par la main, une pauvre mère, un
vieillard la tête découverte , une servante infirme, sejoigni-
rent de cœur pour prier celui qui envoie par le vent, dans
le bec du pc:it oiseau perdu loin de son nid, le grain de mil-
let , et par la pluie, la goutte d'eau céleste qui doit le désal-
térer.
IV.
Trois ans se sont écoulés.
Le vent et la pluie ont depuis longtemps déchiré les affi-
ches annonçant la récompense promise à qui rapporterait
l'enfant; d'ailleurs, sur un milliard d'habitans, personne
n'a peut-être lu cet avis. Lucy est perdue à jamais ! Elle au-
rait pourtant sept ans aujourd'hui. Age charmant! Ses che-
veux dorés descendaient jusqu'à son coude, assez bas pour
en tresser deux nattes, terminées d'un nreud de rubans roses.
Les mères sont bien fières de ces deux nattes. Elle aurait
grandi jusqu'au manteau de la cheminée. Autrefois elle di-
sait : C'est bien haut la pendule ! Sans tabouret elle se ver-
rait maintenant dans la glace. Et sa mère! — Aucun déve-
loppement de Lucy n'avait été perdu pour elle. Comme si
Lucy ne Peut jamais quittée, elle savait les nuances plus fon-
cées que , mois par mois , trois ans avaient données à ses
cheveux. C'est demain sa fête ! disait-elle, et la maison s'em-
plissait de fleurs. La chaise longue de Lucy était toujours
approchée de la table aux heures du repas, son couvert mis.
~-;6 «ETUI DE PARTS.
On attendait son retour de l'école; la nuit on plaçait la veil-
leuse allumée près de son lit; et quand sa mère était couchée,
elle lui disait : Dormez bien. Lucy, petite fille î
Elle dort déjà ! pensait-elle ; les enfans ont le sommeil si
prompt.
Ceci n'était point de la folie , puisqu'au fond une conso-
lation réelle résidait. Mais Mistress Philipps ne s'était pas
aperçue que le mensonge dont elle s'était nourrie Pavait
rainée graduellement. Elle avait dépensé tant d'exaltation
pour croire au fantôme de sa fille . qu'elle était semblable à
c-s mères sans lait qui s'obstinent à nourrir leur enfant;
l'enfant meurt la bouche au sein , la mère en le lui tendant.
Disons en passant, car l'événement ne vaut guère la
peine qu'on s'y arrête, que lord Philipps était mort en duel
à Sidney. dans la >"ouvelle-Galles.
Depuis six mois . mistress Philipps ne se levait plus de son
lit, auprès duquel deux places ne restaient jamais vides, celle
de Sarah , celle de H. Young. lui aussi devenu bien infirme .
n'y voyant presque plus , ayant borné ses visites à trois ou
quatre.
On était alors dans Pété; un beau soleil rayonnait dans
l'appartement, appartement de malade, atmosphère d'é-
tber ; des flacons débouchés sur les tables , une galerie de
cafetières près du foyer ; le foyer allumé au mois d'août ,
chose triste ! — Une bouteille coiffée et étiquetée sur un :
pier; au milieu de la chambre une baignoire . et près de la
table un jonc de médecin . auprès du jonc un chapeau; le
jonc et le chapeau , c'est presque une consultation.
On avait oublié le perroquet sur la fenêtre. Il égrenait
avec son bec bien usé, bien racorni, une superbe fleur
d'héliotrope.
Le lit trait été tourné aujour. qui éclairait en plein la
face, plus pâle qu'amaigrie , de la malade. Ses cheveux
châtains luisaient sous une transpiration impossible à r
traliser par la chaleur qu'il faisait. Ses peu bleus avaient
perdu leur mobilité , tout en conservant quelque éclat, et
paupières allongées décrivaient un orbe dont la teinte
forte mettait en relief les ailes diaphanes de son nez.
On éprouvait un horrible lusteseaaenl envovant une mou-
il Vf F. HE PARIS. 2„7
che s'obstiner à se poser sur les lèrrei <I< colorées de mis-
tress Philipps.
Ses mains étaient croisées sur sa poitrine ; les draps de
naient ses pieds; quelquefois pourtant elle laissait pendre
son bras hors du lit.
— Ouel beau jour , pour reux qui sont à la campagne l
— C'est un bonheur que nous nous procurerons avant In
rin de la belle saison , ma bonne dame Philipps.
— Je n'ai plus de jambes, docteur.
— Mon Dieu ! si j'étais aussi sûr de recouvrer des yeux
comme je le suis de vous rendre vos jambes , je briserais sur-
le-champ mes lunettes. Mais patience , vous me conduirez ,
et je vous soutiendrai , nous réaliserons l'apologue.
— Et qui me portera , moi , qui ne peux plus me remuer .
grâce à mon rhumatisme ? interrompit Sarah en relevant
l'oreiller sous la tète de sa maîtresse. Est-ce ce malheureux
Rog , devenu aveugle et si hargneux et si voleur , qu'il vole
et qu'il mord tout le quartier, et qu'il aboie toute la nuit?
Est-elle changée , la pauvre béte ! Quatre ans , il est vrai !
C'est vieux pour un chien.
Et si l'on s'étonne de ce que le nom de Lucy n'eût pas déjà
été prononcé entre ces trois personnes qui l'avaient toujours
au bout des lèvres , c'est que , depuis un an , le docteur avait
fait jurer à mistress Philipps, sous peine de ne plus le voir
revenir chez elle , qu'elle ne nommerait plus son enfant ;
car il suffisait de ce nom pour éveiller des crises nerveuses
sans fin , et des prostrations de force à mourir. La mère n'en
parlait plus qu'à Dieu ; celui qui ne sciasse jamais d'entendre.
— Docteur , dit-elle, en affectant un air joyeux, j'ai un«
grâce à vous demander.
Elle saisit sa bonne et grosse main.
Et celui-ci eut l'occasion de poser sans affectation son
pouce sur l'artère de mistress Philipps.
— Si vous étiez une autre malade, je saurais , madame, ce
que cela veut dire. Vous me demanderiez la permission de
manger une aile de poulet ...
Sarah se levait déjà pour descendre à l'office.
— Mais vous, quel désir pouvez-vous former que je ne
sois prêt à le remplir ?
238 REVUE DE PARIS.
— Me promettez-vous d'accorder celte grâce?
— Amen! parlez.
Et il fermait les yeux en écoutant la malade. C'est l'ar-
tère qu'il écoutait. Averti par d'étranges pulsations, il se
pencha brusquement sur le visage de mislress Philipps.
— Je ne serais pas fâchée de consulter un ami de la reli-
gion, notre excellent pasteur, par exemple , M. Burney. Ne
me grondez pas , docteur.
Il est bien tard, pensa t-il. Mais il répliqua :
— Moi , vous gronder ! quelle idée ! M'y opposer !
— Je sais que je ne suis pas très-mal , je le sais ; mais je
vous l'assure , ce n'est qu'une simple précaution.
Et elle se sentait mourir ; elle voulait tromper le doc-
teur.
— Vous êtes , Madame , très-bien , au contraire.
Une larme grossissait dans l'œil terne du vieillard.
— Oui , parfaitement , docteur.
La main de la malade se raidissait.
— Cependant , docteur , vous voulez bien que je fasse ap-
peler M Burney ?
— Mais certainement, et j'y cours.
— Oh ' alors allez vite , docteur !
— Dans dix minutes je vous amène M. Burney.
— Encore une fois , monsieur Young , n'allez pas croire
que je sois au plus mal.
— Et si je mets tant d'empressement à vous obéir , ne pré-
jugez rien de mon opinion sur votre état.
— Oh! comme je l'ai bien joué, pensa-t-elle, une fois
qu'il fut parti : je ne me sens pas deux heures à vivre.
— Comme j'ai flatté son erreur, murmurait le docteur en
montant dans un cabriolet de place pour se rendre chez
M. Burney : dans deux heures elle aura cessé de souffrir.
— Sarah.'Sarah! ouvrez vile cette armoire, vite, et ap-
portez-moi le petit coffre en bois de cèdre.
Et le soleil s'abaissait déjà sur Londres, la ville noire . la
ville dont les toits d'ardoise exhalent des vapeurs le soir
comme la terre. Heure indeci>e et triste : les bruits de la Ba-
bel anglaise meurent : les cloches tintent dans le lointain ;
d'épaisses ombres montent de la rivière , et se répandent
REVIT. DF. PARIS. 2o'.l
fades et plombées dans les rues. Ce soleil qui se retire em-
porte avec lui une portion de la vie de tous ; et les malades
sentent que le Dieu s'en vn.
IfittreM Pbilippi était Manche comme son oreiller. Elle
posa avec émotion ses mains sur le coffre de cèdre , puis elle
l'ouvrit avec une petite clé qu'elle lira de son sein où elle
l'avait toujours portée. Les forces lui manquèrent, et le cof-
fre se ferma. De nouveau elle Pourrit , et avec une piété de
sainte qui touche une relique , avec l'avidité ingénue d'une
fiancée qui examine un à un les pré-.ens de noces, la malade
en retira le trousseau de sa fille. Linges «l'enfant encore par-
fumés de la prairie où ils ont séché , chemisettes brodées ,
bonnets trop grands ou trop petits, et sous lesquels l'enfant
est si gracieu sèment ridicule, qu'il en rit lui-même ; souliers
qui se perdent dans la poche de la nourrice, et avec les-
quels il n'a jamais marché que dans la main de sa mère , et
des joujoux sans fin , des poupées roses et joufflues , sœurs
de carton qui ont partagé tous les baisers que la sœur vi-
vante a reçus. Mi->tress Philipps reprenait ces baisers sur
leurs joues. Ensuite elle élevait par chaque manche les peti-
tes chemises de Lucy , et elle imprimait au-dessus de Péchan-
crure , à la place où devait être le cou , la tête blonde de sa
fille , un baiser dans le vide. Et en repliant les chemises , elle
leur disait : Fun-icc/l! ce long adieu anglais si tendre et si
déchirant. Elle prenait aussi les petite» robes qu'elle fronçait
par la taille , jouait un instant avec son illusion . pliait les
robes , les baisait , les déposait dans le coffre , et leur disait :
Adieu! — Puis elle déployait les petits bas brodés où son
bras décharné simulait la jambe mignonne et ferme de sa
fille , baisait les bas et leur disait : Adieu ! — Adieu aussi , et
l'œil déjà à demi fermé , aux petits souliers avec lesquels
l'enfant trottait, ( li.imelait , tombait si bien; adieu aux
bonnets; adieu ! à tout : adieu aux poupées qui avaient
chacune un nom : adieu, adieu ! elle n'y voyait plus qu'elle
allait encore à tâtons , effleurant ces soies . ces mousseli-
nes , ces rubans qu'elle portait à ses lèvres ; mais elle ne
trouvait plus ses lèvres Farewelll
Et le couvercle retomba.
Ce coffre et ce lit !
240
BEVUE DE PAP.JS.
On eût dit un petit tombeau sur un grand.
Sarah tira les rideaux, alluma une lampe et pria.
Le docteur Young était mort dans le cabriolet déplace,
frappé d'apoplexie.
Toute la pairie anglaise suivit le convoi de mistress Phi-
lipps.
Le roi y envoya ses équipages.
Derrière les grands, derrière les nobles , derrière les
riches, derrière le peuple, derrière les pauvres qui pleu-
raient ,
Il y avait un chien aveugle.
V.
Dans les papiers de mistress Philipps , on trouva celle
unique disposition testamentaire :
« Tous mes biens, sauf la maison où je suis morte , que je
» lègue à Sarah , ma gouvernante , appartiendront à celui
» qui, par une permission de Dieu, mou sauveur et mon
» maître, retrouvera ma fille Lucy ! »
Ceux qui m'aiment me pardonneront de n'avoir pas fait
ce sacrifice pendant ma vie ; mon mari vivait , et je ne pou-
vais disposer que de ia moitié de mes biens.
VI.
Depuis huit ans, la vieille gouvernanle ne bougeait plus
de son grenier. Insouciante comme la tombe , Sarah laissait
moisir les meubles. Ses provisions étaient déposées dans un
panier qu'elle reraontaitde la rueau bout dune corde. Quand
le panier ne descendrait plus , Sarah serait morte; l'hôtel
passerait aux hospices; car Sarah en est sortie. De rien elle
retournera à rien. Tous les trois jours un seul cire la visi-
tait, Rog; non le Rog d'autrefois . vif quoique laid ; géné-
reux quoique sale ; mais Kog hideux de vieillesse et de de-
bauchc. payant les égaremens de sa jeunesse par uneoreiile
laissée entre les dents des dogues de bouchers. Il grattait ,
et on avait, tout en grondant , la faiblesse d'ouvrir. Kt une
vieille femme sourde, et un vieux chien aveugle, et un vieux
perroquet muet, avaient quelque contentement à se trouver
réunis.
REVUE DE PARIS. 2-i 1
Cne brouille assez grave avait pourtant compromis cet
accord. Par respect pour la mémoire de ses moitiés , Saral»
voulut un jour détacher du coude Rog le collier de cuivre
dont il traînait ignominieusement la marque et les armes
dans la boue îles ruisseaux. Rog se révolta , Sarah persista ,
le chien la mordit et s'enfuit avec le collier.
La vieille pleura , non de la douleur, mais de l'ingrati-
tude , — son seul ami.
Maintenant transportons-nous dans l'un de ces parcs dont
Londres est ombragé . reposons nos regards sur ces bou-
quets de famille qui fleurissent par un beau soleil. Portées
dans les bras de leurs bonnes , de petites filles , jonquilles
vivantes, se balancent au-dessus du champ des promeneurs.
Et c'est un ravissement de voir à hauteur d'épi celle géné-
ration qui doit fouler celle qui la porte ; de voir la vie mon-
ter en graine.
Quel accident a tout à-coup troublé l'éternelle tranquil-
lité de ces parterres ? In enfant est-il tombé dans l'un des
bassins en appelant les cygnes ? La foule s'accumule sur un
point, ce point grossit, il roule, il s'ouvre, et il s'en
échappe un chien tirant tantôt par la robe, tantôt par les
manches, mais ne lâchant jamais prise, une jeune personne
de quinze ans. Des coups de canne pleuvent sur le chien , il
secoue , il traîne sa proie. On l'en détache , il la reprend et
recommence. Les cris de sa victime en lambeaux ne l'ef-
fraient point. On se lasse de le battre, lui ne se lasse point
d'être battu , malgré sa tête en sang , ses yeux aveugles qui
pleurent, ses derniers poils qui s'envolent.
Un cri sort de la bouche de celle qu'il oblige à ramper
avec lui. Elle a lu sur le collier du chien , Rog ; — elle dit
Rog! — et Rog lâche aussitôt les vèlemens qu'il déchirait*
et, reconnu et appelé, il trace en courant autour de celte
voix un cercle rapide de bonds , d'aboiemens , de frémisse-
mens, de caresses, et puis il marche devant , et on le suit ;
et il reprend son cercle ; et encore sa marche; à chaque pas
il tourne sa tête aveugle.
Et la foule ne sait maintenant que penser de cette auto-
riié du chien sur la personne qui le suit comme un enfant
obéissant suit son père.
9 21
242
REVUE I
A mesure qu'on avance, la
mémoire des traces complètem
là une enseigne , là un ruisseï
— Ah ! ah ! c'est Rog qui nu
c'est étrange, il aboie de la m
nuit...
Elle tira le cordon.
— Ma bonne maîtresse, vo
nez-vous me chercher pour al
Sarah avait pris Lucy pour m
et belle.
Rog se jeta sur la moitié d'u
Sarah courut lui chercher 1';
VU
Lucy avait été enlevée par d
duite à Sydney , dans la IVouv
VII
D'après le testament deladj
vaient apparten là celui qui i
l'avait retrouvée ? Rog. — A R
tress Philipps. Mais Rog pouva
que le tribunal seul devait déci
chez le juge.
Sarah a mis sa plus belle rc
REVUE DE PARIS.
— Mon vieux Rog !
Rog aboie.
— Mon vieux compagnon! voilà l'enfant de
rellente maîtresse ! La laisserons-nous mourir de
On nous a pris , moi dans un hospice, toi d;
et Ton nous a donné ici , à toi du lait , à moi du
Rog aboie.
Tu n'es qu'une créature sans baptême, c'est
tu n'es pas méchant , quoique un peu voleur. Je
ne, mais il faut rendre tout à ta petite Lucy. Qi
de cet argent? Du pain, tu en auras toujours ; de
ton hiver, toujours ; et on te laissera ton collier,
Rog aboie.
— Puis nous allons mourir. Tu as douze ans , R
bientôt soixante; tu es aveugle , je suis sourde. E
fant , c'est si jeune , si beau , Rog !
Lucy passait affectueusement la main sur la té
qui, à défaut des yeux, promenait son flair su
douce de sa jeune maîtresse.
— Et nous quitterons ce vilain grenier, nous de
au salon ; Lucy reprendra le fauteuil de sa mère
fauteuil, toi entre nous deux ; et cet hiver, frileux
mon vieux Rog , je te connais , tu te fourreras
cendres tant que tu voudras. Et je ne te grondei
Entends tu, Rog? Tu saliras tant qne tu voudra!
Et Rog aboie chaque fois queSarah prononce s<
— Viens, Rog, viens, partons, et sois gen
monsieur le juge.
244 REVUB DF. TA'US.
— Au nom du Roi , cassons le testament de lady Pbilipps,
et reportons sur miss Lucy , comtesse Pbilipps , tous les
biens de feu sa mère.
— Ajoutons, comme homme et non comme juge, que,
par fidélité à la chose écrite, et par respect pour la volonté
6acrée de ceux qui ne sont plus , miss Lucy , comtesse Pbi-
lipps , doit être obligée à de bons traiteraens enversce cbien.
Léoîï GozLijr.
LANE RASÉ
SAYNÈTE (i).
PERSONNAGES.
PACO, !
MBKADA, } paysans
h.MUUCHADO, \
Un Chirurgien-barbier.
PERSONNAGES.
Un Alcnde.
Un greffier.
Un Alguazil.
Un Ane.
(Une place de village. A droite une maison aveo une boutiqu.
de chirurgien-barbier.)
SCÈNE re.
Entrent EMBUCHADO et LIBRADA, portant l'u* u*E
cruche, et l'autre un panier.
LIBRADA.
Paquillo est resté en arrière ?
EMBUCHADO.
11 s'est arrêté, ce me semble, à l'entrée du village pour remettre
un de ses souliers et faire boire son âne.
(>) Le saynète du théâtre espagnol est la petite pièce qui se joue
après la grande pour finir le spectacle. Le saynète ne prétend point
être une comédie, il n'oserait même pas se donner pour un pro-
verbe. 11 ne veut être qu'une farce très-courte , une fo lie d'un mo-
ment. Il n'aspire qu'à peindre en trois ou quatre scène» bouffonne,
quelque saillie do mœurs bourgeoises et populaires
9 21.
246 REVUE DE PARIS.
LIBRADA.
Les voici qui viennent tous les deux, Allons, Paquillo , dépêche •
toi; nous t'attendons.
SCÈNE II.
Les Précédens. Entre PACO menant OS aïe chargé de
FAGOTS SUR LESQUELS EST ATTACHE US COQ.
PACO.
Est-ce que tu as déjà vendu tout ton air ope (') , Embuchado ?
EMBUCHADO.
Pas une mesure seulement.
PACO.
Et toi tes fromages , ma sœur ?
LIBRADA.
Pas davantage.
PACO.
Eh bien! voyons à qui débitera le plus vite sa marchandise.
EMBUCHADO.
Toyons. Le rendez-vous comme d'ordinaire à la tarerne. Mais ne
va pas te laisser attraper au moins , Paco. >iens, Librada
(Il sort avec Librada.)
SCENE III.
PACO , SEUL.
Tout imbécile que je suis , j'ai la bonne habitude, quand le
choix se présente, d'attraper mes pratiques plutôt que de l'êlre par
elles. Allons, bourrique. C'est ici , je crois, que demeure le chi-
rurgien, et l'on m'a dit que je ferais peut-être affaire avec lui. Holà,
maître !
le barbier, sortant de sa boutique.
Qui m'appelle?
PACO.
Voyez quelle belle charge de fagots !
LE BARBIER.
Est-ce te faire raser que tu veux ?
(') Sirop de miel.
REVUE DE IAHIS.
247
PÀCO.
Non. Vous prenez trop cher. Chei nous on rase à deux cuartos[l).
LE BARBIER.
Eh bien ! que souhaites-tu ?
PACO.
Que tous m'achetiez ce bois comptant. C'est un bois sec et ex-
cellent.
LE BAP.BItr. .
Il n'y a pas un quart d'heure que j'en ai acheté six charges, et
j'en ai la pour six ans , attendu que je n'en brûle pas.
PACO.
Par saint Antoine de Padoue , j'ai du malheur. Vous yen-ex que
si je me mets à fabriquer des bandages, personne ne Ta plus tou-
loir d'hernies.
LE BARBIER.
II faut de la patience en ce monde.
PACO.
Ce n'est pas moi que je plains, surtout; c'est plutôt mon paiiTre
Ane. Il marche chargé depuis hier soir. Aussi est-il déjà tout en
sueur.
LE BARBIER.
Donne-lui de l'eau ; cela le rafraîchira .
PACO.
Oui , et il y gagnera un hoquet dont tous ne le guérirei pas tous-
raême , si habile chirurgien que tous soyez.
LE BARBIER.
Est-ce que je suis le médecin des ânes !
PACO.
Oh ! tous en aTez bien soigné quelques-uns.
LE BARBIER.
Tiens pourtant , si tu me laisses toute la charge à bon compte,
je la prends pour t'obliger.
PACO.
Ma foi, oui , je tous la laisse à bon compte.
LE BARBIER.
A combien?
PACO.
A deux piécettes !
(') Un cuarto fait un peu plus d'un sou.
243
EEVUF. DE PARIS.
LE BARBIER.
Jésus! quelle extravagance!
PACO.
Et combien donc en offrei-voiis ?
LE BARBIER.
Trois réaux.
PACO.
Hombre ! Est-ce que tous vous êtes confessé ?
LE BARFIER.
Voici dix ans qu'un autre paysan me vend son boii an môme prix.
PACO.
Donnez-moi au moins six réaux.
LE BARBIER.
Allons , je te donne trente cuartos; et pour te montrer que je
suis rond en affaires, je t'arracherai une dent par-dessus le marché.
PACO.
Si vous voulez en arracher une à mon coq , je vous laisse mes
fagots pour rien.
LE BARBIER, à part.
Oh ! le beau coq ! qu'il est gros et dodu ! Il faut que je joue un
tour à mon homme. Voyons , parlons sérieusement : veux-tu une
piécette . à condition , prends-y garde, que la charge entière, toute
la charge sera à moi ?
PACO.
D'accord. Toute la charge est à vous moyennant quatre réaux.
liions , aider-moi à décharger. Voici le coq déjà délié.
LE BARBIER.
Allons ! {Il se saisit du coq et le jette dans la boutique.)
PACO.
Gare les pieds !
LE BARBIER.
C'est bien. Laisse là ce bois, je le rangerai. Voici ta piécette ;
au revoir !
PACO.
Kendez-raoi le coq.
IT BARBIER.
l^ucl coq?
PACO.
C«ltti qui était avec les fagots.
REVUE DE PARIS
LE BARRIER.
Par exemple ! J'ai acheté toute lu charge de l'Ane. I.ea fagota el
la coq «ont donc à moi comme à toi les trente-quatre cuarlos.
PACO.
Mais c'est une coquioerie!
LE BARBIER.
Effronté que tu es î
PAro.
Parla Vierge ! — Je ne sais qui me retient ! — Rendex-moi le
coq, ou bien... Justice, alcades, alguaxils !
SCÈNE IV.
l.ESpr.tCÉDEÎtS.ENTRENTL'ALCADE, LE GREFFIER ET l'A LCIAZIL.
l'alcade.
Qu'y a-t-il?
LE BARBIER.
C'est ce malotru qui m'a insulté.
l'alglazïl.
Seigneur, le faut-il emmener en prison?
l'alcade.
Informons -nous d'abord du cas.
PACO.
Seigneur alcade, voici le fait. J'ai rendu au chirurgien uno
charge de fagots au prix de trente-quatre cuartos , et il a bien le
cœur de me vouloir prendre pour cette somme non-seulement la
bois, mais un coq que j'avais aussi.
l'algiazil.
Seigneur, les faut-il amarrer tous les deux ?
l'alcade.
J'ai justement deux oreilles, ainsi qu'il convient a tout hon-
nête juge. Celle-ci a entendu ledemandeur^ cette autre écoute le
défendeur.
le barbier.
Seigneur, j'ai bien acheté la charge tout entière : le coq était
attaché sur les fagots, les fagots et le coq sont donc à moi.
l'alcade.
A-t il effectivement été convenu que toute la charge était vendua
pour la somme stipulée?
250 REVUE DE PARIS.
PACO.
Oui ; mais considérez. ..
L7ALCADE.
Il suffit. Tu n'as rien à réclamer outre ta piécette. Le chirurgien
ayant, de ton propre aveu, acheté la charge entière de l'âne, le coq,
qui en faisait partie, lui appartient. Qu'il le garde.
LE BARBIER.
Seigneur alcade, mille grâces ! Vire le seigneur alcade !
PACO.
A-t-on plus de guignon que moi? Pour gagner une maudite pié-
cette , j'ai perdu une charge de bois de six arrobes , et un coq gros
tomme un cheval.
l'alcadb.
Maître, si vous en avez le loisir, vous m'allez raser mainte-
nant. Vous, greffier, je vous rejoindrai tout à l'heure au marché à
la viande. [Il entre dans la boutique.)
LE GREFFIER.
C'est entendu. — Maître, ne m'oubliez pas au moins le jour où
se mangera le coq. [Il s'enta.)
l'alguazil.
Je vous le souhaite tendre, que vous le mangiez bouilli, frit ou
rôti. [Il s'en va.)
LE BARBIER.
Soyez tranquilles : il ne vous donnera d'indigestion ni aux uns
ni aux autres. (// rentre dans la boutique.)
SCÈNE V.
PACO, SEUL.
Et que ce soit moi Paco qui me sois laissé prendre ainsi pour
dupe! Mais par le manteau de perles de Notre-Dame-du-Sanctuaire
de Tolède, la chose ne finira point de cette sorte! Je m'en vais
chercher Librada et Embuchado en la taverne ; je veux qu'ils trou-
vent moyen d'entrer chez ce maudit barbier de Satan, et qu'ils
soient témoins de la vengeance que je me réserve.
REVUE DE PARIS. 2,11
SCÈNE VI.
(L'intérieur de la boutique du barbier; le coq »ur une table. Un
banc i gauche, un fauteuil de bois au milieu de la salle.)
Le Barbier. — Entrent EMBL'CHADO et LIBRADA, cm mou-
choir SIR LA BOUCHE.
EMBL'CHADO.
Maître, Dieu tous garde!
LE BARBIER.
Et tous de même !
LIBRADA.
Ab ! mon Dieu ! Mais c'est à en mourir ! Je n'en puis plus.
LE BARBIER.
Que lui arrÏTe-t il?
EMBL'CHADO.
C'est une rage de dents qui lui Tient de prendre subitement. Voyez
s'il n'y a pas moyen de la calmer un peu.
LIBRADA.
Ab! je suis morte. Pour Dieu, seigneur chirurgien, nyei pitié
de moi!
LE BARBIER.
Allons, soyez raisonnable , ma fille. Asseyez-vous, et tous allez
voir comme je Tais tous débarrasser de cette méchante dent!
LIBRADA.
Vous ne me ferez point mal !
LE BARBIER.
Bien au contraire. Je tous arracherais aTec la dent tout un côlé
de la mâchoire que tous ne le sentiriez même pas.
EMBLCHADO.
Vraiment !
LIBRADA.
Alors laissez- moi attendre un peu ; si la douleur ne s'apaise pas,
nous risquerons l'opération. (Ils vont s'asseoir tous les deux sur
te banc.)
252 REVUE DE PARIS.
SCÈNE VII.
Le* Pbécédess ; entre PACO eh milicie.t.
PACO.
Dieu vous garde, mes amis! Le maître est?il tu logis ?
LE BARBIER.
C'est moi-même. Qu'y a-t-il pour votre service?
embuchado, las à Librada.
C'est ton frère.
librada , bas à Embuchado.
N'ayons pas l'air surtout de le connaître.
paco , à part.
Ah ! voici mon coq ! Pauvre bête , comme il me regarde arec ami-
tié ! — Seigneur chirurgien , je suppose que vous rasez.
le barbier.
Je m'en flatte.
PACO.
Vous avez la main légère !
le barbier
Plus légère qu'une tête de femme.
PACO.
Et vos rasoirs sont-ils bons ?
le barbier.
Ils ont meilleur fil encore qu'une langue de religieuse. En somme,
est-ce pour vous faire raser que vous Tenez?
PACO.
Justement. Mais je voudrais d'abord saroir combien vous mV-
lez demander pour me raser moi et mon compagnon , que j'ai laissé
à la porte.
LE BARBIER.
Vous me donnerez douze cuartos, et vous serez traités de main
de maître.
PACO.
C'est bien. Mais vous me promettez de rater mon camarade
comme moi-même.
LE BARBIER.
Je m'y'engagi.* , cela ya sans dire. Asseyei-Tous. Nous allons
fommeucer par vous, n'est-il pas vrai?
REVUE DE TARIS. 253
PAC >.
A la bonne heure. ( // ë' assied.) Diable , votro fauteuil est tin
peu dur, l'ami.
T.F. BARBIER.
Vous n'en trouverez guère de mieux rembourrés chez aucun d •
nos confrères. [Il le ruse.)
PACO.
La serviette n'est pas des plus blanches.
LE BARBIER.
C'est que le savon se fait cher, voyez-vous. Et de Peau, que vou»
en semble?
PACO.
Elle est un peu chaude.
I.E RARBTER.
Patience, elle se refroidira. Et comment trouvez-vous le ra-
soir?
PACO.
A vous dire vrai , il serait plus propre à scier des bûches qu'n
raser un chrétien. — Mais , dites-moi , comment se fait-il que les
mains, des barbiers aient toujours une telle odeur d'emplâtres?
LE BARBIER.
Oh ! cela provient du grand nombre de ceux que nous appliquons
sur la peau crevassée du genre humain.
libradv , bus à Emhuchado.
Comme il rit sous cape en nous regardant !
emblciiado, bas à Librada.
11 nous prépare quelque plat de son métier.
PACO.
A propos, seigneur chirurgien, est-ce que les coqs sont à bon
marché ici?
LE BARBIER.
Pas trop. Toutefois celui que vous voyez là ne m'a pas coûté
cher , allez.
paco , à part.
Puisse-t-il t'empoisonner à la première bouchée que lu en m.wr
géras !
LE BARBIER.
Vous voici expédié, mon brave. Tenez , le miroir.
PACO.
C'est bien !
2o4 REVUE DE PARIS.
LE BARBIEH.
À rotre camarade maintenant.
PACO.
Prenez bien garde, mon maître ; c'est qu'il a !a peau délicate et
la barbe forte. Ainsi ménagez-le. ( II sort. )
LE BARBIER.
Et les dents , ma petite ?
L1BRAD*.
Mais il me semble qu'elles me font moins de mal.
( Rentre Paco menant fane par la bride.)
PACO.
Allons , maître , voici mon camarade. A l'ouvrage ,et savonnez -
lui bien d'abord la moustacbe.
LE BARBIER.
Que signifie cette mauvaise plaisanterie? Je ne rase point de
bourriques.
rACO.
Mon cber maître , un traité est un traité ; tous raserei cette bête
tout aussi décemment que vous m'avez rasé moi-même, ou voua
aurez avec moi un bel et bon procès.
EMBCCHADO.
Le milicien a raison.
L1BRADA.
l.c milicien est dans son droit.
LE BARBIER.
Je le nie.
PACO.
Point rlc discussion. Tous avei reçu les doute cuartos, ainsi ra-
sez-moi mon camarade sans plus tarder.
LE BARBIER.
Vous me forcerez à quelque sottise.
p\co.
Faites-en une, deux , trois, quatre , autant qu'il vous plaira ;
mais mon camarade a pavé pour qu'on le rase, et il ne sortira point
de votre boutique à moius d'être rase.
LE BARBIER.
Gageons que si.
PACO.
Gageons que non, barbier de Beltebutb !
BfcWTJK I)F. PARTS. 253
SCÈNE VIII.
Les Précédess ; ektrent l'Alcade, le 6iimu1 l'Al-
GUAZIL.
l'alcade.
Que veulent dire tous ces cris ?
PACO.
Seigneur, je rais vous conter tout ce qui s'est passe.
[Ih parlent Las à part.)
le barbier, à part.
0 mon saint patron, à quel piège me suis-je {ris là ! Que faire u
l'alcade me condamne à raser cet àne?
l'alcade.
Ces deux témoins attestent la vérité de tons ces faits ?
LIBRADA ET EMBCCUADO.
Oui, seigneur alcade.
l'alcade.
Et toi, tu conviens que tu t'es engagé à le raser lui et son ca-
marade pour douze cuarlos?
LE BARBIFR.
C'est vrai; mais je n'avais pas pu supposer que cet estimable sol-
dat avait un àne pour camarade.
l'alcvde.
Tu avais eu tort.
LE BARBIER.
Je ne rase point les animaux.
l'alcade.
Il t'en a passé par les mains plus d'un qui n'avait pas les oreil-
les moins longues que celui-ci.
M BARBIER.
Mais ..
l'alcade.
Oh ! il n'y a pas de mais qui tienne; tu ras raser l'Ane comme
tu as rasé le milicien , ou je te campe en prison.
r-Aro.
Oui, seigneur alcade, il faut qu'il exécute le traité.
l'alcapk.
Et il l'exécutera. — Allons, mon maître, assjtz de façons! Met-
258 REVUE DB PARIS.
ter à cette bête la serviette et rasez-la bref et bien, ou je finis par
me fâcher.
LE BARBIER.
Seigneur...
l'alcade.
Alguaiil , saisissez-vous de cet homme.
LE BARBIER.
Arrêtez, j'obéis. — 0 barbiers , quel affront pour votre respecta-
ble corps !
l'alcade.
Faites asseoir cet âne.
LE BARBIER.
Ceci n'est point chose facile.
PACO.
0 mon Dieu, il restera debout. Il n'y tient pas. C'est un âne
bon diable et fort accommodant.
LE BAP.BIER.
Allons, puisqu'il le faut. (Il noue la serviette au cou de l'âne)-
Ah ! barbiers, barbiers, qui aurait pensé que votre science devait
être un jour ainsi déshonorée par mes propres mains?
EMBCCHADO.
Quel amusement, Librada !
LIBRADA.
C'est à s'en pâmer de joie.
l'alcade.
Dites-moi, milicien, comment votre camarade veut-il l'eau?
PACO.
Je ne sais pas trop, mais le maître chirurgien peut le lui de-
mander.
le barbifr.
Il dit qu'il la lui faut tiède comme à vous.
PACO.
Eh bien ! savonnez lui la face largement afin de ne lui pas laisser
autant de barbe qu'à mui.
LF GREFFIER.
Le camarade montre les dents.
PACO.
C'est qu'il se meurt d'envie de rire; et puis c'est afin qu'on lui
fasse mieux la moustache.
KEVIJK 1)F PAP. 15. 157
BAABItl.
Trouvez-vous qu'il ait maintenant sur les joues assez de savon ?
l'ai cade.
Oui. À présent n'allez pas lui faire de mal au moins. Prenez-moi
votre meilleur rasoir.
LE BAI.BlEr. .
Seigneur alrade, je vais me servir de celui avec lequel je tous
ai rasé tout à l'heure.
l'alcade.
Vous avez raison. C'est honorer comme il convient cet honnête
animal , et lui montrer que nous le traitons en vrai magistrat.
{Le harhicr commence de raser l'âne , tjvi fait te mou-
linet avec ses oreilles, hrait , se démène, et rue de
son mieux. )
LE BArtBlEïl.
Quel tapage et quelle grimace pour un premier coup de rasoir,
camarade !
l'alcade, has à Paco.
Si vous m'en croyez, milicien, vous ne pousserez pas l'épreuve
plus loin. Le gaillard est homme à faire à votre âne, en lui ratis-
sant le cou , quelque bonne saignée qui mettrait peut-être les rieurs
de son côté.
PACO.
Le conseil est prudent. — Allons , maître , c'en est assez 5 mon
camarade se tient pour rasé , et nul désormais ne doutera de votre
talent. Vous avez prouvé par-devant témoins — et j'en prends acte
— que vous étiez un excellent barbier de bourriques. Je vous re-
commanderai au marché , et vous aurez par privilège la pratique
de tous les ânes barbons de la Vieille-Castille.
l'alcade.
Voyons, maître, achevez votre besogne. Vous y mettez tant do
bonne grâce, que c'est plaisir rie vous voir. Prenez votre plat à
barbe , et lavez-nous maintenant le menton de cette bête. Le feu
du rasoir lui pourrait enflammer la peau.
LE BAHBIER.
Mais, seigneur alcade...
l'alcatje.
Vite le plat à barbe, si nons n'aimez mieux vous en aller avec
mou alguazil.
9 22
558 BEVUE DE PARIS.
LE BARBIER , à part.
Maudit alcade des ânes, gare à tes mâchoires la première fois
qu'elles me tomberont sous la main !
{Il prend le plat à barbe et débarbouille Cane, qui re-
commence ses grimaces et ses ruades.)
l'alcade.
A merveille, maître, à merveille! Pour en finir, essuyei-lui
gentiment le visage avec la serviette, et souhaitei-lui une bonne
Maté.
paco , reprenant son âne par la bride.
C'est bien! c'est bien ! Nous vous remercions tous. Nous sommes
tous contens, tous, jusqu'au coq qui rit et qui ebante. Regardei
plutôt.
le barbier, frappant du pied et jetant la serviette à terre.
Mais c'est un tour infâme que vous m'avei joué là !
PACO.
Ce n'est qu'une bien innocente vengeance de l'escroquerie de
mon coq.
l'alcade.
Milicien , que dites-vous là ?
PACO.
Je dis qu'il a bien gagné mon coq et ses doute cuartos. Je me
déclare satisfait, car j'ai à rire pour long-temps, et pour plus que
je n'ai dépensé.
LE BARBIER.
Comment ! c'est toi qui m'as vendu les fagots ?
PACO.
Oui, moi-même! Et c'est à moi que tu as subtilité le coq , à
moi-même , bien que tu me voies à présent en milicien.
L1BRADA.
Et moi je suis sa sœur Librada.
EMBCCHADO.
Et moi son ami Embucbado.
l'alcade.
La singulière aventure !
LE CREFF1ER.
Faut-il dresser du tout procès-verbal?
l'algua.xil.
Faut-il les emmener tous en prison ?
B F. VIT F. DF PARIS. 259
LE BARBIER.
0 honte ineffable! Que moi je me sois ainsi laissé vilipender par
un manant !
PACO.
0 barbiers , que de romances impitoyables vont pleuvoir sur
tous ! Ici finit le saynète ; pardonnez toutes ses fautes.
DpN ANTONIO DE LAS FuENTtS.
^
UN SPECTACLE
DANS UN FAUTEUIL ,
PAR M. ALF. DE MUSSET (*).
Le livre de M. de Musset s'ouvre par une préface remar-
quable. Il y plaide sa cause avec modestie et cependant avec
fermeté. Il détaille très-bien les raisons qui poussent à
écrire , et il en tire de solides argumens contre la critique
envieuse qui désole aujourd'hui notre littérature. En un
mot, M. de Musset est beaucoup plus sage qu'au temps où ,
exaspéré par les railleries de certains de ses juges . il s'ou-
blia jusqu'à ne point séparer dans le châtiment les bons
d'avec les méchans, ce qui est toujours un devoir, même
pour la race colère des poètes.
Il est plus sévère aussi pour lui-même. Le reproche qu'il
avait repoussé si dédaigneusement , de s'iuspirer de la forme
et de l'esprit des maîtres , il l'accepte aujourd'hui avec une
douceur étrange et telle , que le voyant si modeste , on est
tout prêt à lui remettre sur le front la couronne qu'il en re-
tire. Ce qu'il a bâti , il le renverse de sa propre plume. 11 ou-
blie les éloges pour ne plus se rappeler que les censures.
Quand un écrivain eu arrive tout" d'un coup à cette difficile
i
1 Seconde livraison.
RKVLT DE PAÏlIS. 1 I i
franchise , ou il taille une plus large part à sa vanité sous le
manteau de la modestie , ou il sent qu'il se condense quelque
chose de grand dans sa lète , un avenir qui le dispensera dé-
sormais de revendiquer les douteux triomphes du passé.
Les deux volumes dont je vais parler sont remplis d'un
drame en cinq actes et de plusieurs petites pièces. Par mal-
heur , ils soulèvent une oiseuse question , à savoir qu'est-ce
que des ouvrages dramatiques qui ne sont pas des ouvrages
dramatiques ? Qu'est-ce que des comédies qui ne sont pas
des comédies, puisqu'on ne peut les jouer, et qui sont ce-
pendant des comédies, puisqu'elles sont jetées dans le moule
ordinaire de cette forme ?
Les pièces de M. de Musset ne peuvent se jouer pour deux
raisons : d'abord à cause de l'irrégularité de leur structure,
ensuite parce qu'elles développent des passions générales ou
trop personnelles. La discussion justifiera , en le rendant
plus clair , ce que nous venons d'énoncer.
La forme de ces drames, il suffit de les lire pour s'en
apercevoir , est étrangère à la scène française. Je ne jugerai
pas l'auteur la poétique de Corneille et de Racine en mains;
mais je prendrai, s'il le veut bien, le nouveau code intro-
duit par notre dernière révolution littéraire , et je ne doute
pas que M. de Musset ne l'accepte , vu que jusqu'ici il n'a
rien été promulgué de plus libéral parmi nous. J'appelle le
nouveau code, les préceptes qui , sans avoir été positivement
formulés et réunis en corps d'ouvrages , ressorlent néan-
moins avec évidence des récentes teniatives de nos auteurs
au théâtre. Eh bien ! on ne voit nulle part qu'ils se soient
jamais permis ces entrées et ces sorties sans cause et sans
lien, ces déplacemens continuels et ces milliers de scènes
de vingt mots, trois caractères frappans des œuvres que
M. de Musset présente aujourd'hui à notre critique. Beau-
marchais , avant M. Victor Hugo , avait donné l'exemple
d'une pièce en quatre actes. MM. Dinaux et Ducange ont
pu partager les quatre actes en huit tableaux, ou plutôt des
quatre actes en faire huit ; le public a consacré ces innova-
tions. Désormais c'est chose acquise. Maisjfai parlé de dé-
placemens continuels ; et en effet de tous les vices des pièces
de M. de Musset , celui-là est le pire. Il ne lui sera pas, je
502 Revue de paf.ts.
crois , facile de se justifier. Voici comme un écrivain , dont
certainement il ne récusera pas la compétence en ces ma-
tières , M. de Vigny , s'exprime à ce sujet dans sa traduction
d'Othello :
« C'était la première fois que sur la scène française se
» faisaient des changemens à vue au milieu d'un acte de tra-
it gédie; avec quelque perfection qu'ils aient été exécutés, j'ai
»> regretté d'être forcé de les introduire. Quoique ce soit une
» liberté de plus apportée au théâtre, il est vrai de dii e qu'ils
» refroidissent l'intérêt en ralentissant le mouvement delà
» scène. Je crois qu'il faut employerce moyen avec niénage-
» ment et le conserver pour les rares occasions où il en résulte
» une beauté , comme celle de la mort de Juliette à Vérone
» et du calme de Roméo, qui, à Mantoue, se livre à des rê-
n ves de bonheur.»
Je n'ignore pas que M. de Musset me répondra que M. de
Vigny s'est bien gardé , dans la Maréchale d'Ancre, de prati-
quer cequ'ilavait posé si formellement; mais pour tous il n'en
restera pas moins certain que l'observation de cette note est
excellente et méritait de devenir une règle plus heureuse.
Indépendamment des raisons qu'allègue l'écrivain, on doit
ajouter encore que de celle diversité de lieux naii lût ou lard
une fâcheuse confusion dans l'esprit. On a beau s'appuyer
sur Shakspeare et les Allemands , fait-on que celle mobilité
6oit convenable, que le ciel n'ait point départi à chaque peu-
ple un différent génie, et que notre goût national ail fran-
chement adopté ces libres façons du drame étranger? On
nous accuse peut-être trop légèrement d'èire capricieux, et
nous sommes, plus qu'on ne pense, rivés à toutes les vieilles
habitudes avec lesquelles nous avons grandi.
Pour ma part, ce n'est point que j'approuve qu'on ferme
la porte aux innovations. J'ai peur de la routine comme tout
le monde. Mais je voudrais que tout mouvement ne fût pas
aussi facilement doté du beau titre de progrès; car tout
mouvement n'est pas eu avant. On peut marcher cl re-
caler.
Tenir compte de la nature du pays est une règle essen-
tielle pour quiconque entreprend de bAlir. On ne réussit bien
qu'aux choses conformes à l'esprit de sa foule. Et de cette
REVUE DE PARIS. 2G3
variété de seniimens est justement produit ce que nous voyons
partout de variété dans l'unité.
Lors même d'ailleurs que M. de Musset contesterait à ces
paroles leur justesse, il ne niera point, j'imagine, qu'il ne
faille nu moins tenter ces progrès dans le seul champ où ils
peuvent germer et nous être de quelque utilité- Je ne sup-
pose pas qu'il prêche pour prêcher. Or donc, que fait-il dans
la solitude d'un livre ? Comment ! il est poète dramatique, et
chaque jouril entend crier par toute la critique, que le théâtre
est perdu, que nous n'avons plus de théâtre, que le sceptre
de Corneille est à prendre ! que sais-je ? Il est poète drama-
tique, et il n'étend pas la main pour s'en saisir ! Il ne crie
pas à son tour : Non, le théâtre n'est pas perdu ; tant que je
vis, le théâtre peut vivre! 11 ne crie point cela ou autre
chose : et quand lui, jeune homme, il peut évoquer sa pensée
en face de deux mille intelligences , la draper de soie et de
pourpre, la conduire magnifiquement à tous les bruits les
plus magnifiques, au bruit de l'orchestre, au bruit des ap-
plaudisscmcns, au bruit de la parole humaine ! quand il peut
l'insinuer par tous les sens, quand il peut l'entourer de tou-
tes les maries, quand il peut la faire tonner au milieu des
lustres et d'un millier de flambeaux , lui, ce poète dramati-
que, il s'enferme dans l'étroite obscurité d'un 1/1-80, et il
espère consommer des révolutions qui brisent l'inflexible
attache d'un peuple à ses coutumes !
Non, cela n est point naturel. Dieu qui donne la force donne
la volonté. Aussi, avant de se soumettre à composer sesdra-
mes de livres. II. de llnaset a essayé des drames de théâtres.
LaAuit vônilirnnc , une des pièces qui font partie du recueil,
fut jouée sur la scène de l'Odéon Si je rappelle ici la chute
du jeune poète, ce n'est point que j'oublie combien son talent
a de charmes et quel diamant à mille éclairs était précisé-
ment cette légère corné. lie tifl ec l'ait, par malheur, dit le
mot de toute l'énigme. Avec ce rail seul, on peut expliquer
la nouvelle publication de M. de Musset.
Cet éehec éprouvé , il ne restait, à mon sens , qu'à opter
entre deux partis : ou renoncer au théâtre , ou se représen-
ter muni de meilleures armes. C'était le cas de prendre pour
devise : vaincre ou mourir ! La représentation d'un ou-
234
REVUE DE PARTS.
vrage dramatique est un combat où le poètea pour auxiliaire
son génie , et la multitude qui l'écoute pour ennemie; ceci
ne saurait se nier . L'admiration nous est toujours pénible ,
à nous autres. Nous aimons mieux voir tomber que s'élever
celui qui, en nous réunissant autour de sa fantaisie . pro-
clame par cela seul qu'il se croit supérieur à nous. Assaut
terrible, il est vrai, mais dont le plus fort est toujours sûr
de revenir vainqueur ! Tempête qui se brise ou vous brise ;
mais où fuir est se déclarer vaincu , et où a fui M. de Musset !
L'aigle a fait la tortue , ( ar évidemment le chemin qu'il a
suivi n'est pas le chemin logique. On s'essaie d'abord aux
drames de livres , puis on descend aux drames véritables ,
aux seuls drames qui soient des drames . aux drames de
théâtres. Ainsi , Cromiccll et puis Ilcniani.
Or donc si contre l'avis de plusieurs, M. de Musset est
certain que les licences qu'il se permet dans la structure de
ses pièces sont choses salutaires , ce n'e>t point dans un livre
qu'il doit les exposer et les défendre. Tous les théâtres lui
sont ouverts. Il n'en est pas un qui ne s'estimera très-heu-
reux de donner asile aux charmantes et gracieuses filles de
son imagination. Qu'il les conduise, ces tristes enfans , mar-
quées dans leur beauté d'un sceau si fatal, qu'il les con-
duise aux épreuves de la rampe ! Jusque-là nous ne pouvons
que blâmer ; le succès d'un livre ne se certifie pas. Bien ac-
cueilli des uns , il est repoussé des autres. Ce que celui-ci
adopte , celui-là le blâme. Une pièce de théâtre a besoin du
baptême de la foule.
Quant aux scènes décousues , comment en serait-il autre-
ment avec la bonne volonté décidée de l'auteur pour
lui-même? Quand le cadre le gène . il brise le cadre. 11 n'ac-
cepte du vêtement que ses grâces et son ampleur, et jamais
ses difficultés. Sa peu ée va sans façon. Si penee se révolte
contre le moule d'acier des règles tragique s . où cependant
le bronze en feu du superbe Corneille se soumettait bien à
descendre ! Sa pensée élude ce qu'elle ne peut franchir.
Kile est rusée au lieu d'être habile, et parfois même , pous-
sant l'insouciance jusqu'à dédaigner la ruse, elle avoue
naïvement son impuis aoce ri tourne la difficulté en chan-
tant.
RFVUE DE PARIS. 26i>
Les 6cèncs de vingt mois et U| perpétuels changcmens
de lieux sont une conséquence forcée de ce système commo-
de. N'est-ce pas à peu de chose près, et dans un autre
genre , le subterfuge bâtard de quelques écrivains de l'em-
pire , qui, s'étant reconnus incapables de construire un
vers, et curieux néanmoins d'être pris pour des poètes,
inventèrent la prose dite poétique ? Ils avaient arraché les
épines aux roses. Seulement avec les épines s'en était allé le
parfum.
A présent , si nous venons au fond , j'ai fait observer que
la seconde raison qui rendait M. de Musset impropre au
genre dramatique , c'est qu'il développait des passions gé-
nérales ou trop personnelles, et par conséquent exclusi-
ves.
Il est inutile que je répète ce que j'ai longuement établi
dans un précédent article : Du Tliéàtrc et des Tlicûtres. Cet
article ne contient que notre opinion, bien entendu ; mais
enfin au livre de M. de Musset nous n'avons pas la préten-
tion d'adapter une autre mesure que la nôtre. Nous l'avons
dit, nous ne savons nullement ce que c'est que l'homme,
mais un certain homme formulé d'une certaine manière. Or ,
runtasio est tout ce qu'il y a de plus général L'auteur nous
le représente sceptique et capricieux , mais abstraction faite
des lieux , des mœurs et des idées ; de telle sorte que ce per-
sonnage vil et ne vft pas. L'auteur l'a placé à Mantoue , el ,
pour peu qu'on l'en eût prié , il l'eût transporté à Pékin.
Le pays lui est très-indifférent. Il n'indique même pas l'épo-
que. Et qu'on juge à ces échantillons de quel poids sont à
6a balance , religion , patrie , lois , préjugés , famille . con-
ditions, enfin tout ce qui fait que Pierre n'est pas William ,
que Diego n'est pas Isaac ! M. de Musset compte parmi ceux
qui sont persuadés que « le cœur humain » est partout le
même, qu'il ne pousse pas d'autres cris en Chipe qu'en Ita-
lie ou en France. Un père est un père , comme un fou et
un fou, et ainsi de suite. Mais tel est l'empire de la vérité,
que tout en fabriquant cet Italien univer el . M. de Mu>«ci a
fait un Parisien, et |e dirai plus, un Parisien du Café de
raiù. Je suis sûr qu'il ne me démentira pas ; d'ailleurs se
comédie est là. Et bien plus encore , M. de Musset qui est
9 23
ibD REVCE DE PARIS.
homme de talent, sans savoir peut-être à quel instinct ar-
tiste il obéissait , M. de Musset dans cette généralité déjà
moins vague , a choisi , choisi si bien , qu'il est enfin arrivé
à se peindre lui-même. A travers les vapeurs , on aperçoit
quelque chose d'individuel et de vrai qui touche et qui
émeut. C'est ce quia fait le succès de Fantasia, qu'il n'en
doute pas.
Ainsi ses personnages ne sent jamais eux, ils sont lui.
Voilà comme s'explique ce que je disais plus haut, que M. de
Musset développait des passions générales ou personnelles.
Ou il dessine dans le vide et laisse flotter les contours , ou il
précise , et alors c'est sa forme qui apparaît , qui saillit. La
surface de toutes ses figures est inconsistante, le fond seul
où il s'incarne résiste.
Mais de celte fureur de généralisation naît le mépris de
l'histoire, comme de ces envahissemens de l'analyse, la
monotonie.
Et mieux, pour ces écrivains l'histoire n'existe pas; car
qu'est-ce que l'histoire , sinon la constatation plus ou moins
autheniique de l'état physique et moral des individus dans
tel pays et à telie époque ? Par exemple , M. de Musset fera
mourir du poison André del Sarto , qui est mort de la peste ;
témoin son drame. Se gênerait-il davantage s'il avait besoin
que César périt dans i\u bain , Cléopâtre d'un coup de poi-
gnard ou d'une fièvre? Je ne sais, mais toujours est-il cer-
tain que s'il se gênait , ce serait de sa part pure civilité. Rien
ne l'y oblige , et il marche dans les plus agréables doctrines
du monde , où prendre ses aises est la première loi.
Aussi lui devons-nous savoir un gré infini qu'il ait bien
voulu consulter l'histoire de Florence avant d'écrire son
drame de Lorenzaccio. Si sa peine eût été plus complète ,
certes notre plaisir eût été plus grand ; mais enfin la concus-
sion est de quelque importance. Les faits matériels ont été
presque respectés. L'auteur n'a point mis un Rorgia à la
place d'un Nédicis; les François ne dominent pas. ce sont
bien les Espagnols. Ses Médicis pourraient être plus vrais.
Laurent est défiguré. On en peut écrire autant des faits mo-
raux, l'importante, l'cssculielle partie de l'histoire, l'ame
de l'histoire. On oublie , en général , trop aisément que l'his-
Rrvrr. nr pat. is. 207
toire est composée de faits el d'idées, et qu'il n'est pas moins
ridicule de prêter à Henri IV une colonne de journal de la
veille , qu'il ne le serait de le coiffer d'une perruque à la
Louis XIV. Dieu maintient une étroite et irréprochable har-
monie entre les idées et les faits, comme entre les principes
et les conséquences. Altérer l'idée est pis encore que d'alté-
rer le fait. Je n'aime donc pas les républicains de M. de Mus-
set ; ils sentent trop le 93 français. Il est une vérité dont il
faut bien se pénétrer , si l'on ne veut s'égarer à chaque page
de l'histoire , à savoir que la langue , qui est le signe de l'i-
dée, a varié par conséquent comme l'idée. Les mots ressem-
blent aux chiffres, qui, sans changer de configuration,
changentde valeur selon leurposition. Ainsi selon les temps,
les mots ont eu divers sens.
Dans ce drame en cinq actes , ainsi que dans ses autres
pièces, et généralement dans tout ce qu'il a écrit , M. de
Musset se montre plus philosophe que poète , c'est-à-dire
qu'il se renferme dans l'analyse incessante de ses propres
6entimens. Il les partage, et prêle tantôt les uns , tantôt
lei autres, aux différens êtres de son imagination ; mais
c'est toujours lui qu'il réfléchit. Fantasio est le miroir de
fia gaieté , Pordican de sa sentimentalité, Lorcnzaccio de
sa misantropie.
Je n'entends pas dire cependant que ce procédé exclue la
poésie. Byron a bien prouvé le contraire. Lara, Conrad,
Childe-IIarold , don Juan , n'est-ce pas toujours Byron ? Mais
il est un autre genre de poésie plus pur et plus puissant , il
faillie dire , puisqu'il rayonne au lieu de refléter, puisqu'il
crée au lieu d'analyser. Telle est la poésie de Shakspearc ,
par exemple. Othello n'est pas Shakspeare , Macbeth non
plus , Ha miel non plus, le roi Léar non plus. Lara, Conrad ,
Childe-Harold et don Juan sont frères , tandis que rien n'est
moins parent que Léar et Macbeth, qu'IIamlet et Othello.
Ce que je dis de Shakspeare, on peut le dire de M. Victor
Hugo. On ne trouve un trait de lui dans aucune de ses figu-
res , et toutes ses figures ont celle opulente variété. Uernani
diffère de Triboulet , comme Triboulel de Didier, comme
Didier de Gilbert , comme Gilbert de Gennaro. Poésie supé-
rieure , je le répète ; poésie plus riche et plus féconde , poésie
163 REVUE DE PARIS.
universelle, éminemment propre à toutes les affections, les
intimes et les extérieures , les personnelles et les étrangè-
res ; poésie née surtout pour le théâtre , où les teintes . pour
être senties , ont besoin d'être tranchées . et où la pensée ne
vit qu'à la condition de pierre ou de chair , pour ainsi parler.
Personne n'ignore quelle haine Byron portait à Sbakspeare.
Chose facile àexpliquer?Cette haine avait pour caosel'impos-
sibilité où le noble lord s'était surpris de riencomposer pour
la scène. 11 sentait qu'un drame dans les conditions voulues
était une entreprise au-dessus de ses forces, et cet esprit
malade qui avait trouve le vide des choses humaines et n'a-
vait pas les divines pour consoler ses amertumes , devenait
furieux, sentant que jusqu'au génie, tout ici-bas était frappé
d'imperfection. Partout cette sombre pensée le poursuivit.
En vain le monde retentissait de sa gloire; il avait trouvé
un nouveau poème épique . et il disait que ce n'était rien, et
il pensait au drame. En vain Dante lui souriait et lui tendait
les bras, toujours il croyait entendre rire le fantôme du vieux
William, toujours il essayait de la corde qui ne rendait pas
de sons sur sa lyre.
El qui n'en pouvait pas rendre ! car cet ordre de passions
est exclusif. Les plus minces intelligences pénètrent Shak-
speare. Mais pour entendre Byron . un certain travail sur
soi-même est nécessaire . que peu d hommes ont fait et même
sont capables de faire. Byron gronde et éclate sur de hau-
tes montagnes inaccessibles aux pieds du vulgaire. Ceux qu1
gravissent jusque là sont des comtes Manfred. Us ont usé
leur jeunesse dans la science et dans le plaisir. Cette étoffe
légère, ils l'ont noircie à ces deux flammes si cruelles et si
douces ! Us ont voulu tout connaître et tout pouvoir. Leurs
yeux, pendant les longues nuits, ont interrogé vainement les
paisibles étoiles qui ne répondent pas. Us sont descendus
dans les problèmes les plus sombres H le; plus périlleux; ils
ont jugé tout ce qu'ils auraient dû simplement craindre el
adorer; ils ont lutté avec le doute, et. faibles orgueilleux
qu'ils sont, ils se sont pris aux progrès de leurs propres so-
phisme*. Us ont été Us douions d'eux-mêmes. Leur œil émoussé
à force de contemplations ne s'abaisse plus devant le bien ni
le mal. Bien et mal sont des ombres qu'ils insultent en j
REVUE M PARIS.
sant, et s'il leur arrive encore d'applaudir, c'est au crime
qu'ils applaudissent. La seule joie qui leur reste, est de
chanter la douleur qui les ■ •mporlc!
One voulez-vous que la foule comprenneà cesraffinemens ?
Cette poésie, espèce de vautour qui ronge un foie toujours
renaissant, l'étonné d'abord et bientôt l'a fatiguée. Or la
poésie n'est dramatique que si elle est à la portée du peuple.
Il n'était pas plus dans l'essence de Byron de composer des
drames, qu'il n'est dans la nature des oiseaux d'enfanter
des poissons. M. de Musset qui me parait avoir- ni lui quelques
germes des passions qui ont fait du noble lord un poète aussi
distingué et aussi individuel, par cela seul, M. de Musset ne
réussira jamais dans le genre dramatique, où toujours peut-
être, ainsique Byron, il voudra aller cueillir ses succès. Chose
bizarre que nous n'aimions que ce qui ne nous aime pas ! que
nous ne cherchions que ce qui nous fuit !
I n des moindres défauts de l'analyse appliquée à ce scep-
ticisme, disons le mot, est de répandre sur tous les person-
nages une singulière teinte d>; monotonie et de tristesse. En
examinant l'ouvrage de Bf. de Musset, un critique nous as-
sure que l'auteur enveloppe ;on monde d'un voile de beauté.
Dussé-je paraître sévère, j'avouerai que si le voile est beau,
c'est eomine le linceul qui cache une jeune Hiie. Ouand on
lit M. de Musset, le cœur saigne perpétuellement sous des
griffes de fer. On éprouve je ne sais quelle pitié mêlée d'hor-
reur, comme lorsque l'on entend des lèvres de quinze ans
vomir des obscénités.
Tout en blâmant M. de Musset, on voit que je ne le rabaisse
pas. J'ai soin de saluer son talent avant de me permettre de
le réprimander. C'est qu'en effet, malgré toutes ces ombres,
il luit quelque chose au fond de ses œuvres C'est une lu-
mière triste, mais qui attire. C'est une voi* qui souvent ré-
pèle, mais qui a aussi ses émotions à elle, et qui, quand elle
le veut, ébranle bien douloureusement notre mauvaise na-
ture. Autrefois on n'aurait pas compris un livre semblable
venant d'un jeune homme. Il faut en vérité nos temps d'a-
narchie , de doutes et d'ambitions déeues , pour s'expliquer
tant de sécheresse avec une verve si abondante, tant d'in
crédulité à côté de tant de poésie et de bonne foi!
» 23.
270
REVUE DE PARIS.
Ce penchant à tout souiller, parce que tout nous a man-
qué ou a paru nous manquer, on le respire particulièrement
dans le Lorcnzaccio. Les belles phrases y sont jetées avec «
amour , le style en est vif et toujours courant, les images
radieuses y éclatent çà et là. Mais le thème philosophique
pourrait être mieux choisi, ou demeurant tel, pourrait ne
pas conclure à des vérités si désespérantes . si ce sont des
vérités , ce qu'à Dieu ne plaise ! Le personnage principal de
M. de Musset est un jeune homme qui éludiaitses livres dans
la solitude et ne voulait du monde ni gloire ni honneurs.
Voici qu'un jour il apprend qu'un sien cousin , de nom d'A-
lexandre de Médicis , avait été fait duc de Florence , sa pa-
trie, par l'empereur Charles-Quint d'accord avec le pape
Clément, ce monstre opprimait cruellement le nouveau
peuple jeté entre ses serres. Un seul cri s'élevait de la cité ,
et c'était un cri de malédiction. Laurent de Médicis aban-
donne ses livres et se présente à la cour. Le tyran était bien
gardé. Pour le tuer plus sûrement, il renouvelle la ruse
de Brutus ; mais au lieu de faire le fou , il fait le làohe et le
débauché.
11 n'est personne de nous qui ne connaisse le Fiesque de
Schiller. Mèmeest la fable. Gênes est opprimée parles Doria;
un parti considérable médite leur ruine; mais le chef qu'ils
ont choisi se plonge dans les fêtes , et loin de souger à sau-
ver sa patrie , il s'est déclaré l'ami et le compagnon des op-
presseurs. Enfin il se dévoile.
Je ne veux point donnera entendre que M. tic Musset
s'est inspiré du drame Allemand. En général on doit être
sobre de ces accusations, et je n'adresserai point à l'auteur
un reproche, que la coïncidence des sujets traités nesuûit
peut-être pas pour justifier.
ÎV'olre intention est seulement de tirer quelques instruc-
tions de la comparaison des deux ouvrages. La première ,
c'est que Schiller qui n'est pas un poète de Vèco.'e intime , a
créé dans le comte de Fiexqup un véritable Italien; tandis
que M. de Musset, dominé par l'habitude de développer son
individualité, et par conséquent de sonder les replis da
cœur et de se livrer h If mélnphvsiquc et à l'analyse, a des-
tiné un caractère qui ne s'est pas vu fi M se verra jamais
RFvrp. ni pu "21)
sous le ciel ardent de l'I'alic. Les passions «lu Midi agissent
et ne raisonnent pas. Mlles ne se p|aÎMBl point à se nour-
rir de leur douleur et à en faire un ahirac où elles plongent
sans cesse, pour en rapporter sans cesse de nouveaux |
textes aux imprécations et à l'examen. Si elles souffrent ,
elles jettent un seul cri , triomphent ou meurent. Pour avoir
mal employé son talent . II. de .Mu-set est tombé dans une
faute où Schiller, grâce à M n-veu e nature allemande ,
eût été bien plus excusable de donner ; mais l'un marchait
sur son terrain, et l'antre s'écartait de celui seul où il pourra
lot ou tard porter de dignes fruits.
Une seconde observation mettra également en évidence
la différence des principes philosophiques des deux poètes.
Il s'agit du dénoùment de la tragi-comédie de leurs deux
Brutus. Fiesquene souille point sa main du meurtre d'un pa-
rent , il renverse le trône des Doria, en plein jour . à la tête
du peuple ; et son projet accompli . il repousse loin de lui le
futil manteau . dont jusqu'à ce terme sa prudence avait cru
devoir s'envelopper. Dans M. de Musset, au contraire, il
arrive une chose ridicule et atroce. Le pauvre Lorcnzaccio
tue lâchement son cousin de Médicis , et quand vient l'heure
de dépouiller le vice qui cachait sa véritable figure, il se
trouve que ce vice est inhérent à sa chair , et que l'un em-
porte l'autre par lambeaux ; il se trouve qu'en jouant avec
la lâcheté , Lorenzaccio est devenu lâche avec la débauche ,
qu'il est devenu débauché; avec le mépris de la famille et de
le patrie qu'il ne sent plus qu'indifférence pour les baisers
de sa mère et haine pour l'honneur de sa ville. De telle sorte
qu'il n'est plus, comme il le dit fort bien, qu'une « machine
a meurtre », un assassin vulgaire, un hommequi a borné tout
son effort au moyen , et ne peut pousser son regard jusqu'à
quelque but au-delà. Je ne prétends pas dissimuler qu'il n'y
ait dans tout cela une certaine puissance de tristesse et de
déd ain. Mais e'e>t employer l'art comme les aspics. Il règne
une désolation profonde dans tout ce drame , et son dénoù-
ment qui lui a été reproché à cause de son vague et de son
apathique horreur, m'a paru beau en raison justement de
ce jeune homme dont la tête est mise à prix . et qui n'a plu*
la force d'avoir peur , et qui s'en va , ses maius encore rou-
572 BEVUK DE PARIS.
ges de sang, chercher la mort qu'il n'a pas le courage de
fuir. M. de Musset a rendu avec un réel talent l'affaisse-
ment subit d'un ressort qui a été tendu trop long-temps.
On ne blâmera pas la critique, je suppose, d'établir une
aussi grande solidarité entre l'artiste et les ombres de son
œuvre. Quand l'artiste crée , il y aurait injusticeà le rendre
responsable des maximes et des gestes. Mais quand il ne
fait qu'analyser , chaque parole et chaque action acquiert
une importance dont il doit compte à la société. Voici pour-
quoi de mémoire d'homme nul n'a imputé à crime au su-
blime Shakspeare les perfidies d'iago et les assassinats de
Macbeth ou les terribles sentences de Richard III. Comme
aussi tout le domaine de la pensée s'est justement et sou-
dainement élevé contre les coupables chimères de lord
Byron. Dans la voix tonnante du peuple il est toujours quel-
que vérité , altérée peut-être, mais à coup sûr digne d'être
méditée. Aussi ce nétait pas sans raison qu'on accusait le
sombre poète de s'être fait un jeu des larmes et de la beauté
flétrie des femmes , et qu'on ne repoussa pas avec indigna-
tion les bruits calomnieux qui répandaient que pendant ses
voyages il avait trempé ses mains dans le sang de plusieurs
hommes. Pourquoi sir Walier Scott n'encourut-il jamais ces
soupçons monstrueux? Avait-il moins abusé , en écrivant,
des femmes trahies et de meurtriers poétiques.
M. Alfred de Musset est un des poètes les plus remarqua-
bles de notre époque. ÏN'os censures n'ont été si fortes que
parce que nous lui avons accordé plus d'importance. II serait
heureux qu'il rentrât dans les véritables voies de son talent ,
et que las de fouiller cette mort des sentimens et des idées ,
dans laquelle jusqu'ici il n'a découvert que le doute et le
désespoir, il voulût enseigner à sa poésie la prière et la ré-
signation , ces deux secondes robes d'innocence ! Il est un
seul port où, après les tempêtes du monde, le génie s'abrite
et se relève, c'est Dieu. Les lèvres qui savent ce mot . en sa-
vent plus que les savons. Dieu est l'abime qu'il faut à ces hau-
tes etpâles intelligences qui ont essayé de toutes les immen-
sités des hommes, et qui les ont trouvées toutes si petites! Dieu
seul ne ment pas. Parti de la religion , lorsqu'on a bien erré
de passion en passion, comme de désert en désert, on revient
I | V . i. DK PAKIS.
toujours se heurter à la pierre d'une église. C'est par là que
nous entrons dansle monde, c'est parla que nous en sortons.
Alors seulement on comprend combien sublimes et vraies
sont ces paroles du Christ : « Bienheureux ceux qui pleurent,
parce qu'ils seront consolés ! » Quand Michel-Anfjc Buona-
rotli eut atteint le comble de son art, l'ennui le prit Au
termede l'humanité , il rencontra le néant et Dieu. Il choisit
bien et mourut bien.
Louis de Maynard.
*H*
CHRONIQUE DE PARIS.
— 10 AOUT , SUITE.
— Dieu merci, la politique sérieuse n'est point du ressort de
notre chronique ; autrement, je serais bien marri, d'avoir à tous
entretenir en détail des débats de la nouvelle chambre.
Nouvelle encore , cela tous plait à dire. On nous l'avait , en ef-
fet, promis. On nous avait gravement annoncé une chambre élé-
gante et bien mise , une chambre en gants jaunes , lorgnant les tri-
bunes galamment, une chambre nouvelle enfin ; mais il n'en est
rien. Cette chambre n'a rien de nouveau , je vous assure. Elle a
remis H. Dupin sur le fauteuil delà présidence ; elle écoute encore
magnanimement Tieunet. C'est touj0urslâ même chambre que de-
vant ; c'est tout un !
Cette chambre a d'ailleurs vériGé déjà ses pouvoirs et les a ju-
gés la plupart suflisans. Elle s'est constituée ; la voilà bien et dû-
ment représentation nationale. A la bonne heure.'
La seule discussion qui Mtégayë un peu ses séances de la se-
maine dernière , a été elle ou M. Thiers a saisi aTec tant dà pro-
pos , pour déclarer qu'il ne souffrirait jamais qu'on lui donnât de
démenti , le moment même où il Tenait de lui en être administré une
derai-douiaine coup sur coup.
— Le suicide semble être Traiment une sorte de choléra pour
Taris cet été. A quelles causes attribuer cependant toutes ces morts
Tolontaires dont le chiffre grossit chaque jour? Ce ne peut être
seulement à 1 influence atmosphérique, bien que cet orage inces-
sant qui pèse sur nous depaig trois mois on ait sans doute déter-
miné quelques-unes. .Mais l'influence morale qui arme tant de
malheureux contre eux-mêmes el Ici fait se ruer furieusement sur
leurs éj.ees , quelle est elle donc ? D'où souffle ce Tent funeste qui
HE VU F. DE PARIS. 275
asphyxie l'ame, qui la force de s'ouvrir une porte par où elle t'é-
chappe de ce monde?
La Gazette mi'dicale a déclaré ces jours derniers le suicide épi—
démique , sinon contagieux , et a prescrit contre son invasion une
hygiène préventive dont je suspecte fort l'efficacité. Allez , mes-
sieurs lf s docteurs , vous n'y voyez pas plus clair à ce choiera nou-
veau qu'à celui de 1 83? ! \ous ne le guérirai pas davantage.
Ce n'est pas d'aujourd'hui d'ailleurs que l'humanité est en butte
à ce mal ; mais autrefois, du temps qu'il y avait encore des croyan-
ces, une religion, il y avait aussi des traitemens contre lui. C'é-
tait Dieu qui était le médecin. Se sentait-on atteint , on s'en allait
à l'église prier Dieu, et Dieu vous disait le remède ! Et il vous en-
voyait aux hôpitaux, où l'on soignait les malades lassés de la vie :
ces hôpitaux , c'étaient les cloîtres.
"Voyez si l'on se tue autant là où ces hospices des âmes , si ébran-
lés qu'ils soient , sont toutefois demeurés debout !
A Madrid, où chancelle déjà la foi pourtant , il y eut un sui-
cide l'an dernier ; mais c'était chose presque sans exemple. Les
Yoltairiens crièrent bien à la vue de cette mort que l'Espagne com-
mençait à se civiliser ; mais les vieux chrétiens s'elfrayèrent et près»
sentirent tristement la ruine prochaine de leur culte et de leurs
autels.
Que voulez-vous ? C'est le sort du siècle! On ne croit plus en
rien , ni en Dieu , ni en la royauté , ni en l'amour , pas même en la
liberté! Il y en a qui cherchent comment finira le monde ! Eh
bien! toute foi éteinte, ce sera peut-être par ce dégoût de la vie
devenu général et invincible , par un suicide universel !
Ne vous étonnez donc pas qu'on se tue maintenant à Paris , plus
qu'ailleurs et plus que jamais! N'est-ce pas à Paris surtout que
l'incrédulité règne, que l'cgoïsme est sur le trône , que le désor-
dre moral est au comble ? Et le mouvement de cette anarchie est
incessamment progressif; il y a plus de suicides cette année que
l'année dernière ! th bien , c'est que cette année est plus mauvaise
et plus démoralisée; voilà tout.
Et vous dites que Ton se tue par vanité ! qu'on est entraîné dans
l'abîme par une sorte de vertige que vous donne la séduction de
l'exemple. Dites-vous cela séiieusement ? Quoi ! ces quelques pau-
vres poètes qui se sont noyés ou asphv\ies récemment auraient
donc voulu seulement singer l scousse et Lebras ! Mais, vous n'y
276 REVUE DE PARIS.
songez point. Quand on en vient à se cû-truire soi-même, «liez,
on ne met là ni instinct d'imitation , ni amour-propre. On est pous-
sé , malgré soi , dans le gouffre , on y tombe.
Ensuite que , les corps revomis par les flots , et portés à la Mor-
gue , vous trouviez des vers dans la poclie du poète ! quVst-ce que
cela prouve? Vous trouvez aussi des billet* protestés dans celle
du banquier ; c'est que la poésie était l'état de l'un , comme la
banque celui de l'autre.
Poète ou banquier, voyez-vous, ricbe ou pauvre, on se lue,
parce qu'on est ruiné corps est bien , corps et ame! parce qu'on
n'est retenu par nul espoir et nulle crainte d'une autre vie ! parce
qu'on n'a foi qu'au néant ! parce qu'on est frappé d'un mal contre
lequel il n'y a plus de remède ni de refuge ici-bas !
L. L.
L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS ET M. DEBRET.
Il devient manifeste par mille preuves que nous sommes et sur-
tout que nous touchons à une époque d'art. Les esprits se sentent
entraînés, quoi qu'ils en aient, vers les traditions nationales
qu'on s'efforce de renouer. L'élan est tel, qu'il cntiaine a l'heure
qu'il est les individus et les peuples. Le roi des Belges lait entre-
prendre en ce moment la publication de toutes les vieilles chroni-
ques des Pays-Bas , et M. Guizot est au moment de publier le
prospectus d'un travail magnifique de réédification appliquée à
l'histoire, à la littérature, à l'architecture, à la peinture, i
l'héraldique, à la numismatique ; enfin , à l'art sous toutes ses
faces , durant les dix-septième , seizième , quinzième et qua-
torzième siècles , c'est-à-dire durant les époques modernes les
plus fécondes en merveilles.
Ce mouvement général est certainement fort beau , et il prouve
que la société est lasse de se quereller pour de pauvres passions,
de pauvres intérêts, de pauvres personnes; mais il n^us semble
que le gouvernement , qui revendique en tout ceci , il faut en
convenir, une nolle initiative, devrait prendre garde à une chose.
Ces apprêts d'un nouveau siècle de Médicis et d'Anne de Bretagne,
qui les a sollicités, préj ares, obtenus ? A coup sûr , ce ne sont
pas ces littérateurs et artistes de l'empire, qui ont passé leur vie
à raturer , gâcher, ciseler, mouler, dessiner du grec et du romain,
REVUE DE PARIS. 277
qui ont pétitionné publiquement contre 1a nouvelle école, et in-
trigué sourdec.ent contre tout ce que les ateliers et la preste
nourrissent de jeune et de chaud.
L'idée qui s'empare aujourd'hui du gouvernement, et qui l'in-
téresse ajuste titre, a long-temps couvé sous les jeunes fronts de
ce siècle ; elle s'est fait jour par le papier , la toile et le marbre ,
sous les feux croisés des bombardes impériales; il suit de là que
ceux qui ont préparé le mouvement , peuvent seuls le féconder et
le conduire, (jui plante l'arbre, le cultive!
El comment voudrait-on qu'il eu fût autrement? Est-il raison-
nable de penser que ceux qui ont passé leur vie à repousser une
idée , l'adoptent , la caressent comme leur progéniture ? Cela ne se
peut pas. S'ils l'embrassent, ils l'ttoufferont. l)ue le gouvernement
y regarde.
Je vous en donne pour preuve M. Debrct , qui s'intitule, je
crois, directeur de l'École des beaux-arts, et qui passe en ce
moment à Saint-Denis, comme les Danois n'y passèrent pas au
dixième oie». Le, et les Allemands au douzième. Le directeur des
beaux-arts est chargé de restaurer l'église. En vérité, nous n'en
revenons pas. Un homme de l'empire restaurer l'église de Saint-
Denis! Fasse encore si c'était la Bourse , le Palais-Royal ou la
Madeleine ; mais l'église de Saint-Denis ! monsieur le directeur
des travaux publics n'y a certainement pas songé!
D'abord , il est clair que ce travail doit mortellement ennnyer
M. Debrtt. Consumer ses idées , ses méditations, ses jours , ses
nuits, à rajuster des vitraux, à reconstruire des ogives, à re-
mettre en pied un monument élevé au milieu des ténèbres et de
la barbarie du moyen âge , c'est comme si l'on cl.argeait
AI. ttienne de faire une édition de Sbakspeare.
Ensuite , il n'est pas moins clair que M. Debret doit être dé-
pourvu des connaissances spéciales indispensables à une pareille
entreprise. L'art du moyen âge n'a pas encore sa poétique; son
Aitruve n'est pas né , à moins qu'un grand poète ne consentit à le
devenir. L'artiste est donc obligé de suivre la poésie des cathédra-
les à la piste , d'épeler lettre par lettre à son alphabet monu-
mental , et de lui arracher son secret, comme le derviche arrache
la sainteté a Dieu , par la méditation et la patience. Or , il est
clair que M. Debret ne s'est pas fait derviche en ceci; méditer pour
si peu , sa dignité de directeur des beaux-arts y eût été compro-
y 24
278 KF.VUZ DE PARTS. v
mise. Il n'y a donc vu que de la pierre , du marbre et dn bois à
fouiller, dans un sens ou dans un autre, et il s'est mis à l'œuvre
avec dégoût probablement, avec indifférence sans aucun doute.
Rien ne serait comique , si ce n'était si grave et si affligeant,
comme cette restauration de M. Debret. Il a retrouvé quantité de
délicieuses sculptuies, de menuiseries charmantes, et il a marié
1e tout avec des panneaux massifs et cairés , comme on en fait à
toutes les portes des magasins du boulevard. Ce n'est pas tout
encore j pour conserverie bois, dit-il, il a enduit ces détails, si
tiélicats, si frêles, si gracieux d'une triple et quadruple couche de
mastic , ignoble pommade qui gâte des chefs-d'œuvre sortis victo-
rieux de leur lutte avec cinq siècles.
L'empire avait aussi restauré Saint-Denis ; il y a deux portes
latérales chargées de couronnes civiques et de chimères , entre des
encadremens gothiques ; mais M. Debret a surpassé tout cela. Il
faut voir les beaux vitraux bleus et jaunes, dont il a rempli tous
les jours î II faut voir une chapelle dédiée à la Vierge , au sommet
de l'Eglise , et où l'imagination de M. Debret a étalé ses riches-
ses. Figurez-vous des pilastres du quatortième siècle ornés comme
les colonnes que vous avez vues chez Yéry ; un plafond chargé de
ces médaillons ridicules comme il y en a au Gymnase; une balus-
trade en fonte , contournée dans le goût de la régence ; nn ensem-
ble d'ornemens plutôt byzantins que gothiques ; plutôt turcs que
byzantins, et de ce turc comme on en dessine au Marais. En vérité,
quand on est au milieu de ces choses-là , on cherche Dufrène e*
les trois sultanes.
Nous adjurons monsieur le directeur des travaux publics, au nom
de toutes les grandes idées qu'il prend à tache de réaliser , défaire
le voyage de Saint Denis ; cela ne lui coûtera pas deux heures , et
cela sauvera un magnifique monument. Est-ce qu'on laissera donc
tout ce qui nous reste de cet inépuisable moyen âge à la merci du
premier architecte qui se trouvera revêtu de fonctions? Mais
31. Guizot, qui est certainement l'homme de France qui s'entend
le mieux en choses d'histoire, vient de nommer une commission
d'hommes spéciaux pour dos travaux d'histoire. 11 ne croit pas , lui,
qu'il suffise de prendre le premier venu et de lui dire : allez' Il
choisit les ouvriers de son œuvre, et il fait bien. Pourquoi donc
une entreprise aussi grave que la restauration d'une église gothique
n'a-t-elle pas donné lieu à la formation d'un comité? Croit-on que
REVUE DE TARIS. 27f»>
ce soit chose bien facile! Nous ne craignons pas de dire qu'il n'y
a pas, dans toute la France , un seul homme capable d'improviser
en ces matières.
Que monsieur le directeur des travaux publics veuille donc y
songer. Il s'agit des richesses architecturales de la France. Son goât
et son devoir sont en gage : qn'il les retire ! G.
— 17 AOUT. —
Quelques distractions quasi-politiques ont détourné peut-être
par momens nos dernières chroniques de leur but tout pacifique-
ment littéraire ; surveillons-nous bien à l'avenir, afin de ne nous
plus laisser fourvoyer en ces tristes excursions, et ne songeons dé-
sormais qu'à solder exactement ce que nous devons d'arrérages à noa
théâtres cl à nos livres.
La chef-d'œuvre de Sponlini s'est produit mercredi dernier à
l'Opéra devant une assemblée assez nombreuse pour laisser croire
qu'il ne faut nullement désespérer chez nous du sentiment musical;
car la salle était pleine, et cependant l'affiche n'avait promis ni dé-
cors, ni costumes nouveaux. C'est donc seulement à L'importance.
de l'ouvrage et au talent de la jeune cantatrice quidevails'y mon-
trer,qu'il est juste d'attribuer cette fois l'honorable empressement
du public.
La Vestale appartient à l'ancienne école allemande. Le style en
est large et pompeux , la mélodie épique et solennelle comme dans
Gluck, et cependant, a L'emploi déjà plus fréquent du rhylhme , à
certaines formes encore inusitées, à des lueurs inconnues qui éclai-
rent l'horizon , on prévoit que l'astre de Rossini va poindre et se
lever bientôt.
La Vestale est une oeuvre de transition ; c'est en quelque sorte
la chaine harmonieuse qui lie à Gluck Rossini et son école. Avec
un génie incontestablement supérieur, Sponlini a fait, il y a trente
ans, ce que Mever-Beer vient d'essayer aujourd'hui. Donc , entre
Gluck et Rossini, la Vestale; entre Rossini et le grand musicien
à venir, Robeet-l^Diaui.i .
Tout le premier acte de la Vbstale est rempli de fraîcheur et de
pureté. La pensée en est constamment chaste et naïve; les chœurs
mélancoliques des jeunes prétresses exhalent des paifums qu'.n
dirait puisés aux sources de Virgile.
Toutefois, soit a cause de la profusion du récit déclamé, soit à
280 REVUE DE PARIS.
cause de l'absence totale de ce qu'on appelle maintenant situation
dramatique , cet acte , malgré les beautés dont il abonde , et en dé-
pit de tout le saint encens qu'on y respire, loin de ravir et d'eni-
vrer les spectateurs, a paru ne produire sur eux qu'un médiocre
effet. En revancbe, l'air agitato du second acte et toute la scène
qui le précède , ont éleclrisé la salle entière ; c'est que c'est bien là
de la musique chaude et entraînante; c'est que ce morceau d'élan
inspiré se peut dignement comparer à la grande scène d'Agathe dans
Freyscuutz. Quant au finale du même acte, le mérite en est trop
unanimement reconnu pour qu'il soit nécessaire de le démontrer.
Pour moi , je ne sais point en musique d'effet plus puissant et plus
irrésistible que celui de ce chœur qui prend sur l'air déclamé du
grand-prêtre. C'est un ravissement universel, et dont personne
n'essaie de se défendre, lorsque ce chant précipité s'élance tout-à-
coup bondissant de rhythme et de mesure, et jaillit du récitatif
comme un ruisseau des flancs de la montagne.
La marche funèbre est d'un beau caractère antique. Les trom-
bonncs qui soutiennent ce chœur plaintif et lamentable , ont un ac-
cent qui glace, et rappellent , quant à l'effet, ceux, que Mozart a
placés sous le plain-chant de son commandeur.
C'est ainsi que procédaient les grands maîtres , toujours puissans
et sublimes sans effort et avec simplicité. Mais de tels moyens sont
devenus difficiles depuis que nos compositeurs ont si imprudemment
abusé de la force instrumentale.
Mllf Falcon a bien su traduire, dans son rôle de la Vestale, ce
caractère à la fois rêveur et passionné dont l'expression est si belle
dans la musique. Elle a dit en inspirée le magnifique agitato de
l'air du second acte ; mais où elle a surtout été admirable . c'a été
dans le cantabilc qui suit. Cette belle mélodie l'avait émue au
point que , vers la fin , ce n'était plus seulement sa voix , mais bien
aussi ses yeux qui pleuraient, ou plutôt c'était toute son amc.
Les mouvemens de la Vestale sont généralement pris a\ec trop
«le lenteur : il en résulte que le grand finale , malgré l'effort de tou-
tes les voix du chœur et de l'orchestre , n'a point encore, à l'Opéra,
l'effet qu'il a dans certaines villes d'Allemagne, où les ressources
instrumentales sont bien moindres. Il importe cependant qu'à ce
théâtre, où la mise en scène est en si grand honneur, on ne né-
glige point la fidélité de l'exécution musicale , cette partie essen-
tielle de l'art.
REVIîK Dl PAr.îS. 281
Ce n'est pas que cette fois M. Duponchel se soit trop évertué i
rafraîchir ou à remettre à nnif le9 costumes de ses sénateurs et de
ses guerriers. Mais Dieu me garde de lui chercher querelle à ce
propos ! Si quelque chose doit demeurer incomplet dansLA Vestalb
que ce soit la toge de ses Romains, plutôt encore que sa musique.
Je consentirais bien volontiers à ce qu'on attachât une bandelette
de moins à la tête d'aruspice de M. Pouilley, pourvu qu'on me res-
tituât rigoureusement la pensée de Spontini.
Nourrit, qui rapportait de nos départemens les couronnes qu'il
lui fallait pour son triomphe de la Vestat.b, n'a point fait défaut à
son beau talent. lia, selon sa coutume , chanté purement et joué
avec verve. Il est seulement fâcheux que , durant son absence, il
n'ait point été doublé par M. I.afont, dans ce rôle de Licinius
comme il l'a été dans un bon nombre d'autres. L'unique tort de
Nourrit, sur la scène, est peut-être l'ampleur de son embonpoint.
Or, en toute pièce où M. Lafont lui a été substitué, Nourrit rede-
vient irréprochable sous ce point de vue. M. Lafont est d'un bien
utilejseeours à son chef d'emploi; il lui est un fonds qui le fait res-
sortir presque svelte et élégant.
Rien ne devait manquer à cette belle soirée d'Opéra, puisqu'elle
s'est achevée par le ballet des Nayades, qui nous a montré ■'!« Du-
vernay. C'est que cette jeune fille ne relève pas seulement du
mérite de sa jolie figure : il y a dans sa danse une grâce facile, une
douce nonchalance, une langueur, une morbidesse, qui lui font un
talent tout-à-fait distingué et à part. M1'1" Uuvernay est peut-être
la seule qui ait pu aborder impunément les rôles de M'Ie Taglioni.
Et pourquoi? Parce qu'elle les a su jouer selon sa manière, sans
prétendre être la sylphide elle-même, comme l'ont vainement tenté
MI>e Julia et Mme Taglioni. Aussi W& Duvcrnay grandit-elle cha-
que jour à l'Opéra; chaque jour le nombre de ses partisans s'y gros-
sit et s'y fortifie. Je ne répondrais pas que l'hiver prochain, la salle
ne se partageât en deux camps bien distincts : d'un côte, ce seraient
toujours les taglionùtes; mais de l'autre, ce seraient les duvrrriis-
tes, qui semblent organiser d'avance une formidable coalition au
profit de leur élue Quelle sera l'issue de cette scission ? Dieu le
sait; mais il y aura toujours bien des gants jaunes déchirés de
part et d'autre dans les bravos de la lutte.
— L'Académie-Française y met de l'entêtement. Elle persiste à
*c produire sur la scèn? et à nous donner des représentations so-
9
282 REVTJB DE PARIS.
*ennelles. Il faut être juste, si les curieux lui manquent, ce n'est pas
sa faute.
Il y a quelques années de cela , voyant qne sa littérature avait
lassé ses plus intrépides habitués, et que personne ne voulait plus
même dormir à ses lectures, l'Académie s'avisa , pour se refaire un
public, de varier son spectacle et déjouer la comédie enl'bonneur
de la vertu. Le procédé fit d'abord merveille. Les gens de belle hu-
meur qui ne trouvaient plus qu'à pleurer au Théâtre-Français vin-
rent en foule rire à l'Institut. N'était-ce pas vraiment raison ? Un
concours de vertu! La bouffonnerie était exquise. Le concourt
d'éloquence n'était rien auprès.
Mais toute plaisanterie, si fine et ingénieuse qu'elle soit, perd
étrangement à se perpétuer. Or, comme c'est maintenant chaque an-
née toujours la même vertu-vaudeville que nous joue l'Académie,
il n'est pas jusqu'aux rieurs qui ne se soient fatigués du spectacle,
et c'est plus que jamais dans le désert que messieurs les quarante
répandent les fleurs de leur rhétorique.
Vous eussiez donc compté vite sur vos doigts le nombre des as-
sistans qui peuplaient, le samedi 9 de ce mois, les bancs de la salle
des Quatre-Nations.
La séance a commencé par un rapport de M. Arnault, le secré-
taire perpétuel, sur le prix d'éloquence, dont le sujet était l'éloge
historique de M. de Monthyon, et qui avait été décerné à M. Feu-
gères, professeur au collège Henri IV. M. Tissot a lu ensuite le dis-
cours de ce lauréat,
Et la pièce couronnée et le rapport de M. Arnault étaient de
même style et de même force. On a trouvé tout simple que l'Acadé-
mie adjugeât son prix d'éloquence à un morceau qui reproduisait,
à s'y méprendre , la phraséologie maussade et décolorée de son se-
crétaire perpétuel.
En ce qui est du concours à propos du courage civil , il faut
vraiment que l'Académie soit bien exigeante et bien difficile, puis-
que voici quatre ans qu'elle se refuse obstinément à couronner au-
cune des pièces qui lui sont envoyées sur ce sujet. Les choses
vont même de mal en pis. En 1831, en 1832 et en 1833, l'Acadé-
mie avait au moins décerné , comme encouragement , à quelques-
uns, des mentions honorables, et très-honorables. Mais cette année
plus de mentions seulement. L' Académie s'impatienta au contraire}
ejle somme les génies de l'épvquc de laisser leurs travaux produc-
RF.VUF. DP PAÎtlS. 288
tifs pour venir se disputer son prix qu'elle [.rt'lcnd fécond en
gloire. En rérité, l'Académie a par trop de fatuité naïve! K « t -il
donc besoin de vous le dire, messieurs de l'Institut? Qui veut main-
tenant de cette gloire que vous offrez, si ce n'est quoique» profes-
seurs de sixième , quelques répétiteurs de collège ? Vous le TOyet
bien. M. I5ignan lui-même y a renoncé. M. IJignan fait fi de vos
palmes! Croyez-moi, si la gloire dont vous êtes si prodigues vous
embarrasse trop, donnez-la au rabais, autrement j'ai grand'pcur
qu'elle ne reste à votre compte.
Quant à la vertu, il appert qu'elle se produit plus commune que
la gloire à l'institut. Ce ne serait plus aujourd'hui que Bnitus
s'écrierait qu'elle n'est qu'un nom. L'Académie n'a pas trouvé cette
année moins de dix-sept vertus à rémunérer. Mais comme l'a si
bien dit Racine, qui fut académicien aussi de son temps, la vertu
a ses degrés. Il y a vertus et vertus. Il a de grossesvertus, de moyen-
nes vertus et de petites vertus. L'Académie ne confond pas les
unes avec les autres ; elle y met du discernement. Elle a un tamis
qui lui sert à les bluter, et un tarif pour fixer leur valeur. Donc,
cette fois, son dépouillement fait, elle a trouvé d'abord une grosse
vertu qu'elle a estimée 3,000 francs , ci 3,000 f.
Puis , deux vertus un peu moindres , mais de force
égale, taxées à a,5oo francs chacune, les deux 5,ooo
francs; ci 5,ooo
Ensuite trois vertus moyennes, au prix de 1,000 fr.
chacune, les trois, 3,ooo francs : ci 3,ooo
Enfin, onze petites vertus , évaluées chacune à 6oo
francs, toutes les onze faisant 6,6oo francs; ci. 6,6oo
Total général du prix des vertus . 17,600 francs; ci. 17,600 f.
Ainsi, en comptant les plus menues vertus , celles de 600 francs
( il n'y en a pas au-dessous ) , l'Académie a dépensé pour 17,600
francs de vertu. C est beaucoup d'argent; mais c'est beaucoup de
vertu aussi. Je ne savais pas l'Académie si riche, ni la Erance s;
vertueuse.
Mais, je le cTains vraiment , l'Académie se sera ruinée cette an-
née. Croirifz-vous qu'elle a employé, en outre, qo, 000 francs à
une distribution de prix et de médailles aux auteurs des ouvrages
littéraires les plus utiles aux mœurs? Ma foi, je ne m'étonne.
284 R.EVCE DE PARIS.
plus que la vertu se propage comme elle fait i présent. Si l'Acadé-
mie paie si bien nos professeurs de bonnes mœurs, comment ne
profiterions-nous pas à leur école, et ne serions nous pas aTant
peu vertueux tous tant que nous sommes? Vous verrez , mon cber
lecteur, que vous comme moi, comme tout le monde, vous rem-
porterez incessamment votre p< tit prix de vertu.
Je ne vous parlerai pas de la plupart de ces ouvrages couronnés
que je ne connais point , et qui , je n'en doute pas , sont d une
haute et puissante moralité ; mais voici , par exemple , les Ettdes ,
de M. Onésime Leroy, sur la personne et les écbitsde Dacis , qui
ont obtenu 5. 000 francs des largesses de l'Académie. Direi-vout
que ce livre, tout pauvrement écrit et niaisement pensé qu'il est ,
n'est pas éminemment utile aux mœurs , lorsque vous yliseï a cha-
que page que M. Arnault est un grand écrivain, M. Casimir Dela-
vigne un grand poète, M. Tissot un grand professeur, M. Ville-
main un grand historien et un grand critique; enfin, que toute
l'Académie est grande! Quoi de plu» utile aux mœurs?
Et puis , vous vovez encore dans ce livre que M. Onésime Leroy
ayant , après la mort de Del lie , détaché quelques fra^m-.-ns de l'é-
piderme de ce grand poète, s'en servit pour faire relier un exem-
plaire de sa traduction des Glorgiques. Ceci n'est-il pas encore
singulièrement utile aux mœur< ?
Moi , simple que je suis , si j'eusse été appelé à prononcer sur le
mérite de l'ouvrage de M. Onésime Leroy , je l'eusse bonnement
renvojé au jury de l'exposition des produits de l'industrie natio-
nale , afin qu'il lui fût délivré un brevet d'invention pour cette
étrange reliure. Mais l'Académie voit les choses de plus haut. Lne
idée si neuve et si originale appelait une insigne récompense .
Al. Onésime Leroy a bien, en effet, rendu aux «sœurs el aux let-
tres un immense service. Grâce à lui, désormais nous aurons des
livres reliés avec la peau de leurs auteurs . ce à quoi nul n avait
encore songé ! Merci , M. Onésime Leroy! Merci aussi, messieurs
les quarante, qui avez mis en lumière l'ingénieux procerié de M. One-
•ime Leroy'. Que s'il m'était donné de survivre à l'un des plus
glorieux d'entre vous , à M. Yienm-t . l'un de vos grands poètes, je
m'inscris d'avance , je retiens une de ses oreilles , une seul* , afin
de faire relier avec elle ses œuvres complète».
M. Nodier, qui, en expiation de ses vieux péché» de lese-ec*-
iime . subit exemplairement d'habitude toute» le» »éanoe» «k TU-
r. F.VCR DF. PARIS.
stitnt , n'assistait point à celle du 9. Il subirait , assnre-t-on . en
revanche, une attaque de choléra. M. Charles Nodier a dû Lien
remercier le choléra.
— Le Théâtre-Nautique qui trait fait récemment si ^rand bruit
des débuts de sa cascade dans Gbillioxc Tell r t de ses deux cy-
gne» dans les Ondines , Tient d'enrichir sa troupe et son réper-
toire d'un nouvel onvrageetde nouveaux sujets. II nous a montré,
dans le ballet de Uouinson, sa flotte, son océan complet, et le
surplus de sa ménagerie. La partie animale de cette exhibition con-
siste en une chèvre , deux singes, un chat , un perroquet et un sa-
vant. Le savant se laisse chrir à la mer et t perd sa perruque. Les
autres animaux se balancent d'abord aux lianes d'une forêt vierge,
font force culbutes et tours d'adresse, puis formant ensemble avec
le savant des groupes aussi gracieux que pittoresques. Je nesaissi
le Théâtre-Nautique nous tient encore en réserve beaucoup de
surprises de celle qnalité ; mais , quant a moi , je me déclare satis-
fait , et au-d-la, de ces échantillons maritimes, et certes , j'aurai
bien du malheur si je me laisse prendre une autre fois aux mysti-
fications du drame aquatique. l. l.
— 3 4 AOUT. —
Après les prix d'éloquence *?t de \erlu de l'Académie , sont ve-
nus , la scmaiii" dernière, le prix d'honneur et autres de l'Uni-
versité.
Vraiment je n'ai nulle objection contre l'innocence de ces
1 rix d'honneur, dont il est fait si grand bruit pendant tout un
jonr de l'ann :e. Mais il m'est avis qu'il convient de plaindre ,
plutôt que d'envier , ceux qui les remportent. Il n'est pas que vous
n'en ayex heurté quelques-uns , de par le monde. A ceux-là convt* -
nez-en , leur gloire de collège n'a guère poitc bonheur dans la vie.
Sur la foi de leurs professeurs de rhétorique, ces pauvres Uoxéatl
s'étaient jugé tant de ,;énie , qu'aucun bttl . si liant qu'il fût ,
n'avait semblé inaccessible à leurs ambitions. Où les a menés U
plupart cette confiance sans limites en eux-mêmes. Les plus chan-
ceux ae sont trouvés à trente ans maîtres des requêtes , ou cliefa de
quelque division de ministère. C'est la qu'ont abouti ces grands
hommes de lycées. Comme ils sont mécontens du siècle aussi !
Le siècle le a méconnus! Us ne lui pardonnent pas do s'être dé-
"286 REVUE DE PARIS.
barrasse de leur pédantisme de classe , en les amortissant au fond
d'un bureau! Pauvres lauréats , sans leur prix d'honneur, ils
eussent été peut-être des notaires parfaitement heureux !
La distribution des prix du concours général, faut-il le dire?
a été identiquement cette année ce qu'elle est depuis qu'il y a un
concours général. Le discours latin a tenu bon. Le discours latin
n'en veut pas démordre. Pour se maintenir , il prétend que cette
solennité scolaire et la seule occasion qu'il ait de mitrailler,
deux heures durant, sous ses périodes cicéroniennes , tout un au-
ditoire déjeunes femmes sans défense. C'est là le grand argument
du discours latin . Il n'est pas généreux; mais il est bien au moins, vous
n'en disconviendrez pas, de la bonne vieille logique universitaire.
Parmi les hautes notabilités littéraires, politiques et scientifiques
qui honoraient l'assemblée de leur présence, on a distingué sur-
tout M. Cousin , le pair de France, au costume plus que négligé ,
qui le faisait ressortir tout dioyêniquement, au milieu des riches
manteaux d'hermine de ses collègues, messieurs les conseillers de
l'Université. Cette tenue modfste de l'illustre professeur a redou
blé, s'il se peut, l'estime qu'inspirait déjà son honorable carac-
tère. N'est-ce pis à ces traits que l'on reconnaît le sage? Oh !
M. Cousin est bien un vrai philosopha ! Il n'aime les places que
pour elles-mêmes, pour leurs appointemens, mais nullement pour
la dépense qu'elles donnent l'occasion de faire. M. Cousin a mis
sous ses pieds toutes les vanités delà parure; il voit en pitié le
luxe des vêtemens et la propreté elle-même. Si M. Cousin voulait,
il a tant de sinécures, que rien ne lui serait plus aisé que de por-
ter chaque jour de l'année un costume différent en l'honneur de
chacune d'elles. Mais il ne veut point sacrifier à ses grandeurs m
popularité. Il aime mieux aller vêtu de même que lorsqu'il n'était
qu'un simple citoyen comme nous.
— Le Constitutionnel s'efforce, à ce qu'il semble, de protester ,
au moins de toute sa virilité littéraire , contre la qualification dés-
obligeante dont l'a récemment gratifié le Journal des Dibvts.
Avant déjà, comme chacun sait . depuis long-temps fait justice
de tonte la nouvelle école et de tontes nos revues littéraires, c'est
n M. le professeur Villcmain que le Constitutionnel vient de s'en
prendre maintenant. M. le professeur Villcmain est U dernière vic-
time que lb Constitutionnel ait sacrifiée sur les autels de ses dieux
classiques.
RKVUE DE PARIS. 207
Mais, je vous le demande, qui se fût attendu jamais à ce que la
réaction-constitutionnel fut poussée à ce point, que M. Villemain
lui-même dût être un jour traité par elle de barbare, de vandale,
de novateur; M. Villemain, le phrasier circonspect, le rbéteur ti-
moré, l'habile ouvrier en périodes; M. Villemain, Fauteur de Las-
caris et de tant d'autres livres harmonieusement vides d'idées?
La chose est pourtant bien ainsi. C'est la semaine dernière que
LE Constitutionnel en a voulu finir avec M. Yillcmain et son style
et il a procédé à celte immolation fort ingénieusement et d'une
façon toute dramatique.
Le Voyage aux Étais-Unisct dans le haut et le bas Canana} du
capitaine Busit-JIall, vient de paraître en i vol. in-i8,chez H. Du-
mont à Bruxelles. La répularion du capitaine nous dispense de
faire l'éloge de cet ouvrage qui prendra naturellement sa place
dans toutes les bibliothèques à côté des Mémoires et Voyages qu'il
a publiés il y a moins d'un an et qui ont obtenu un succès si pro-
digieux.
TABLE DES MATIERES.
Pergolèse, par M. Paul de Musset 5
Badea et Carlsruhe, par M'5 Trollope 25
Constantinople. par M. E.Barrault 49
Goethe ei la Famille de Cagliostro. par M. Ph. Chasles. 62
L'Hôpital des fous à Païenne (Metropolitan). . . .
Lessing, par M. X. Marinier 87
Paysages de Provence, par M. Fugène Guinot. . . 107
Les Poètes morts avant l'âge, par M. Antoine de Latour. 1 19
Le Fils du Millionnaire, par Mm<" Augustin Thierry. . 129
Les Bédouins syriens et égyptiens ( Travels in Syria). 173
Machiavel ( Ofr) . par M. M. Avenel 18*
Rog.par M. Léon Gozlan 205
L'Ane rasé, par don Antonio de las Fuentes. . . . 245
Dn Spectacle dans un Faui^uil , de M. Alfred de Mus-
set , par M Louis de Maynard 260
Chronique 174